Thesauros Edebiyat Tarih Ἱστορίαι

Ἱστορίαι

Ἱστορίαι Thucydides

Kitap 6

 
LXI. Quant à Alcibiade, les Athéniens, poussés par les mêmes ennemis qui l’avaient accusé dès avant son départ, étaient dans les dispositions les plus hostiles : lorsqu’ils se crurent éclairés sur l’affaire des Hermès, ils se persuadèrent bien mieux encore que celle des mystères, dans laquelle il était aussi impliqué, avait même principe et se rattachait à une conspiration tramée par lui contre le gouvernement populaire. Au milieu de ces circonstances et de tout ce trouble, il arriva qu’une armée làcédémonienne, assez peu nombreuse, s’avança jusqu’à l’isthme pour quelque entreprise concertée avec les Béotiens : on crut que c’était Alcibiade qui l’avait mandée; qu’il s’agissait non des affaires de la Béotie, mais d’un complot tramé avec lui, et que si on ne l’eût prévenu par l’arrestation des citoyens dénoncés, Athènes eût été livrée. On passa même une nuit en armes au temple de Thésée, dans l’intérieur de la ville. Vers le même temps, les hôtes d’Alcibiade, à Argos, furent soupçonnés de conspirer contre la démocratie; et, par suite de ces soupçons, les Athéniens livrèrent au peuple d’Argos les otages argiens déposés dans les îles, pour les faire mourir. De tous côtés les soupçons enveloppaient Alcibiade : les Athéniens, décidés à le mettre en jugement et à le faire mourir, envoyèrent en Sicile la galère la Salaminienne pour l’amener, lui et tous ceux qui étaient compris dans la dénonciation. L’ordre était, non de l’arrêter, mais de lui enjoindre de suivre les envoyés pour venir se justi- 1 Plutarque (Alcib. 21) prétend que ce fut injustement. fier : en cela on cédait à la crainte de produire quelque mouvement en Sicile, soit dans l’armée athénienne, soit parmi les ennemis; on voulait surtout retenir les Mantinéens et les Argiens, qu’on croyait engagés dans l’expédition par son influence personnelle. Alcibiade monta son propre vaisseau, avec ses coaccusés, et partit de Sicile à la suite de la Salaminienne, comme pour se rendre à Athènes. Mais, arrivés à Thurium, ils cessèrent de la suivre, quittèrent leur bâtiment et disparurent : ils craignaient d’aller, sous le coup d’une accusation, affronter un jugement. La Salaminienne chercha quelque temps Alcibiade et ses compagnons; mais, ne les découvrant nulle part, elle reprit la mer et s’en alla. Alcibiade, dès lors exilé, passa peu après, sur un petit bâtiment, de Thurium dans le Péloponnèse. Les Athéniens le condamnèrent à mort par contumace, lui et ses compagnons.
 
LXII. Après son départ, les généraux athéniens restés en Sicile firent de l’armée deux divisions qu’ils tirèrent au sort, et cinglèrent avec toutes leurs forces vers Sélinonte et Égeste : ils voulaient savoir s’ils pourraient tirer de l’argent des Égestains, et en même temps se renseigner sur la situation des affaires à Sélinonte et sur ses démêlés avec Égeste. Ils côtoyèrent la gauche de la Sicile, du côté qui regarde le golfe Tyrsénien, et relâchèrent à Himère, la seule ville grecque qu’il y ait dans cette partie de l’île. Ils n’y furent pas reçus, continuèrent à suivre la côte, et prirent en passant Hyccara, petite place sicanienne, mais ennemie d’Égeste. C’était une ville maritime. Ils réduisirent les habitants en esclavage et donnèrent la ville aux Égestains, dont la cavalerie les avait secondés. De là l’armée de terre prit à travers le pays des Sicèles, et marcha jusqu’à Catane, tandis que la flotte rangeait la côte, chargée des prisonniers. D’Hyccara, Nicias fit voile directement pour Égeste; il mit ordre aux affaires, prit trente talents, et vint rejoindre l’armée. La vente des esclaves produisit cent vingt talents. Des bâtiments furent envoyés dans toutes les directions aux Sicèles alliés, pour leur demander des troupes. La moitié de l’armée marcha contre Hybla-Géléatis, ville ennemie, et ne put s’en emparer. L’été finit.
 
LXIII. L’hiver suivant, les Athéniens firent sans différer leurs dispositions pour l’attaque de Syracuse; et les Syracusains, de leur côté, se préparèrent à marcher contre eux. Les Athéniens ne les ayant pas attaqués tout d’abord, au moment de la première appréhension, comme ils s’y attendaient, chaque jour qui s’écoulait augmentait leur confiance; mais lorsqu’ils les virent faire voile, loin d’eux, vers une autre partie de la Sicile, aller attaquer Hybla, et échouer dans leur tentative, ils conçurent pour eux bien plus de mépris encore : ils pressaient leurs généraux, comme il arrive toujours à la multitude quand elle s’est enhardie, de les mener à Catane, puisque les Athéniens ne venaient pas à eux. Sans cesse des cavaliers syracusains poussaient des reconnaissances jusqu’au camp des Athéniens, les raillaient et leur demandaient, entre autres choses, s’ils n’étaient pas venus pour s’établir au milieu d’eux, en pays étranger, plutôt que pour rétablir les Léontins dans leur patrie.
 
LXIV. Les généraux athéniens, voyant cela, résolurent de les attirer en masse le plus loin possible de la ville, et de profiter eux-mêmes de ce moment pour aller y aborder pendant la nuit et choisir à loisir une position favorable pour leur campement. Ils sentaient bien qu’ils n’auraient pas les mêmes facilités, s’il leur fallait opérer une descente en présence d’un ennemi sur ses gardes, ou s’ils faisaient à découvert une marche par terre; que leurs troupes légères et le gros de leur armée auraient alors beaucoup à souffrir de la cavalerie syracusaine qui était nombreuse, tandis qu’euxmêmes n’en avaient pas; que de cette façon, au contraire, ils pourraient choisir une position où ils ne seraient que médiocrement inquiétés par la cavalerie. Des bannis de Syracuse, qui marchaient avec eux, leur avaient signalé un poste près d’OlympiéonBourg et temple, près de Syracuse. Le temple, un des plus remarquables de l'antiquité, avait été élevé par Gélon, avec les dépouilles des Carthaginois., celui-là même qu’ils occupèrent. Voici, du reste, à quel artifice les généraux eurent recours pour arriver à leurs fins : ils envoyèrent un homme à eux, mais tout dévoué en apparence aux généraux syracusains. Cet homme, originaire de Catane, s’annonça comme envoyé par des habitants de cette ville dont ils connaissaient les noms et qu’ils savaient y rester encore de leurs anciens amis. Il leur dit que les Athéniens passaient la nuit dans la ville loin de leurs retranchements; que si les Syracusains voulaient, à un jour déterminé, marcher contre le camp vers l’aurore, les Catanéens retiendraient ceux des Athéniens qui seraient dans la ville et brûleraient les vaisseaux; qu’il leur serait facile, en attaquant la palissade, de s’emparer du camp; enfin qu’un grand nombre des habitants 1 Bourg et temple, près de Syracuse. Le temple, un des plus remarquables de l'antiquité, avait été élevé par Gélon, avec les dépouilles des Carthaginois. les seconderaient, qu’ils étaient déjà prêts, et qu’il venait de leur part.
 
LXV. Les généraux syracusains, pleins de confiance d'ailleurs, songeaient, même en dehors de cette ouverture, à faire leurs dispositions pour attaquer Catane; aussi crurent-ils cet homme beaucoup trop à la légère : sur-le-champ ils prirent jour pour l’attaque et le renvoyèrent. Déjà les contingents de Sélinonte et quelques-uns des autres alliés étaient arrivés; ordre fut donné à tous les Syracusàins d’avoir à se tenir prêts pour une sortie en masse. Toutes les dispositions faites, et à l’approche du jour fixé pour l’attaque, ils se mirent en marche pour Catane et campèrent la nuitsur le fleuve Syméthos, dans le territoire de Léontium. Dès que les Athéniens furent informés de leur marche, ils levèrent le camp tous ensemble, emmenèrent les Sicèles et tous ceux qui s’étaient joints à eux, s’embarquèrent sur les vaisseaux et les transports et firent voile la nuit vers Syracuse. Au point du jour ils débarquaient près d’Olympiéon pour y établir leur campSur la rive droite de l’Anapos, au fond du grand port.. Du côté des Syracusains, les cavaliers, ayant poussé les premiers jusqu’à Catane, s’aperçurent que toute l’armée avait pris la mer; ils retournèrent en porter la nouvelle à l’infanterie, et tous ensemble revinrent sur leurs pas pour voler au secours de leur ville.
 
LXVI. Cependant, comme la route était longue, les Athéniens purent à loisir se retrancher dans une position favorable : elle les rendait maîtres d’attaquer quand ils le voudraient sans être incommodés en rien par la cavalerie syracusaine, ni avant ni pendant l’ac- 1 Sur la rive droite de l’Anapos, au fond du grand port. tion. Ils étaient protégés, d’un côté par des murailles, des maisons, des arbres et un étang; de l’autre par des précipices. Ils coupèrent les arbres du voisinage, les transportèrent sur le rivage et plantèrent des palissades en avant de leurs vaisseaux et à DasconGolfe à l’ouest de Syracuse, près de l’embouchure de l’Anapos dans le grand port.. Dans la partie la plus accessible à l’ennemi, un retranchement fut élevé en toute hâte avec des pierres brutesLe texte porte des pierres choisies (λογάδην), c’est-à-dire appareillées sans être taillées. et des arbres; enfin ils rompirent le pont sur l’AnaposCe pont paraît avoir été établi près de l’embouchure de l’Anapos; Nicias, en le coupant, se proposait de forcer l’ennemi à l’attaquer de front du côté d’Olympiéon, dont les Syracusains paraissent être restés maîtres et où ils avaient une garnison.. Pendant ces dispositions, personne ne sortit de la ville pour les inquiéter. Les cavaliers syracusains arrivèrent les premiers au secours de la place et furent rejoints ensuite par toute l’infanterie : d’abord ils s’avancèrent jusqu’auprès du camp athénien; mais, comme on ne sortit pas au-devant d’eux, ils se retirèrent, traversèrent la voie Hélorine et bivouaquèrent.
 
LXVII. Le lendemain, les Athéniens et leurs alliés se disposèrent au combat. Voici leur ordre de bataille : A l’aile droite étaient les Argiens et les Mantinéens; les Athéniens au centre; à l’autre aile, le reste des alliés. La moitié de l'armée était en avant du camp, rangée sur huit hommes de hauteur; l’autre moitié était près des tentes, formée en carré long, également sur huit de hauteurSur les quatre faces du carr :.. Elle avait ordre d’observer quelle partie du corps de bataille souffrirait le plus, pour se porter 1 Golfe à l’ouest de Syracuse, près de l’embouchure de l’Anapos dans le grand port. 8 Le texte porte des pierres choisies (λογάδην), c’est-à-dire appareillées sans être taillées. » Ce pont paraît avoir été établi près de l’embouchure de l’Anapos; Nicias, en le coupant, se proposait de forcer l’ennemi à l’attaquer de front du côté d’Olympiéon, dont les Syracusains paraissent être restés maîtres et où ils avaient une garnison. * Sur les quatre faces du carr :. au secours. Les porteurs de bagage furent placés au centre de ce corps de réserve. Les Syracusains rangèrent sur seize de hauteur leurs hoplites formés de la population syracusaine en masse et de tous les alliés présents. Ces auxiliaires étaient particulièrement des troupes de Sélinonte, ensuite des cavaliers de Géla, au nombre de deux cents en tout, vingt cavaliers de Camarina et cinquante archers. Les cavaliers n’étaient pas moins de douze cents; ils prirent la droite, et à côté d’eux les frondeurs. Au moment où les Athéniens allaient engager l’action, Nicias passa de rang en rang, au milieu des corps de chaque nationAthéniens, Argiens, Mantinéens et alliés de Sicile. et leur adressa à tous ensemble ces exhortations :
 
LXVIII. « Guerriers, qu’est-il besoin de vous encourager chacun en particulier, puisque nous sommes réunis pour un même combat? Les forces imposantes que voici sont plus capables, je crois, d’inspirer la confiance, que de belles paroles avec une faible armée. Quand on voit ici les Argiens, les Mantinéens, les Athéniens et les premiers des insulaires, est-il personne qui puisse, avec des alliés si braves, si nombreux, ne pas avoir bon espoir de vaincre, surtout si l’on considère nos adversaires? Ce sont des hommes levés en masse, et non des soldats d’élite comme nous; ce sont, de plus, des Siciliens qui peuvent bien nous mépriser, mais qui ne tiennent pas contre nous, parce que leur science militaire n’égale pas leur audace. Songez d’ailleurs que nous sommes bien loin de notre patrie, et que vous ne trouverez aucune terre amie si vous ne la conquérez en combattant. Nos ennemis se disent, je le 1 Athéniens, Argiens, Mantinéens et alliés de Sicile. sais, pour s’exciter au courage, qu’ils vont combattre pour leur patrie; vous, au contraire, je vous rappelle que vous êtes dans un pays qui n’est pas le vôtre, et qu’à moins de vaincre, il ne vous sera pas facile d’en sortir pour rentrer dans votre patrie; car une nombreuse cavalerie viendra vous assaillir. Songez donc à vous montrer dignes de vous-mêmes; marchez contre l’ennemi avec courage, et soyez convaincus que les nécessités présentes et les difficultés qui vous environnent sont plus à redouter que les ennemis. »
 
LXIX. Nicias, après cette exhortation, engagea aussitôt l’action. Les Syracusains étaient loin de s’attendre que le combat dût commencer si tôt; quelques-uns même avaient profité du voisinage de la ville pour s’en retourner; quelque ardeur qu’ils missent à rejoindre, en courant, ils arrivaient tardivement, et chacun prenait rang au hasard, là où il trouvait un groupe déjà formé. Car ce ne fut ni l’ardeur ni l’audace qui leur manquèrent et dans ce combat et dans les autres; mais, égaux par le courage, tant que la science marchait de pair, ils se trouvaient, quand elle faisait défaut, trahir en dépit d’eux-mêmes leur bonne volonté. Cependant, quoique prévenus par cette attaque inattendue des Athéniens, forcés de se défendre à la hâte, ils prirent les armes et coururent aussitôt à l’ennemi. D’abord les soldats armés de pierresLos lithoboles se distinguaient des frondeurs en ce qu’ils lan- çaient des pierres à la main., les frondeurs et les archers préludèrent au combat de part et d’autre, et se mirent alternativement en fuite, comme il arrive d’ordinaire pour les troupes légères. Ensuite les devins amenèrent 1 Los lithoboles se distinguaient des frondeurs en ce qu’ils lan- çaient des pierres à la main. en tête de l’armée les victimes d’usage, et les trompettes donnèrent aux hoplites le signal de l’attaque. On s’ébranla; les Syracusains allaient combattre pour la patrie; chacun avait en vue son propre salut dans le moment, sa liberté dans l’avenir. Du côté opposé, c’étaient d’autres motifs : chez les Athéniens, le désir de s’approprier une terre étrangère et de ne pas compromettre leur propre pays par une défaite; chez les Argiens et les alliés indépendants, l’ambition de partager avec eux les conquêtes objet de leur expédition et de revoir victorieux leur patrie; enfin les alliés, sujets d’Athènes, étaient soutenus avant tout par la conviction que, vaincus, ils n’avaient aucun salut à attendre, et par cette pensée accessoire que peut-être, en aidant à l’asservissement des autres, le joug deviendrait moins pesant pour eux-mêmes.
 
LXX. On était aux prises, et depuis longtemps on tenait ferme de part et d’autre, lorsque survinrent quelques coups de tonnerre accompagnés d’éclairs et d’une pluie abondante. Ceux qui combattaient pour la première fois et n’avaient que peu d’habitude de la guerre n’en furent que plus disposés à la crainte; tandis que ceux qui avaient plus d'expérience ne voyaient là qu’un effet de la saison et s’inquiétaient bien autrement de la persistance de l’ennemi à disputer la victoire. Enfin les Argiens enfoncèrent l’aile gauche des Syracusains, et les Athéniens rompirent ensuite les troupes qui leur étaient opposées. Dès lors tout le reste de l’armée syracusaine se débanda et prit la fuite. Les Athéniens ne poussèrent pas loin l’ennemi, contenus qu’ils étaient par les cavaliers syracusains; car ceux-ci, forts de leur nombre et n’ayant pas été entamés, se jetaient sur ceux des hoplites qu’ils voyaient les plus ardents à la poursuite et les refoulaient. Après avoir suivi en colonne les fuyards aussi loin qu’ils le purent sans se risquer, les Athéniens firent retraite et élevèrent un trophée. Les Syracusains, réunis sur la voie Hélorine, s’y rallièrent autant que le permettait la circonstance, et envoyèrent, malgré leur échec, une garnison à Olympiéon, dans la crainte que les Athéniens n’enlevassent les trésors qui s’y trouvaient. Le reste rentra dans la ville.
 
LXXI. Les Athéniens ne firent aucune tentative sur le temple; ils enlevèrent les cadavres des leurs, les mirent sur le bûcher et bivouaquèrent sur le champ de bataille. Le lendemain ils rendirent aux Syracusains leurs morts par convention (il y en avait environ deux cent soixante, Syracusains ou alliés); ils recueillirent les ossements des leurs (au nombre de cinquante environ, tant Athéniens qu’alliés); et, chargés des dépouilles de l’ennemi, ils firent voile pour Catane. Car, l’hiver étant venu, il ne leur semblait pas possible encore de tenir la campagne en cet endroit, avant d’avoir fait venir de la cavalerie d’Athènes et d’en avoir tiré des alliés du pays, de manière à ne point laisser à celle de l’ennemi une entière supériorité. Ils voulaient aussi recueillir de l’argent en Sicile, en faire demander à Athènes, se rallier quelques villesEn particulier Camarina., où ils espéraient faire accepter plus aisément leur autorité après le combat, enfin se procurer des vivres et tout ce qui serait nécessaire pour attaquer Syracuse au printemps.
 
LXXII. Ce fut dans ce dessein qu’ils firent voile pour 1 En particulier Camarina. Naxos et CatanePlutarque accuse à ce sujet Nicias d’une lenteur funeste à l’armée athénienne, reproche qui ne paraît que trop fondé., afin d’y passer l’hiver. Les Syracusains, après avoir enseveli leurs morts, se réunirent en assemblée. Hermocrate, fils d’Hermon, s’avança : c’était un homme qui, sous aucun rapport, ne le cédait à personne eri habileté, distingué d’ailleurs par l’expérience qu’il avait acquise dans la guerre et par sa valeur. Il les encouragea et mit en garde contre l’abattement d’un premier échec. Ce n’était pas le courage, dit-il, qui avait été vaincu chez eux; le désordre avait fait tout le mal; et cependant ils ne s’étaient pas montrés aussi inférieurs qu’on devait s’y attendre, surtout ayant à lutter, eux simples particuliers, simples artisans pour ainsi dire, contre les plus habiles soldats de la Grèce. Ce qui avait nui beaucoup aussi, c’était la multitude des généraux (ils en avaient quinze), la division du commandement, le défaut de discipline et de subordination dans la multitude. Si, au contraire, il y avait un petit nombre de généraux expérimentés; si, dans le cours de l’hiver, on formait un corps d’hoplites; si on fournissait des armes à ceux qui n’en avaient pas, afin d’avoir le plus d’hommes possible, en ayant soin de rendre tous les exercices obligatoires, on aurait probablement, disait-il, l’avantage sur l’ennemi; car, ayant déjà le courage, on y joindrait la discipline dans la pratique, et ces deux qualités s’accroîtraient réciproquement : la discipline se fortifierait par l’exercice au milieu des dangers, la bravoure deviendrait plus sûre d’elle-même de toute la confiance que donne l’expérience. Il fallait donc choisir un petit nombre de généraux investis de pleins pouvoirs, et s’engager par serment envers eux à 1 Plutarque accuse à ce sujet Nicias d’une lenteur funeste à l’armée athénienne, reproche qui ne paraît que trop fondé. les laisser suivre leurs propres inspirations dans l’exercice du commandement : de cette façon, le secret serait mieux gardé pour les mesures qui l’exigeaient, et tous les préparatifs se feraient avec ordre et sans tergiversations.
 
LXXIII. Les Syracusains, après l’avoir entendu, décrétèrent toutes les mesures qu’il proposait et le nommèrent lui-méme général, avec deux collègues seulement, Héraclides, fils de Lysimachos, et Sicanos, fils d’Exécestès. Ils envoyèrent des ambassadeurs à Corinthe et à Lacédémone pour réclamer l’assistance de leurs alliés, et engager les Lacédémoniens à faire une diversion en leur faveur en poussant ouvertement et avec plus de vigueur les hostilités contre Athènes; ils voulaient par là soit forcer les Athéniens à quitter la Sicile, soit entraver l’envoi de nouveaux renforts à l’armée expéditionnaire.
 
LXXIV. L’armée athénienne qui était à Catane se hâta de faire voile pour Messène, dans l’espoir que cette ville lui serait livrée; mais l’entreprise échoua. Lorsque Alcibiade avait quitté la Sicile, déjà déposé de son commandement et décidé à fuir, il avait révélé le projet dont il avait connaissance aux partisans des Syracusains dans Messène. Ceux-ci, prenant les devants, avaient tué les auteurs du complot; ils étaient en insurrection et avaient les armes à la main quand les Athéniens arrivèrent; aussi obtinrent-ils de vive force que ceux-ci ne seraient pas reçus. Après être restés environ treize jours, les Athéniens, incommodés par le mauvais temps, manquant de vivres et n’avançant à rien, retournèrent à NaxosLe texte porte έ; Νάξον xal θράχας. Ou ce dernier mot n’a pas de sens et a été intercalé dans le texte par la maladresse d’un copiste, ou il désigne une place de Sicile qui n’est citée nulle part ailleurs. (et à Thraces), palissadèrent leur camp et 1 Le texte porte έ; Νάξον xal θράχας. Ou ce dernier mot n’a pas de sens et a été intercalé dans le texte par la maladresse d’un copiste, ou il désigne une place de Sicile qui n’est citée nulle part ailleurs. prirent leurs quartiers d’hiver. Une trirème fut envoyée à Athènes pour demander de l’argent et de la cavalerie, de manière à avoir le tout à l’entrée du printemps.
 
LXXV. Les Syracusains, de leur côté, enclavèrent dans la ville, pendant l’hiver, le TéménitèsAinsi nommé d’Apollon Téménités, dont le temple se trouvait dans ce quartier, appelé plus tard la Ville Neuve. au moyen d’une muraille embrassant toute la partie qui regarde ÉpipolæColline au couchant de Syracuse, qui domine la ville.; de cette manière, l’enceinte olfrant plus d’étendue, était plus difficile à cerner en cas de revers. Ils élevèrent un fort à Mégara, un autre à Olympiéon, et palissadèrent le bord de la mer, partout où il était possible d’opérer une descente. Sachant que les Athéniens hivernaient à Naxos, ils se portèrent en masse sur Catane, dévastèrent une partie du pays, incendièrent les tentes et le camp des Athéniens, et retournèrent chez eux. Informés en outre que les Athéniens avaient envoyé une ambassade à Camarina, pour obtenir son accession en vertu de l’alliance contractée sous Lachés, ils y firent passer de leur côté une députation. Ils soupçonnaient les Camarinéens de n’avoir envoyé qu’à regret les secours qu’ils leur avaient fournis dans le premier combat, et de ne plus vouloir les aider à l’avenir. Ils craignaient qu’à la vue de l’avantage remporté par les Athéniens, les Camarinéens, entraînés par leurs anciennes relations d’amitié, ne s’unissent à eux. Les ambassadeurs arrivèrent donc à Camarina, Hermocrate pour les Syracusains, et Euphémos au nom des Athéniens, tous deux assistés de leurs collègues; une assem- 1 Ainsi nommé d’Apollon Téménités, dont le temple se trouvait dans ce quartier, appelé plus tard la Ville Neuve. 2 Colline au couchant de Syracuse, qui domine la ville. blée eut lieu, et là Hermocrate, pour prévenir les esprits contre les Athéniens, s’exprima ainsi :
 
LXXVI. « Camarinéens, si nous venons vers vous en ambassade, ce n’est pas dans la crainte que les forces réunies ici par les Alhéniensvous causent le moindre trouble; ce que nous redoutons surtout, c'est que vous ne vous laissiez entraîner, avant de nous avoir entendus, par les discours qu’ils vont vous tenir. Ils viennent en Sicile sous le prétexte que vous savez, mais avec des desseins que nous soupçonnons tous. Leur but me paraît être, non de rétablir, les Léontins chez eux, mais de nous chasser de chez nous. Car il n’est pas vraisemblable que, destructeurs de villes en Grèce, ils viennent ici les rétablir, ni qu’au nom de la communauté de race ils s’intéressent aux Léontins, à titre de Chalcidéens, tandis qu’en Eubée ils tiennent asservis les Chalcidéens dont ceux-ci sont des colons. Le même principe qui les a dirigés dans cette conquête, les guide encore aujourd’hui dans leur nouvelle tentative. C’est ainsi qu’appelés au commandement, du consentement des Ioniens et de tous les peuples d’origine athénienne, sous prétexte de se venger du Mède, on les vit accuser les uns de ne pas fournir le contingent, les autres de se faire mutuellement la guerre, invoquer enfin contre chacun quelque prétexte spécieux et les subjuguer tous. Dans la lutte contre le Mède, les Athéniens n’ont donc pas plus combattu pour la liberté des Grecs que ceux-ci pour leur propre indépendance. Les premiers voulaient que la Grèce fût asservie à eux-mêmes et non au Mède; les Grecs échangeaient leur maître contre un autre plus habile, et surtout plus habile pour le mal.
 
LXXVII. « Mais il est par trop facile d’accuser les Athéniens; aussi ne venons-nous pas vous démontrer leurs injustices, vous les connaissez; nous venons plutôt nous accuser nous-mêmesII entend par là tous les Siciliens. de ce que, quand nous avons sous les yeux l’exemple des Grecs du continent, asservis pour ne s’être pas défendus entre eux; quand les Athéniens invoquent maintenant avec nous les mêmes sophismes, — le rétablissement des Léontins, à titre de parenté, la défense des Égestains leurs alliés, — nous ne noue hâtons pas de nous tourner tous contre eux avec une égale ardeur, et de leur montrer qu’il ne s’agit plus ici de ces Ioniens, de ces Hellespontiens et de ces insulaires qui, toujours changeant de maître, quel qu’il soit, Mède ou autre, n’en restent pas moins esclaves; mais de Doriens, d’hommes libres, venus en Sicile d’un pays indépendant, fils du Péloponnèse. Attendrons-nous donc que nous soyons tous pris tour à tour, ville à ville, quand nous savous que nous ne sommes vulnérables que de cette façon; quand nous voyons que c’est précisément là le système qu’adoptent les Athéniens, semant ici par leurs discours des germes de division parmi nous, ailleurs nous mettant réciproquement aux mains par l’espoir de leur alliance; partout, enfin, s’efforçant de nous nuire par tous les moyens en leur pouvoir, tout en donnant à chacun de belles paroles. Croyons-nous, enfin, que dans un même pays une ville, même éloignée, puisse succomber, sans que nous ressentions, nous aussi, quelque contre-coup de ses maux, sans que le malheur s’étende au delà des premières victimes?
 
LXXVIII. « Si quelqu’un s’imagine que les Syracusains seuls sont en guerre avec Athènes, et que cela ne vous concerne en rien; s’il lui semble dur de s’exposer pour ma patrie, qu’il se mette bien dans l’esprit que ce n’est pas seulement pour mon pays, que c’est au contraire pour le sien également qu’il combattra chez nous; qu’il aura d’autant moins à craindre que, tant que nous ne serons pas tombés, il trouvera en nous des alliés pour la lutte, et des alliés qui ne sont pas sans ressources. Qu’il sache que le but des Athéniens n’est pas de servir sa haine à lui contre Syracuse, mais que nous sommes bien plutôt pour eux un prétexte pour s’assurer l’amitié de Camarina. Si quelqu’un, jaloux de Syracuse ou craignant sa puissance, — car ce sont là les deux sentiments que provoque la supériorité,— désire par suite que Syracuse soit humiliée, pour rabattre son orgueil; s’il souhaite d’un autre côté, dans un intérêt de sécurité personnelle, qu’elle finisse par triompher, ses voeux sortent du cercle des possibilités humainesEn désirant tout à la fois qu’elle soit humiliée, et triomphe en définitive. : car on ne saurait régler la fortune au gré de ses désirs. Et s’il s’est trompé dans ses calculs, peutpeut-être alors, gémissant sur ses propres maux, il désirera pouvoir encore envier notre bonheurC’est-à-dire nous voir encore paissants et en état de le secourir.; mais il ne sera plus temps, lorsqu’il nous aura abandonnés en refusant de prendre sa part de dangers qui sont les mêmes pour tous, si on consulte plus les choses que les-mots : car, à prendre les mots, c’est notre puissance qu’on sauvera, mais, en réalité, on pourvoira à son propre salut.
 
« C’était à vous surtout, Camarinéens, vous, placés sur nos frontières, exposés après nous aux premiers dangers, à prévoir cela, au lieu de nous aider mollement comme vous le faites maintenant; bien plus, c’était à vous de nous prévenir, de faire maintenant ce que vous nous eussiez demandé avec instance si les Athéniens avaient attaqué d’abord Camarina, de nous exhorter à ne montrer aucune faiblesse; mais à cet égard, ni vous ni les autres n’avez témoigné le moindre empressement.
 
LXXIX. « Peut-être, par crainte, voudrez-vous garder une juste neutralité entre nous et nos agresseurs, sous prétexte que vous avez un traité d’alliance avec les Athéniens : mais cette alliance, ce n’est pas contre vos amis que vous l’avez faite, c’est contre les ennemis qui pourraient vous assaillir. Vous vous êtes engagés à secourir les Athéniens injustement attaques par d’autres, mais non à les soutenir lorsque eux-mêmes attaquent autrui, comme ils le font maintenant. Voyez les Rhégiens : quoique Chalcidéens, ils ne veulent pas rétablir les Léontins, Chalcidéens comme eux; et il est vraiment étrange que ce soient eux qui, suspectant les beaux sentiments dont les Athéniens couvrent leurs actes, montrent une réserve que n’autorise aucun prétexte, tandis que yous prétendez, vous, sur un prétexte spécieux, aider vos adversaires naturels, et, pour perdre ceux qui vous tiennent de bien plus près encoreA titre de Doriens et habitaot la même lie., vous unir à leurs plus cruels ennemis. Celan’est point juste; vous devez, au contraire, nous venir en aide, sans craindre l’appareil de leurs forces; car il 1 A titre de Doriens et habitaot la même lie. n’a rien de redoutable, si nous sommes tous unis; il le deviendra par une division à laquelle tendent tous leurs efforts. Ce qui le prouve, c’est que, lors même qu’ils s’attaquaient à nous seuls, ils n’ont pu, quoique vainqueurs dans un combat, réaliser leurs projets, et ont fait une retraite précipitée.
 
LXXX. « Aussi avec de l’union n’avons-nous aucune inquiétude sérieuse à concevoir. Marchons donc sans hésitation vers une commune alliance, d’autant mieux que nous allons être secourus par les Péloponnésiens qui, sous tous les rapports, leur sont bien supérieurs dans l’art de la guerre. N’allez pas croire d’ailleurs que cette prévoyante réserve qui consiste à ne secourir aucun des deux partis, parce que vous êtes alliés de l’un et de l’autre, soit de la justice à notre égard et un gage de sécurité pour vous : cela peut être juste en théorie, mais non en réalité : car si c’est par suite de ce défaut d’assistance qne le vaincu succombe et que le vainqueur l’emporte, qu'aurez-vous fait autre chose par votre abstention que de refuser aux uns un secours qui les eût sauvés, et de laisser aux autres la liberté de commettre l’injustice? Mieux vaudrait assurément vous unir aux victimes d’une injuste agression, surtout à des hommes de même sang que vous, pour protéger les intérêts communs de la Sicile; par là vous éviteriez en même temps une faute aux Athéniens, si tant est qu’ils soient vos amis.
 
« En résumé, voici ce que vous disent les Syracusains : Nous n’avons pas besoin d’exposer longuement, ni pour vous ni pour les autresPour les autres peuples do Sicile., ce que vous-mêmes 1 Pour les autres peuples do Sicile. n’ignorez pas plus que nous; mais nous vous supplions; nous protestons, si vous nous repoussez, qu’attaqués par les Ioniens nos éternels ennemis, nous sommes trahis, nous Doriens, par vous, par des Doriens! Si les Athéniens nous subjuguent, c’est à votre volonté qu’ils devront leur triomphe; ils en recueilleront la gloire en leur propre nom, et pour prix de la victoire ils auront l’esclavage de ceux qui la leur auront procurée. Que si, au contraire, nous sommes vainqueurs, c’est encore sur vous, cause de nos dangers, que tombera la vengeance. Réfléchissez donc et choisissez dès à présent : d’une part, la servitude immédiate et sans alternative; de l’autre, vainqueurs avec nous, vous échappez et à la honte de prendre les Athéniens pour maîtres, et à notre haine qui ne serait pas de courte durée. »
 
LXXXI. Ainsi parla Hermocrate. Après lui Euphémos, ambassadeur des Athéniens, prit la parole en ces termes :
 
LXXXII. « Nous sommes venus pour le renouvellement de l’ancienne alliance; mais, provoqués par les attaques du Syracusain, nous sommes dans la nécessité de parler de notre empire et d’en démontrer la légitimité. Il en a donné lui-même la meilleure preuve en disant qu’il y a éternelle inimitié entre les Ioniens et les Doriens, ce qui est en effet. Nous, qui sommes loniens, placés en présence des Péloponnésiens, nation dorienne, plus nombreux que nous, nos voisins, nous avons cherché les moyens d’échapper entièrement à leur domination. Après la guerre médique, en possession d’une flotte, nous nous sommes soustraits à l’empire et au commandement des Lacédémoniens; car, à part leur puissance alors prépondérante, ils n’avaient pas plus le droit de nous dicter des lois que nous de leur en imposer. Placés nous-mêmes à la tête des peuples auparavant soumis au Roi, nous administrons leurs affaires, parce que nous avons pensé que le meilleur moyen de nous soustraire à l’empire des Péloponnésiens était d’avoir une force pour nous défendre. Et, pour parler vrai, il n’y a eu aucune injustice de notre part à sou mettre ces Ioniens et ces insulaires, que les Syracusains nous accusent d’avoir asservis malgré les liens d’une commune origine : car ils ont marché contre la métropole, contre nous, d’accord avec le Mède; ils n’ont point osé émigrer en détruisant leurs propriétés, comme nous l’avons fait lors de l’abandon de notre ville; ils ont choisi pour eux la servitude, et ils ont voulu nous l’apporter également.
 
LXXXIII. « Voilà ce qui légitime notre dominationL’intérêt de notre propre sécurité et Tunion des Chalcidéens avec les Mèdes. : d’une part, nous avons mis au service des Grecs la marine la plus nombreuse, et une ardeur qui ne s'est jamais démentie; les Ioniens, au contraire, ont volontairement agi de concert avec le Mède pour nous nuire; d’un autre côté, nous aspirons à nous fortifier contre les Péloponnésiens. Nous ne voulons pas nous couvrir de beaux prétextes; dire, par exemple, qu’ayant seuls anéanti le Barbare, il est juste que nous ayons l’empire; ou bien que nous avons bravé les périls plus encore pour la liberté des Péloponnésiens que pour celle de tous les Grecs et pour la nôtre propre : la vérité est que nous avons pourvu à notre propre sécurité, ce que personne ne saurait blâmer : aujourd’hui encore, c’est en vue de notre sécurité que nous sommes ici; et nous 1 L’intérêt de notre propre sécurité et Tunion des Chalcidéens avec les Mèdes. voyons d’ailleurs que nos intérêts sont les vôtres. Nous le prouvons par les faits mêmes que les Syracusains nous reprochent, par ceux qui vous disposent surtout aux soupçons et à la crainteCes faits sont les conquêtes des Athéniens, l’asservissement des alliés.. Car nous savons que, sous le coup de la crainte et de la défiance, on peut bien se laisser prendre un moment au charme de la parole; mais qu’ensuite, quand il faut agir, c’est l’intérêt qu’on consulte. Nous le répétons donc : c’est la crainte qui nous a fait prendre l’empire en Grèce; c’est la même cause qui nous amène ici, pour y établir avec nos amis l’ordre qui convient à notre sûreté; non pour imposer l’esclavage, mais pour empêcher qu’on ne le subisse.
 
LXXXIV. « Et qu’on ne vienne pas nous dire qu’il ne nous appartient nullement de prendre ainsi souci de vous : sachez que, si vous restez indépendants et assez forts pour tenir tête aux Syracusains, nous aurons bien moins à souffrir des forces qu’ils pourraient envoyer aux Péloponnésiens. C’est en cela que vos affaires nous intéressent au plus haut point. C’est dans les mêmes vues que nous trouvons convenable de rétablir les Léontins, non pour les asservir comme leurs compatriotes d’Eubée, mais pour leur donner au contraire le plus de puissance possible, afin que, limitrophes des Syracusains, ils puissent de chez eux les inquiéter dans notre intérêt. En Grèce, nous nous suffisons à nous-mêmes contre nos ennemis. Dès lors ces Chalcidéens, à propos desquels on nous objecte que nous n'avons aucune raison pour tenir leéuns asservis si nous venons ici affranchir les autres, nous avons avantage à ce qu’ils n’aient pas une puissance propre, et nous four- 1 Ces faits sont les conquêtes des Athéniens, l’asservissement des alliés. nissent seulement des subsides; ce qu'il nous faut ici, au contraire, c’est que les Léontins et nos autres amis aient la plus entière indépendance.
 
LXXXV. « Pour un tyran, pour une ville qui exerce la domination, rien de ce qui est utile n’est sans raison; point d’amitié là où il n’y a pas de sécurité; en toutes choses ce sont les circonstances qui doivent décider des dispositions amicales ou hostiles. Or notre intérêt ici n’est pas de maltraiter nos amis, mais bien de les fortifier pour réduire nos ennemis à l’impuissance. Ce qui doit vous ôter toute défiance, c’est qu’en Grèce, avec nos alliés, nous traitons chacun en raison de l'utilité que nous en pouvons tirer : les habitants de Chio et de Méthymne sont indépendants, à la condition de fournir des vaisseaux; d’autres, soumis à un régime plus dur, nous payent tribut; d’autres enfin, quoique insulaires et à notre discrétion, sont dans notre alliance avec une entière indépendance, parce qu’ils occupent des positions favorables autour du Péloponnèse. Il est donc à croire qu’ici également ce sera notre intérêt et, comme nous l’avons dit, la crainte des Syracusains qui nous guidera dans nos mesures. Car ils aspirent à vous dominer; ils veulent vous rallier à eux en nous rendant suspects, nous forcer à repartir sans avoir rien fait, et ensuite, de vive force ou grâce à voire isolement, soumettre la Sicile à leur propre domination. Et cela est inévitable si vous vous unissez à eux : car nous n’aurons plus alors, nous, une armée aussi nombreuse, réunie sur un seul point, tout entière soûs la mainNous serons obliges de nous diviser pour tenir tête à vous et aux Syracusains, nous aurons moins de chances de succès, et une fois que nous aurons quitté la Sicile, vous serez à votre tour facilement vaincus.; et, d’un autre côté, les 1 Nous serons obliges de nous diviser pour tenir tête à vous et aux Syracusains, nous aurons moins de chances de succès, et une fois que nous aurons quitté la Sicile, vous serez à votre tour facilement vaincus. Syracusains seront bien forts contre vous en notre absence.
 
LXXXVI. « Si quelqu’un pense autrement, les faits eux-mêmes le démentent : lorsque vous nous avez appelés à l’origine, quel stimulant nous avez-vous proposé? La crainte qu’en vous laissant tomber sous le joug de Syracuse, il n’y eût danger pour nous-mêmes. Il n’est donc pas juste maintenant de suspecter les motifs mêmes au nom desquels vous vouliez nous persuader, ni d’être avec nous dans la défiance, parce que nous sommes venus avec des forces plus considérables que celles des Syracusains. C’est d’eux que vous devez bien plutôt vous défier : nous, du moins, nous sommes dans l’impossibilité de rester ici sans votre concours; et quand bien même, traîtres à nos promesses, nous soumettrions la Sicile, il nous serait impossible de la conserver, vu la longueur de la traversée et la difficulté de garder des villes aussi grandes et munies de toutes les ressources continentales. Les Syracusains, au contraire, ne sont pas dans un camp; ils sont là, au milieu d’une ville plus puissante que toutes nos forces ici présentes, menaçant vos frontières; ils conspirent contre vous sans relâche et ne laisseront échapper aucune des occasions qu’ils pourront saisir. Ils l’ont prouvé dans bien des circonstances, et dernièrement au sujet des Léontins. Et maintenant ils osent, comme si vous étiez entièrement dépourvus de sens, invoquer votre secours contre ceux qui entravent leurs desseins et qui ont préservé jusqu’à présent la Sicile de tomber sous leur joug. Nous vous convions, nous aussi, et avec bien plus de sincérité, à votre propre salut; nous vous prions de ne pas renoncer à la sécurité que nous nous procurons mutuellement, de songer enfin que contre vous la voie sera toujours ouverte aux Syracusains, même sans alliés, grâce à leur nombre, et que vous n’aurez pas souvent la chance de vous défendre avec d’aussi nombreux secours. Si, par défiance, vous laissez ces secours partir sans avoir rien fait, peut-être même après un échec, un jour viendra où vous désirerez voir auprès de vous ne fût-ce qu’une faible partie de ces forces, alors que toute assistance vous sera devenue inutile.
 
LXXXVII. « Ne vous laissez donc point séduire, Camarinéens, par leurs calomnies, ni vous ni les autres : nous vous avons dit la vérité tout entière au sujet des défiances dont on nous environne; nous allons nous résumer en peu de mots pour achever de vous convaincre : nous le déclarons, si nous exerçons l’empire en Grèce, c’est pour n’être pas soumis nous-mêmes à un autre; ici nous voulons l’indépendance des peuples, pour n'êlre pas inquiétés par eux; beaucoup entreprendre est pour nous une nécessité, parce que nous avons aussi beaucoup à nous préserver; enfin ce n’est pas sans avoir été appelés, c’est sur une invitation formelle que nous sommes venus ici, et maintenant et précédemment, au secours de ceux d’entre vous qui étaient opprimés. Quant à vous, ne vous érigez ni en juges de nos actions, ni en censeurs; ne prétendez pas nous détourner de notre but, ce qui serait désormais difficile. Mais si dans notre activité inquiète, dans notre caractère, il est quelque côté qui ait aussi son utilité pour vous, saisissez-le pour en faire votre profit, et croyez que notre manière d’agir, loin d’être également nuisible à tous, est au contraire utile à la grande majorité des Grecs. En effet, en tous lieux, même là où nous ne sommes pas présents, soit qu’on se croie victime d’une violence, soit qu’on la médite, chacun se tient pour assuré d’avance, d’une part que nous viendrons en aide à l’opprimé, de l’autre que, si nous venons, il y a péril à redouter pour l’agresseur; et de là une double nécessité, pour l’un d’être modéré malgré lui, pour l’autre d’être sauvé sans qu’il lui en coûte. Ne repoussez donc point les garanties et la sécurité que nous apportons sans distinclion à tous ceux qui en ont besoin, et que nous vous offrons maintenant à vousmêmes; faites comme les autres; au lieu d’être sans cesse à vous mettre en garde contre les Syracusains, unissez-vous à nous contre eux, et prenez enfin à votre tour le rôle d’agresseurs. »
 
LXXXVIII. Ainsi parla Euphémos. Les Camarinéens se trouvaient dans la situation suivante : d’un côté ils étaient bien disposés pour les Athéniens, à part les soupçons qu’ils pouvaient avoir contre eux de vouloir subjuguer la Sicile; de l’autre ils avaient, en qualité de voisins, de perpétuels différends avec les Syracusains. Néanmoins, craignant que les Syracusains, dont ils étaient limitrophes, ne fussent victorieux même sans leur secours, ils leur avaient envoyé, comme nous l’avons vu, un petit nombre de cavaliers, et se réservaient pour l’avenir de les aider de préférence, quoique avec toute la réserve possible. Mais pour le moment, ne voulant pas paraître traiter avec moins de faveur les Athéniens, qui avaient eu l’avantage dans le combat, ils résolurent de faire même réponse aux uns et aux autres : cette décision prise, ils déclarèrent qu’étant alliés des deux peuples qui se trouvaient en guerre, ils croiraient manquer à leurs serments dans cette circonstance, s’ils ne gardaient entre eux la neutralité. Les députés des deux partis se retirèrent.
 
Pendant que les Syracusains faisaient de leur côté leurs préparatifs de guerre, les Athéniens, campés à Naxos, traitaient avec les Sicèles, pour en attirer le plus grand nombre possible à leur parti : ceux de la plaine, sujets des Syracusains, firent défection pour la plupart; les tribus de l’intérieur, qui étaient toujours restées jusque-là indépendantes, s’étaient aussitôt ralliées aux Athéniens, à part un petit nombre, et fournissaient des vivres à l’armée, quelques-unes même des subsides. Les Athéniens marchèrent contre ceux qui ne passaient pas à leur parti, réduisirent les uns, et interceptèrent les garnisons et les secours que les Syracusains faisaient passer aux autres. Pendant l’hiver, ils transportèrent leur station de Naxos à Catane, rétablirent leur camp incendié par les Syracusains et y prirent leurs quartiers. Ils envoyèrent une trirème à Carthage, pour nouer des relations et tâcher d’obtenir quelque secours. Ils envoyèrent aussi en Tyrsénie, où quelques villes avaient promis le concours de leurs armes. Des messages furent expédiés de toutes parts aux Sicèles et à Égesle, pour demander qu’on leur envoyât le plus possible de chevaux. Enfin ils préparèrent des briques, du fer, tout ce qui était nécessaire pour une circonvallation, de manière à commencer la guerre à l’entrée du printemps.
 
Les députés syracusains envoyés à Corinthe et à Lacédémone s’efforcèrent, en passant, de décider les peuples italiotes à se préoccuper des entreprises des Athéniens, qui, disaient-ils, étaient tout aussi bien dirigées contre eux-mêmes. Arrivés à Corinthe, ils exposèrent leur mission et demandèrent des secours au nom de leur commune origine. Les Corinthiens, après avoir premièrement décrété eux-mêmes de leur venir en aide de tous leurs moyens, envoyèrent avec eux des députés aux Lacédémoniens pour les décider de leur côté à pousser plus ouvertement les hostilités contre les Athéniens en Grèce et à envoyer quelque secours en Sicile. Les députés de Corinthe se rencontrèrent à Lacédémone avec Alcibiade : il avait passé tout d’abord avec ses compagnons d’exil de Thurium à Cyllène en Élide, sur un bâtiment de charge; de là il était venu ensuite à Lacédémone, mandé par les Lacédémoniens eux-mêmes, mais sous garantie. Car il les craignait à cause de la part qu’il avait prise aux affaires de Manlinée. Dans l’assemblée des Lacédémoniens, il se trouva que les Corinthiens, les Syracusains et Alcibiade s’accordèrent à faire les mêmes demandes : les éphores et les magistrats songeaient à envoyer des députés aux Syracusains pour les empêcher d’entrer en accommodement avec Athènes; mais ils était peu disposés à les secourir, lorsque Alcibiade, s’était avancé, sut aiguillonner et piquer les Lacédémoniens par ces paroles :
 
LXXXIX. « Il est indispensable que je vous parle d’abord des préventions dont je suis l’objet, de peur qu’un sentiment de défiance à mon égard ne vous dispose à écouter avec moins de faveur ce que je dirai dans l’intérêt général. Mes ancêtres avaient, pour quel- ques griefs, renoncé à la proxénieLe proxène représentait et défendait auprès de ses concitoyens les intérêts d’une ville étrangère. de Sparte, et c’est moi qui l’ai reprise en servant vos intérêts dans plusieurs occasions et en particulier à propos du désastre de Pylos. J’étais pour vous plein de zèle; et cependant, quand vous vous êtes réconciliés avec les Athéniens vous avez employé l’entremise de mes ennemis, et par là augmenté leur pouvoir, en me faisant affront. J’étais autorisé dès lors à me tourner du côté des Mantinéens et des Argiens, et à travailler contre vous dans toutes es circonstances où j’ai cherché à vous nuire. Si donc quelqu’un a conçu contre moi, pour le mal que j’ai pu vous faire alors, une irritation mal fondée, qu’il examine les choses à leur véritable point de vue, et il en reviendra; si quelqu’un, d’un autre côté, a de moi une opinion moins favorable, à cause de mes préférences pour le parti populaire, il reconnaîtra que, sur ce point encore, ses ressentiments ne sont pas légitimes. En effet de tout temps nousC’est-à-dire notre famille. avons été les adversaires des tyrans; et comme tout ce qui est opposé au pouvoir absolu s’appelle parti populaire, il en est résulté que nous sommes toujours restés à la tête de la multitude. D’ailleurs, le gouvernement d’Athènes étant démocratique, il y avait généralement nécessité de se régler sur les faits existants. Néanmoins, nous cherchions, au milieu de la licence dominante, à nous distinguer par la modération de notre conduite politique. C’étaient d’autres hommes qui, jadis comme aujourd’hui, poussaient la multitude aux plus coupables excès; et ce sont ceux-là qui m’ont exilé moi-même. Quant à nous, tout 1 Le proxène représentait et défendait auprès de ses concitoyens les intérêts d’une ville étrangère. 4 C’est-à-dire notre famille. le temps que nous avons été à la tête des affaires, nous avons cru que la forme qui avait donné à notre ville tant de puissance et de liberté, forme chez nous héréditaire, devait être conservée. Du reste, nous connaissions bien la démocratie, nous tous doués de quelque intelligence, moi aussi bien que personne; et je pourrais au besoin faire le tableau de ses vices : mais on ne saurait rien dire de nouveau sur une démence dont tout le monde est d’accord. Et pourtant il ne nous paraissait pas sûr de la changer, quand vous étiez là, à nos portes, les armes à la main.
 
XC. « Telle est la vérité sur les faits qui ont motivé les préventions contre moi : j’arrive maintenant à l’objet spécial de votre délibération, afin de vous transmettre les renseignements particuliers que je puis posséder : notre but, en faisant voile pour la Sicile, était de soumettre, s’il était possible, les Siciliens d’abord; puis, après eux, les Italiens; et ensuite de faire une tentative contre les peuples soumis aux Carthaginois et contre Carthage elle-même. Ces tentatives couronnées de succès, en tout ou du moins en grande partie, nous devions alors attaquer le Péloponnèse. Nous y arrivions renforcés par tous les Grecs que nous eût soumis la conquête, avec un grand nombre de barbares mercenaires, des IbèresLes Carthaginois avaient dans leurs armées de ces mercenaires ibériens. Hérodote (VII) parle d’un corps d’lbères qui faisait partie de l’armée d’invasion sous Gélon. et d’autres barbares de ces contrées, de ceux qui passent pour les plus braves. Avec les nombreuses galères que nous eussions ajoutées aux nôtres, grâce aux bois que l’ltalie fournit en abondance, nous aurions enveloppé et assiégé le Pélo- 1 Les Carthaginois avaient dans leurs armées de ces mercenaires ibériens. Hérodote (VII) parle d’un corps d’lbères qui faisait partie de l’armée d’invasion sous Gélon. ponnèse : en même temps notre infanterie faisait une invasion par terre; prenant une partie des villes de vive force, entourant les autres de murailles, nous espérions réduire aisément le pays, et ensuite étendre notre domination sur le monde grec tout entier. Quant à l’argent et aux vivres qui devaient faciliter l’accomplissement de nos desseins, nous en aurions tiré suffisamment des villes mêmes de Sicile ajoutées à notre empire, sans compter nos revenus de la Grèce.
 
XCI. « Vous venez d’entendre, et de la bouche d’un homme parfaitement informé, la vérité sur l’expédition de Sicile : tels étaient nos desseins, et les généraux qui restent en poursuivront l’exécution, s’ils le peuvent. Maintenant, sachez bien que la Sicile ne pourra tenir si vous n’y envoyez des secours. Sans doute les Siciliens, tout inexpérimentés qu’ils sont, pourraient, aujourd’hui encore, s’ils se réunissaient, avoir l’avantage; mais les Syracusains isolés, vaincus déjà' avec toutes leurs forces dans un combat, bloqués en outre par une flotte, seront incapables de tenir contre l’appareil militaire que les Athéniens ont maintenant en Sicile. Et si cette seule ville est prise, toute la Sicile suivra, bientôt même l’ltalie; et alors le danger dont j’ai parlé tout à l’heure, comme devant venir de ce côté, ne tardera pas à fondre sur vous.
 
Qu’on ne s’imagine donc pas délibérer seulement sur la Sicile; le Péloponnèse aussi est en cause, si vous ne prenez en toute hâte les mesures suivantes; embarquez pour la Sicile une armée dont les soldats, rameurs pendant la traversée, seront aussitôt transformés en hoplites. Envoyez-y aussi, pour commander,— cela me semble bien plus utile qu’une armée, —un Spartiate qui discipline les troupes déjà formées, et force au service ceux qui s’y refusent. Par là vous donnerez plus de confiance aux amis que vous avez déjà, et ceux qui hésitent viendront plus hardiment à vous. En même temps il faut faire ici une guerre plus déclarée, afin que les Syracusains, sachant que vous vous intéressez à eux, fassent une plus vigoureuse résistance et que les Athéniens soient moins en état d’envoyer aux leurs d’autres secours. Il faut aussi fortifier DécélieDécélie était sur la route de Béotie à Athènes, à cent vingt stades de cette dernière ville. Sa position élevée et sa situation sur la route de Béotie'en faisaient un point militaire important. Les Lacédémoniens Suivirent plus tard le conseil d’Alcibiade (Thuc. vii, 19), fortifièrent Décélie, et par là fermèrent la voie de terre aux convois de l’Eubée. en Attique : c’est là l’éternelle appréhension des Athéniens; c’est, dans leur pensée, le seul des maux de la guerre qu’ils n’aient pas éprouvé. Or, le moyen le plus sûr de nuire à ses ennemis est, quand on a le secret de leurs craintes, de leur faire le mal qu’on sait qu’ils redoutent le plus; car il est naturel que chacun sache fort exactement ce qu’il a personnellement le plus à craindre. Quant aux avantages que vous retirerez de cette position fortifiée et à ceux dont vous priverez vos ennemis, j’en passe bon nombre sous silence, pour signaler rapidement les principaux : presque tout ce qui garnit le paysIl faut entendre par là les produits de la terre, les instruments aratoires, les bêtes et les esclaves. vous reviendra de gré ou de force; du même coup vous enlèverez aux Athéniens les revenus des mines d’argent de Lauriura et ceux qu’ils tirent maintenant des terresDu fermage des terres publiques. et des tribunauxIl est difficile de déterminer en quoi consistaient ces revenus des tribunaux et surtout comment la fortification de Décélie pouvait en tarir la source. Voici les suppositions auxquelles s’est livré à ce sujet ie scoliaste de Thucydide; « On s’est demandé comment la fortification de Décélie devait enlever aux Athéniens les revenus des tribunaux; ces revenus des tribunaux étaient le produit des accusations de vénalité, de sévices, de calomnie, d’adultère, de faux, de prévarication dans les ambassades, de désertion ... » Les Athéniens devaient être privés de ces revenus, si les ennemis, établis dans le pays, ne leur laissaient pas le loisir de se livrer aux procès; car la ville touchait le produit des amendes.; mais par- 1 Décélie était sur la route de Béotie à Athènes, à cent vingt stades de cette dernière ville. Sa position élevée et sa situation sur la route de Béotie'en faisaient un point militaire important. Les Lacédémoniens Suivirent plus tard le conseil d’Alcibiade (Thuc. vii, 19), fortifièrent Décélie, et par là fermèrent la voie de terre aux convois de l’Eubée. * Il faut entendre par là les produits de la terre, les instruments aratoires, les bêtes et les esclaves. 3 Du fermage des terres publiques. 4 Il est difficile de déterminer en quoi consistaient ces revenus des tribunaux et surtout comment la fortification de Décélie pouvait en tarir la source. Voici les suppositions auxquelles s’est livré à ce sujet ie scoliaste de Thucydide; « On s’est demandé comment la fortification de Décélie devait enlever aux Athéniens les revenus des tribunaux; ces revenus des tribunaux étaient le produit des accusations de vénalité, de sévices, de calomnie, d’adultère, de faux, de prévarication dans les ambassades, de désertion ... » Les Athéniens devaient être privés de ces revenus, si les ennemis, établis dans le pays, ne leur laissaient pas le loisir de se livrer aux procès; car la ville touchait le produit des amendes. dessus tout les tributs des alliés leur arriveront moins abondants, parce que ceux-ci se négligeront lorsqu’ils penseront que désormais vous poussez la guerre à outrance.
 
XCII. « Il ne tient qu’à vous, Lacédémoniens, avec de la promptitude et plus de zèle, de réaliser une partie de ce plan; car, quant à sa possibilité, j’ai toute confiance, et je ne crois pas me tromper. Mais, je vous en prie, n’ayez pas de moi une opinion défavorable sur ce que, dévoué autrefois, — on le sait, — à ma patrie, je l'attaque maintenant à outrance avec ses ennemis les plus déclarés; ne suspectez pas mes discours, comme inspirés par les impatiences décevantes de l’exil : l’exil m’a arraché à la perversité de ceux qui m’ont banni, mais non à la défense de vos intérêts, si vous m’écoutez. D’ailleurs ceux qui ont le plus de droit à notre haine ne sont pas ceux qui, comme vous, ont pu nous traiter en ennemis quand nous l’étions réellementC'est dire à mots couverts qu’il doit plus détester les Athéniens qui l’ont chassé, que les Lacédémoniens qui étaient dans leur rôle en cherchant autrefois à lui nuire., mais bien ceux qui nous forcent à devenir ennemis, d’amis que nous étions. J’aime ma patrie, non pour y subir l’injustice, mais pour y trouver protection et sécurité; aussi ne crois-je pas marcher maintenant contre une pa- 1 C'est dire à mots couverts qu’il doit plus détester les Athéniens qui l’ont chassé, que les Lacédémoniens qui étaient dans leur rôle en cherchant autrefois à lui nuire. trie qui soit mienne; je vais bien plutôt reconquérir celle que je n’ai plus. Le vrai patriotisme ne consiste point à ne pas attaquer une patrie qu’on vous a injustement ravie, mais à mettre tout en oeuvre, dans ses regrets, pour la retrouver. Je vous prie donc, Lacédémoniens, d’user de moi sans crainte et pour les périls et pour les fatigues de tout genre. Rappelez-vous le proverbe qui est dans toutes les bouches, et sachez que si, comme ennemi, je vous ai fait beaucoup de mal, je saurai aussi, comme ami, vous rendre de bons services; d’autant mieux que je connais les affaires des Athéniens, et que je ne pouvais que former des conjectures sur les vôtresQuand je vous combattais.. Quant à vous, persuadés que vous délibérez sur les plus graves intérêts, faites, sans balancer, l’expédition de Sicile et celle de l’Attique; par là vous sauvegarderez en Sicile, moyennant quelques faibles secours, des intérêts importants; vous anéantirez la puissance athénienne et dans le présent et pour l’avenir; vous aurez conquis désormais la sécurité chez vous; et vous verrez la Grèce entière accepter votre suprématie, non par contrainte, mais volontairement et par reconnaissance. »
 
XCIII. Ainsi parla Alcibiade. Les Lacédémoniens avaient déjà songé eux-mêmes à une expédition contre Athènes, mais ils hésitaient encore et temporisaient. Losqu’ils eurent entendu tous ces détails de la bouche d’un homme qu’ils croyaient parfaitement renseigné, ils se confirmèrent dans leurs desseins, et songèrent dès lors à fortifier Décélie et à envoyer immédiatement quelques secours en Sicile, Gylippos, fils de Cléandri- 1 Quand je vous combattais. das, fut désigné pour prendre le commandement des Syracusains, avec mission de se concerter avec eux et les Corinthiens pour faire parvenir à Syracuse les secours les plus efficaces et les plus prompts possibles dans la circonstance. Gylippos demanda aux Corinthiens de lui expédier sur-le-champ deux vaisseaux à Asiné, d’équiper tous ceux qu’ils avaient l’intention d’envoyer, et de se tenir prêts à mettre à la voile quand il en serait temps. Ces mesures arrêtées, les ambassadeurs quittèrent Lacédémone.
 
La trirème expédiée de Sicile par les généraux, pour réclamer de l’argent et de la cavalerie, arriva à Athènes. Les Athéniens, sur cette demande, décrétèrent l’envoi de subsistances et de cavalerie pour l’armée. Avec l’hiver finit la dix-septième année de cette guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.
 
XCIV. L’été suivant, dès les premiers jours du printempsDeuxième année de la quatre-vingt-onzième olympiade, 414 av. notre ère., les Athéniens qui étaient en Sicile firent voile de Catane, et se dirigèrent, en côtoyant, vers Mégara de Sicile. — Les Syracusains en ont chassé les habitants sous le tyran Gélon, ainsi que je l’ai dit plus haut, et occupent eux-mêmes le pays. — Ils descendirent à terre, ravagèrent les champs, se présentèrent devant un fort des Syracusains, et, n’ayant pu l’emporter, suivirent la côte par terre et par mer jusqu’au fleuve TériasSur le territoire de Léontium, aujourd’hui Fiume de SantoLeonardo.. Là ils remontèrent le fleuve, ravagèrent la plaine et incendièrent les blés. Ayant rencontré un parti peu nombreux de Syracusains, ils en tuèrent 1 Deuxième année de la quatre-vingt-onzième olympiade, 414 av. notre ère. * Sur le territoire de Léontium, aujourd’hui Fiume de SantoLeonardo. quelques-uns, dressèrent un trophée et remontèrent ensuite sur leurs vaisseaux. De là ils firent voile pour Catane, et après s’y être ravitaillés, ils se portèrent avec toutes leurs forces contre CentoripaCette ville, située à peu de distance de Catane, a joué un assez grand rôle dans l’histoiro de la Sicile; elle rendit d’utiles services aux Athéniens contre Syracuse. Détruite dans la guerre de Rome contre Garlhage, elle fut rebâtie par Auguste. Frédéric 11 la détruisit entièrement en 1233., place des Sicèles, qui se rendit par composition. Ils se retirèrent ensuite, tout en brûlant les moissons des InesséensInessa était au pied de l’Etna, aujourd’hui S. Nicole dell’Arena. et des Hybléens. De retour à Catane, ils y trouvèrent deux cent cinquante cavaliers anivant d’Athènes tout équipés, mais non montés; car on devait se procurer les chevaux dans le pays. Ils y trouvèrent également trente archers à cheval et trois cents talents.

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