Kitap 1
I. L’Athénien Thucydide a écrit l’histoire de la guerre entre les Péloponnésiens et les Athéniens et suivi toutes les phases de cette lutte. Il a commencé son oeuvre au début même des hostilités, prévoyant dès lors combien cette guerre serait importante, combien plus mémorable que celles qui avaient précédé : il en avait pour preuve les immenses ressources de tout genre avec lesquelles les deux peuples allaient s’entre-choquer, et les dispositions des autres États de la Grèce qu’il voyait ou prendre parti immédiatement, ou méditer dès lors de le faire. C’est là, en effet, le plus vaste mouvement qui jamais se soit produit chez les Grecs ; il embrassa une partie des barbaresPerses, Thraces, etc. Les Perses s’allièrent plus tard aux Lacédémoniens ; les Thraces, sous la conduite de Sitalcès, s’uni- rent aux Athéniens., et ébranla pour ainsi dire au loin l’univers. Les événements qui ont immédiatement précédéLes guerres médiques. et ceux qui appartiennent à une époque plus reculéeLa guerre de Troie. ne pouvaient, dans l’éloignement, être exactement connus ; toutefois, à en croire des indices qui m’ont paru certains, et après avoir pousse mes investigations le plus loin possible dans le passé, je ne pense pas que ces événements aient offert rien de bien remarquable, ni sous le rapport militaire, ni sous aucun autre.
II. La contrée connue aujourd’hui sous le nom d’Hellade ne paraît pas avoir eu jadis d’habitants fixes et attachés au sol ; les migrations y étaient fréquentes, et chaque peuplade abandonnait facilement son pays, sous la pression de nouveaux occupants toujours de plus en plus nombreux. En effet, il n’y avait pas de commerce ; les relations réciproques n’offraient de sécurité ni par terre ni par mer ; chacun ne produisait que ce qui lui était indispensable pour vivre ; on n’avait ni provisions ni superflu ; on ne faisait point de plantations, parce que, faute de murailles pour abriter les récoltes, on ne savait pas si d’autres ne viendraient point les enlever Strabon explique de même les habitudes nomades des Germains : « Chez tous ces peuples les migrations sont fréquentes ; « cela tient à la simplicité de leur vie ; il n’y a chez eux ni agri- « culture ni richesses ; vivant au jour le jour, des cabanes leur « suffisent. » (Strabon, liv. vii).. En un mot, chacun croyant trouver aisément partout la subsistance de chaque jour, on se décidait sans peine à émigrer, et dès lors il n’y avait nulle part ni cités puissantes, ni grandes ressources d’aucun genre. Les contrées les plus fertiles surtout changeaient fréquemment d’habitants, celles, entre autres, appelées aujourd’hui ThessalicLa Thessalie était précédemment appelée Pyrrhée et Hémonie ; elle est souvent désignée sous ce dernier nom dans les poëtes. et Béotie, la plus grande partie du Péloponnèse (l’Arcadie exceptéeLes Areadiens habitaient un pays de montagnes ; ce sont les seuls des anciens habitants du Péloponnèse qui n’aient pas été refoulés par les invasions achéenne et ionienne.), et les autres pays les plus favorisés. Quelques fortunes s’élevaient, grâce à la fécondité de la terre : de là des séditions dans lesquelles s’épuisait le pays ; de là aussi un appât plus vif pour la convoitise des étrangers. Aussi l’Attique, garantie dès longtemps des séditions par la stérilité de son territoire, conserva-t- -elle toujours les mêmes habitants. Ce qui prouve surtout l’influence de cette cause, c’est qu’aucun autre État ne s’accrut au même point par l’accession des étrangers. De tout le reste de la Grèce, on voyait ac- courir à Athènes, comme dans un asile sûr, les plus puissants de ceux que la guerre ou les séditions forçaient à l’exil ; ils y acquéraient le droit de cité, et contribuèrent ainsi, dès la plus haute antiquité, à accroître encore la population de la ville ; si bien que, l’Attique ne suffisant plus, on envoya plus tard des colonies jusqu’en Ionie.
III. Une preuve non moins convaincante pour moi de la faiblesse des anciens, c’est qu’avant la guerre de Troie on ne voit pas que les Grecs aient jamais rien entrepris en commun. Je crois même que le pays n’était pas alors, comme aujourd’hui, compris tout entier sous le nom commun d’Hellade, ou plutôt qu’avant Hellen, fils de Deucalion, cette dénomination était tout à fait inconnue. Jusque-là chaque peuplade, et tout particulièrement la race pélasgique, avait son nom propre. Lorsque Hellen et ses fils eurent assis leur puissance dans la PhthiotideLa Phthiotide formait, à l’époque de la guerre de Troie, un petit état indépendant, au sud de la Thessalie. Les habitants de Pharsale montraient, à peu de distance de leurs murs, les ruines d’une ville qu’ils prétendaient être l’antique Hellen, berceau de la puissance hellénique. V. Strab., liv. ix. et obtenu accès dans les autres villes, à titre d’auxiliaires, les relations habituelles firent prévaloir peu à peu le nom d’Hellènes. Cependant il se passa longtemps encore avant qu’il fùt universellement adopté. On en trouve surtout la preuve dans Homère : quoique postérieur de beaucoup à la guerre de TroieLes critiques s’accordent assez généralement à mettre un intervalle de deux siècles entre la prise de Troie et l’époque où florissait Homère (907 av. notre ère, d’après les marbres de Paros, ou, suivant l’opinion la plus accréditée, environ 1000 av. J.-C.) il ne désigne pas l’ensemble des peuples grecs sous le nom commun d’Hellènes, et réserve exclusivement cette appellation aux peuples de la Phthiotide, compagnons d’Achille, qui étaient en effet les véritables Hellènes ; il nomme et distingue, dans ses poëmes, les Danaëns, les Argiens, les Achéens, et n’emploie pas non plus l’expression de barbares ; par la raison, ce me semble, que les Grecs, de leur côté, n’étaient pas désignés sous un nom unique qu’on pût opposer à celui de barbares. Ainsi le nom d’Hellènes fut d’abord particulier à une peuplade ; il s’étendit à plusieurs cités par suite des relations réciproques ; plus tard il devint commun à tous les Grecs ; mais, avant la guerre de Troie, ces peuples, faibles et isolés, n’entreprirent rien d’un commun accord ; et même, s’ils purent se réunir pour cette expédition, c’est que déjà ils avaient acquis une plus grande habitude de la mer.
IV. Mmos est le premier, d’après la tradition, qui ait possédé une marineHérodote, liv. iii, émet la même opinion, presque dans les mêmes termes. Du reste nous ne savons rien de précis sur l’époque où vivait Minos. On place ordinairement son règne entre le quinzième siècle et le dix-septième.. Sa domination s’étendit sur presque toute la mer appelée maintenant hellénique : maître des Cyclades, il peupla la plupart d’entre elles, après en avoir chassé les CariensHérodote dit seulement (liv. i) que les Cariens, soumis par Minos, servirent sur ses vaisseaux, et que ce n’est qu’à une époque beaucoup plus récente qu’ils furent chassés par les Doriens et les loniens., et les plaça sous le commandement de ses fils. Il est vraisemblable aussi qu’il purgea, autant qu’il le put, la mer des pirates, afin de mieux assurer la rentrée des tributs.
V. Dès longtemps les Grecs et ceux des barbares qui habitaient les côtes s’adonnèrent à la piraterieTous les historiens anciens s’accordent à représenter les peuples maritimes comme livrés à la piraterie. La Grèce surtout, par la configuration de ses còtes profondément découpées, devait singulièrement favoriser ce brigandage réputé honnète, puisqu’aujourd’hui même c’est le seul point de la Méditerranée où l’on voie de temps en temps reparaître les pirates., lorsque les relations par mer commencèrent à devenir plus fréquentes. Des hommes puissants commandaient ces entreprises soit en vue d’un profit personnel, soit afin de pourvoir à la subsistance des faibles. Tombant à l’improviste sur des villes sans murailles et formées d’habitations éparses, ils les pillaient et vivaient en grande partie du produit de ces rapines. Ce métier, d’ailleurs, n’emportait aucune honte, ou plutôt il n’était pas sans quelque gloireCésar, dans la Guerre des Gaules, vi, 23, et Tacite, dans les Moeurs des Germains, signalent chez les Germains les mêmes habitudes de brigandage, le même mépris de l’agriculture. Les anciens Thraces regardaient comme une honte de labourer la terre. Les razzias exécutées par les Arabes, en Afrique, rappellent ces moeurs primitives.. On en trouve la preuve dans les moeurs actuelles de certains peuples chez lesquels aujourd’hui encore on honore les pirates habiles. C’est ce que témoignent aussi les anciens poëtesVoyez en particulier Homère, Odyssée, iii, 71, ix, 252, et l’Hymne à Apollon. : partout chez eux les navigateurs, en se rencontrant, se font cette même question : Êtes-vous pirate ? Preuve que ceux à qui elle s’adresse ne désavouent pas cette profession, et que, dans la bouche de ceux qui ont intérêt à s’éclairer sur ce point, elle n’emporte aucune idée de blâme. Même sur terre, on se pillait réciproquement, et ces moeurs d’autrefois se sont conservées jusqu’à nos jours sur plusieurs points de la Grèce, chez les Locriens Ozoles, les ÉtoliensLes Acarnanes et les Étoliens, entre l’Épire, la Thessalie et le golfe de Corinthe, ont été de tout temps et sont restés de nos jours les peuples les plus grossiers de la Grèce. Polybe parle fréquemment du caractère indomptable et des moeurs sauvages des Étoliens., les Acarnanes et dans toute cette partie du continent. L’habitude de vivre armés, commune à tous ces peuples, est un reste de cet antique brigandage.
VI. Tous les Grecs autrefois vivaient constamment armés. Habitant des maisons ouvertes, sans aucune sécurité dans leurs voyages, ils vaquaient en armes, comme les barbaresPar exemple, les Gaulois (Tite-Live, xxi, 20), et les Germains (Tacite, Moeurs des Germains, 13)., à toutes les fonctions de la vie ordinaire. La persistance de cet usage dans certaines parties de la Grèce montre assez que jadis il dut être universel. Les Athéniens, les premiers, déposèrent le fer pour adopter des moeurs plus douces et un genre de vie moins sévère. On trouve la trace de ce relâchement dans l’usage qui s’est conservé, presque jusqu’à ces derniers temps, chez les vieillards athéniens de la classe aisée, de porter des tuniques de linHérodote dit, liv. v, que les Athéniens avaient emprunté aux Cariens l’usage des vêtements de lin., et de relever sur la tête avec des cigales d’or les noeuds de leur chevelureLes commentateurs sont loin d’être d’accord sur la disposition de la chevelure appelée crobyle, dont il est ici question. On y a vu soit une tresse partant des tempes et s’enroulant sur le front en guise de couronne, soit une touffe ou grappe encadrant le visage de part et d’autre, soit enfin une espèce de corne formée par la réunion de tous les cheveux relevés au-dessus de la tête. Suidas dit formellement que les Athéniens relevaient avec des cigales leurs cheveux disposés en forme de corne. Cette dernière opinion, confirmée par de nombreux passages des auteurs anciens, a cependant été généralement rejetée, parce qu’elle avait l’inconvénient de présenter une image peu gracieuse, et de rap- peler la coiffure des anciens Suèves et d’autres peuples barbares. Winckelmann admet, d’après l’étude des monuments de la statuaire grecque, que le crobyle était une touffe de cheveux tressés sur les tempes, assez semblable à une grappe de baies de lierre..
La même mode s’est perpétuée longtemps aussi chez les vieillards ioniens, ce qui s’explique par la communauté d’origine. Les Lacédémoniens adoptèrent les premiers les vètements simples dont l’usage a prévalu aujourd’huiOd. Muller réfute d’une manière assez plausible l’opinion de Thucydide : « Thucydide prétend que les Dorions ont les premiers « adopté des vêtements pins simples ; mais ce système ne repose « que sur une opinion propre à cet écrivain, à savoir que les « vêtements les plus anciens des Grecs étaient de lin, amples et « artistement drapés, tels que les portaient encore au temps « d’Aristophane les hommes fidèles aux anciens usages. Nous « savons, au contraire, avec assez de certitude, que cette mode « avait été empruntée par les Athéniens aux Ioniens asiatiques, et « qu’on l’abandonna à l’époque de la guerre du Péloponnèse « pour revenir aux vêtements légers et étroits, etc. Cependant « Thucydide est dans le vrai lorsqu’il affirme que les Lacédé- « moniens se distinguèrent entre tous les Grecs par la simplicité « et le peu d’ampleur de leurs vêtements.·» Il est peu probable, en effet, qu’à une époque où les Athéniens vivaient dispersés dans des bourgades isolées, et livrés aux travaux des champs, ils eussent déjà adopté un costume qui suppose tout à la fois beaucoup de loisir et des richesses que le commerce seul pouvait procurer. ; et, non moins modestes dans toutes les autres habitudes de la vie, les plus riches d’entre eux n’eurent rien qui les distinguàt de la multitude ; ils furent aussi les premiers à se montrer nus en public et à dépouiller leurs vêtements pour se frotter de graisse dans les exercicesDenys d’Hal. rapporte, au livre vii, que le premier qui ait disputé nu le prix de la course est le Lacédémonien Acanthus (quinzième olympiade). Cet usage se généralisa rapidement. Du temps de Platon, il était universellement adopté et ne choquait plus personne ; car Platon dit (Républ. v) : « Il n’y a pas long- « temps encore que la vue d’un homme nu en public eût paru « aux Grecs chose honteuse et ridicule. ». Anciennement les lutteurs dans les jeux, même à Olympie, se couvraient d’une ceinture les parties honteuses, et il n’y a pas un grand nombre d’années que cet usage a cessé. Aujourd’hui encore, chez quelques peuples barbares, et en particulier chez les Asiatiques, on dispute des prix à la lutte et au pugilat, et les combattants y paraissent couverts d’une ceinture. On pourrait montrer par beaucoup d’autres exemples que les anciennes moeurs de la Grèce avaient une grande analogie avec les moeurs actuelles des barbares.
VII. Les villes fondées le plus récemment, à une époque où la marine avait déjà pris de l’extension et où les richesses étaient plus considérables, furent bâties sur le bord de la mer et entourées de murailles ; elles occupèrent les isthmes, position plus favorable au commerce et plus facile à défendre contre les étrangers. Mais les villes anciennes, soit des îles, soit du continent, ayant à redouter la piraterie fort répandue alors, s’établirent loin de la mer ; car on se pillait mutuellement, et tous les habitants des côtes, même sans être marins, se livraient au brigandage. Aujourd’hui encore on trouve ces villes habitées dans l’intérieur des terres.
VIII. La piraterie n’était pas moins répandue chez les insulaires, la plupart Cariens et Phéniciens ; car ces peuples avaient occupé une grande partie des îles. Ce qui le prouve, c’est qu’à l’époque où les Athéniens purifièrent DélosThucydide donne les détails de cette purification, liv. iii, chap. 104., dans la guerre actuelle, et enlevèrent tous les tombeaux de ceux qui étaient morts dans l’ile, on reconnut que plus de la moitié étaient Cariens ; on les distinguait aisément à la forme de leurs armesHérodote (liv. i) attribue aux Cariens l’invention des aigrettes sur les casques, des peintures sur les boucliers et des anses qui servaient à les tenir dans le combat. Le scoliaste de Thucydide rapporte qu’on déposait dans chaque tombeau un petit bouclier et une aigrette, en mémoire de cette invention. ensevelies avec eux et au mode de sépulture« Les Phéniciens ensevelissaient leurs morts la tête tournée « vers l’occident, tandis que les autres peuples les tournaient « vers l’orient » (Scol. de Thuc.). Les Athéniens étaient aussi dans l’usage d’ensevelir leurs morts la tête du côté du couchant (Élien, Hist. div., v). usité encore chez eux aujourd’hui.
Quand Minos eut fondé une marine, les communications par mer devinrent plus faciles ; car, à l’époque où il peupla la plupart des iles, il en avait expulsé les pirates. Les habitants des côtes, plus riches et plus puissants, eurent des établissements moins précaires ; quelques-uns même, ayant vu leur opulence s’accroître, s’entourèrent de murailles. Les faibles, occupés à s’enrichir, acceptèrent la domination des forts, et les plus puissants profitèrent de leurs richesses pour soumettre les villes inférieures. Cet état de choses avait été se développant lorsque plus tard eut lieu l’expédition contre Troie.
IX. Agamemnon était, je crois, le plus puissant des Grecs de son temps ; et c’est là ce qui lui permit, bien plus que le consentement des amants d’Hélène, liés par le serment fait à TyndareLa beauté d’Hélène avait attiré de nombreux prétendants. Son père Tyndare, craignant les attaques de ceux à qui il la refuserait, les fit tous engager par serment à défendre contre toute violence celui qu’il aurait choisi pour gendre., de réunir et de commander l’expédition. Ceux qui ont recueilli les traditions les plus exactes sur l’histoire du Péloponnèse rapportent que Pélops, parti d’Asie avec d’immenses richesses, s’éta- blit au milieu d’hommes pauvres, exerça autour de lui un grand ascendant, et donna, quoique étranger, son nom au paysIl s’appelait précédemment Apia.. La puissance de ses descendants ne fit que s’acroître : Eurystée, neveu d’Atrée par sa mère, fut tué en Attique par les Héraclides. En partant pour cette expédition il avait confié le commandement de Mycènes et toute son autorité à Atrée, son parent, réfugié auprès de lui pour échapper aux violences de son propre père qui avait déjà tué Chrysippe. Eurystée n’étant pas revenu, Atrée, dont la puissance paraissait une garantie aux Mycéniens contre les tenta- tives des Héraclidcs, obtint les suffrages du peuple qu’il avait flatté, et se fit conférer la royauté de Mycènes et de toutes les contrées auparavant soumises à Eurystée. La puissance des Pélopides se trouva ainsi supérieure à celle des despendants de Persée. Agamemnon, héritier de cette puissance, et fort en même temps, je crois, de la supériorité de sa marine, parvint, moins par amour que par crainte, à rassembler l’expédition qu’il commanda. On sait d’ailleurs que c’est lui qui amena le plus grand nombre de vaisseaux, puisqu’il en fournit même aux Arcadiens ; c’est du moins ce que rapporte Homère, si toutefois son témoignage est valable. Homère dit aussi, à propos de la trans- mission du sceptre Iliade, v. 108., qu’il régnait sur un grand nombre d’iles et sur tout le pays d’Argos. Habitant le continent, il n’aurait pu, sans une marine, régner sur un grand nombre d’iles, à moins qu’on n’entende par là les îles voisines de la terre ferme, et elles n’étaient pas en grand nombre. C’est d’après cette expédition que nous devons juger celles qui ont précédé.
X. Si Mycènes était peu étendue, si telle ville d’alors paraît peu considérable aujourd’hui, on ne saurait cependant trouver là un indice sûr pour révoquer en doute l’importance que la tradition, d’accord avec les récits des poëtes, attribue à cette expédition. Car si Lacédémone était détruite et qu’il ne restât de visibles que les temples et l’emplacement des monuments publicsIl ne peut être question ici des maisons particulières ; car Lacédémone étant formée d’une agglomération de bourgades occupait une assez grande étendue, et eût paru très considérable, à en juger par la surface habitée., la postérité, dans un avenir éloigné, aurait bien de la peine à croire, je suppose, que sa puissance ait répondu à sa renommée : et cependant elle possède deux des cinq parties du PéloponnèseCes cinq parties étaient la Laconie, l’Arcadie, l’Argolide, la Messénie, l’Élide. Les Lacédémoniens possédaient en propre la Laoonie et la Messénie., elle commande aux trois autres et à un grand nombre d’alliés du dehors. Mais, ne formant pas un ensemble continu , n’ayant ni temples, ni monuments somptueux, com- posée d’une agglomération de bourgades éparses, suivant l’antique usage de la Grèce, elle paraîtrait inférieure de beaucoup à ce qu’elle est. Athènes détruite, au contraire, on jugerait au simple aspect de la ville que la puissance athénienne était double de ce qu’elle est en effet. Le doute ici ne serait donc pas fondé, et c’est moins l’apparence des villes qu’il faut considérer que leur puissance réelle.
On doit admettre que cette expédition, plus considérable de beaucoup que celles qui ont précédé, le cède à celles d’aujourd’hui. Même en ajoutant foi aux récits d’Homère, qui, en sa qualité de poëte, a dû orner et amplifier, cette infériorité sera encore évidente. Il compte, en tout, douze cents vaisseaux, montés, ceux des Béotiens, par cent vingt hommes, et ceux de Philoctète par cinquante, indiquant par là, ce me semble, les plus grands et les plus petits ; car il n’a pas parlé de la dimension des autres dans l’énumération. D’un autre côté il indique clairement, à propos des vaisseaux de Philoctète, que ceux qui les mon- taient étaient tout à la fois rameurs et combattants, puisqu’il fait des archers de ceux qui manient la rame. Il n’est pas probable d’ailleurs qu’il y eût sur les vaisseaux beaucoup d’hommes étrangers à la manoeuvre, si l’on excepte les rois et les hauts dignitaires, surtout lorsque la traversée devait se faire avec tous les équipages de guerre, sur des vaisseaux non pontés, construits suivant l’ancien usage et peu différents de ceux des pirates. Si donc on prend une moyenne entre les plus grands bâtiments et les plus petits, on reconnaîtra aisément que l’armée expéditionnaire était peu nombreuse pour une entreprise à laquelle avait concouru la Grèce entière.
XI. La cause en était moins dans la faiblesse de la population que dans l’exiguité des ressources. Faute de subsistances, on ne leva qu’une armée peu considérable, de telle sorte qu’on pùt espérer la faire vivre chez l’ennemi en combattant. En arrivant, les Grecs gagnèrent une bataille ; cela est évident, car autrement leur armée n’aurait pu se retrancher dans un camp fortifié ; mais, à partir de ce moment, il ne parait pas qu’ils aient fait usage de toutes leurs forces réunies. Faute de vivres, ils se mirent à cultiver la Chersonèse et à faire le brigandage ; et cette dispersion facilita aux Troyens, toujours égaux en forces à ceux qui restaient sous les armes, cette résistance de dix années. Si, au contraire, les Grecs étaient venus avec d’abondantes provisions ; si, au lieu de se livrer à la piraterie et à l’a- griculture, ils étaient restés constamment réunis et en armes, après leur première victoire ils auraient facilement emporté la ville, puisque, dispersés, ils purent cependant soutenir la lutte avec la seule fraction de leurs forces qui restait en face de l’ennemi. Tout entiers au siége de Troie, ils s’en seraient emparés en moins de temps et avec moins de peine. Ainsi, faute de ressources, les entreprises qui ont précédé n’ont eu qu’une médiocre importance, et celle-ci même, — les faits le prouvent, — a été de beaucoup au-dessous de sa renommée et des récits aujourd’hui accrédités par les chants des poëtes.
XII. Même après la guerre de Troie, la Grèce, au milieu des séditions et des émigrations continuelles, ne put prendre les accroissements que procure le repos. Le retour tardif des Grecs avait causé bien des agita- tions. De nombreuses séditions eurent lieu dans les villes, à la suite desquelles les vaincus allèrent fonder d’autres cités : les Béotiens d’aujourd’hui, chassés d’Arné par les Thessaliens, la soixantième année après la prise de Troie, s’établirent dans la contrée appelée maintenant Béotie, et autrefois Cadméïde. (Antérieurement déjà une fraction de ce peuple était établie dans le pays et avait envoyé des troupes devant IlionStrabon, livre ix, et Diodore, livre xix, rapportent également que les Béotiens, après avoir occupé le pays auquel ils ont donné leur nom, en furent chassés par les Thraces et les Pélasges, et se retirèrent à Arné, en Thessalie, d’où ils revinrent plus tard en Béotie..) Les Doriens, de leur côté, occupèrent le Péloponnèse avec les Héraclides, quatre-vingts ans après la prise de TroieL’an 1104 avant notre ère, suivant les calculs d’Od. Muller.. Lorsque après une longue période de troubles la Grèce fut péniblement arrivée au repos et à la stabilité, lorsque les séditions eurent cessé, elle envoya des co- lonies au dehors : les Athéniens en fondèrent dans l’Ionie et la plupart des îlesEn particulier les Cyclades. ; les Péloponnésiens s’établirent dans une grande partie de l’ltalie et de la Sicile et sur quelques points du reste de la GrèceAmbracie, Anactorium, Corcyre, Leucade, Corinthe, étaient des colonies lacédémoniennes.. Toutes ces colonies furent fondées après la guerre de Troie.
XIII. Quand la Grèce devint plus puissante, et qu’on y fut plus occupé encore à s’enrichir, des tyrannies s’établirent dans la plupart des villes, à mesure que les revenus s’accroissaient. (Il y avait bien eu auparavant des royautés héréditaires, mais avec des prérogatives déterminéesDenys d’Halicarnasse admet (Antiq. r.) la même succession dans les gouvernements de la Grèce : d’abord la royauté avec prérogatives déterminées dans toutes les villes ; ensuite, la démocratie, et enfin le gouvernement despotique ou tyrannique. Aristote (Polit., iv, 17, et v, 4,) exprime avec plus de précision et de détails une opinion analogue. Il place avec raison entre la démocratie et la tyrannie le gouvernement aristocratique dont les excès portent souvent le peuple à se jeter entre les mains d’un maître..) On équipa des flottes et on s’adonna davantage à la navigation. On dit que les Corinthiens ont, les premiers, fait usage de bâtiments très peu différents de ceux d’aujourd’hui, et que les premières trirèmes grecques ont été construites à Corinthe. On sait que le constructeur corinthien Ami- noclès fit aussi quatre vaisseaux pour les Samiens. De l’arrivée d’Aminoclès à Samos à la fin de la guerre du Péloponnèse il y a juste trois cents ans704 av. J.-C.. Le plus ancien combat naval connu eut lieu entre les Corinthiens et les Corcyréens, deux cent soixante ans avant la fin de la guerre actuelle664 av. J.-C..
Corinthe, gràce à sa situation sur l’isthme, fut de tout temps une place de commerce ; car autrefois les Grecs, communiquant entre eux beaucoup plus par terre que par mer, tant ceux de l’intérieur du Péloponnèse que ceux du dehors, devaient traverser le territoire des Corinthiens ; aussi Corinthe était-elle puissante et riche, comme on le voit par les récits des anciens poëtes qui lui donnent le surnom d’Opulente. Lorsque les Grecs s’adonnèrent davantage à la navigation, les Corinthiens eurent une flotte et détruisirent les pirates. En possession d’un double marchéPar terre et par mer., ils virent leur puissance s’accroître rapidement par l’affluence des richesses. Plus tard les Ioniens aussi eurent nne flotte nombreuse, au temps de Cyrus, premier roi des Perses, et de Cambyse son fils. En guerre avec Cyrus, ils dominèrent quelque temps sur la mer d’Ionie. Sous le règne de Cambyse, Polycrate, tyran de Samos, cut une marine puissante ; il soumit plusieurs ìles, entre autres Rhénie qu’il consacra à Apollon de Délos. Les Phocéens, fondateurs de Marseille, vainquirent sur mer les Carthaginois.
XIV. Telles étaient les marines les plus puissantes : on voit assez qu’elles ne se formèrent que plusieurs générations après la guerre de Troie ; les trirèmes y étaient peu en usage. Alors encore, comme au siége de Troie, les flottes ne se composaient que de pentécontoresVaisseaux de cinquante rameurs, disposés sur un seul rang, vingt-cinq de chaque côté. et de vaisseaux longs. Peu de temps avant la guerre médique et la mort du roi des Perses Darius, successeur de Cambyse, les tyrans de SicileGélon offrit aux Grecs deux cents trirèmes, contre Xerxès, s’ils voulaient lui donner le commandement en chef de l’expédition. et les Corcyréens eurent de nombreuses trirèmes. Ces flottes sont les dernières qui méritent d’être citées en Grèce, avant l’expédition deXerxès. Car, jusque-là, les Éginètes, les Athéniens et quelques autres peuples, n’avaient qu’une marine sans importance, composée surtout de pentécontoresOd. Muller oppose avec raison à cette assertion do nombreux passages des historiens anciens qui prouvent qu’antérieurement déjà la Grèce avait équipé de nombreuses galères. Égine, surtout, parait avoir eu une grande puissance ; car les historiens lui donnent le titre de reine des mers.. Ce fut même assez tard que, sur les conseils de Thémistocle, les Athéniens, en guerre avec les Éginètes, et dans l’attente de l’invasion barbare, construisirent des vaisseaux sur lesquels ils combattirent ; et encore ces bâtiments n’étaient-ils pas complétement pontés.
XV. Telles étaient les forces maritimes des Grecs dans les temps anciens et à une époque plus rapprochée. Elles suffirent du reste pour procurer une notable prépondérance à ceux qui les possédaient ; car elles augmentaient leurs revenus et assuraient leur domination sur les autres peuples ; à l’aide de leurs vaisseaux ils allaient soumettre les îles, surtout lorsque leur propre territoire était insuffisant.
Sur terre, il n’y eut aucune expédition d’où pût résulter un grand accroissement de puissance : toutes les guerres qui curent lieu n’étaient que de voisins à voisins ; les Grecs n’envoyaient pas au dehors d’expéditions lointaines en vue des conquêtes ; on ne voyait point alors les villes d’un rang inférieur s’allier aux plus puissantes et accepter leur commandement ; il n’y avait pas davantage d’alliance sur le pied de l’égalité pour des entreprises en commun ; chacun restait isolé et ne faisait la guerre qu’à ses voisins. Dans une seule guerre, celle qui eut lieu autrefois entre les Chalcidéens et les ÉrétriensChalcis et Érétrie, en Eubée, se firent la guerre à propos du territoire de Lelantium, renommé pour sa fertilité et ses eaux thermales. Les Milésiens soutinrent Erétrie, et les Samiens Chalcis (Hérodote, vii, 99 ; Strabon, x)., le reste de la Grèce se divisa et prit parti pour l’un ou l’autre des deux peuples.
XVI. Plusieurs États rencontrèrent des obstacles au développement de leur puissance : les loniens, en particulier, étaient arrivés à un haut point de prospérité lorsque Cyrus, avec les forces du royaume de Perse, renversa Crésus, soumit toute la contrée en deçà du fleuve HalysLes anciens désignent ordinairement par ces mots l’Asie mineure, qu’ils appellent aussi Asie maritime, Asie en deçà du Taurus., jusqu’à la mer, et réduisit en esclavage toutes les villes du continent. Darius, s’appuyant sur la marine des PhéniciensSoumis à la Perse par Cambyse., subjugua plus tard les ilesHérodote dit (liv. i) que les iles Ioniennes s’étaient volontairement soumises à la domination de Cyrus..
XVII. Tous les tyrans établis dans les villes de la Grèce, préoccupés uniquement de leurs intérêts, de la défense de leur personne et de l’accroissement de leur maison, se tenaient surtout dans les villes et s’y entouraient de tous les moyens de défense en leur pouvoir ; aussi, à part quelques entreprises contre leurs voisins, aucun d’eux ne fit il rien de mémorable. Il n’y eut que ceux de Sicile qui parvinrent à une haute puissance. Ainsi mille obstacles de tout genre s’opposèrent à ce que les Grecs fissent rien de remarquable en commun, et à ce que chaque État pût rien entreprendre isolément.
XVIII. Plus tard les tyrans d’Athènes et les derniers des nombreux tyrans qui longtemps avaient opprimé le reste de la Grèce furent chassés par les LacédémoniensHippias, tyran d’Athènes, fut chassé par Cléomène, roi de Sparte (an 510). Aristote rapporte également (Polit., v, 8) que la plupart des tyrans furent chassés par les Lacédémoniens., à l’exception de ceux de SicileEn Sicile, la tyrannie finit à Agrigente, vers 472 av. J.-C., par l’expulsion de Thrasydée. Thrasybule, dernier tyran de Syracuse, fut chassé en 465.. Quant à Lacédémone, des séditions presque continuelles l’agitèrent, aussi loin que nous puissions remonter, de son occupationLes Doriens ne fondèrent pas Sparte ; ils s’en emparèrent sur les Achéens. par les Doriens ses habitants actuels ; mais néanmoins elle eut très anciennement de bonnes loisHérodote dit (i, 65) qu’aucun peuple de la Grèce n’eut d’aussi mauvaises lois que les Lacédémoniens jusqu’à Lycurgue. et se pré- serva toujours de la tyrannie. En effet, quatre cents ans et plus se sont écoulés de l’établissement de la législation qui régit encore aujourd’hui les Lacédémoniens à la fin de la guerre actuelleLa guerre du Péloponnèse se termine en 404 av. J.-C., époque de la prise d’Athènes par Lysandre. On place ordinairement la réforme de Lycurgue 884 avant J.-C. Il y aurait donc un intervalle de 480 ans.. C’est à cette stabilité qu’ils durent la puissance qui leur permit d’intervenir pour régler les intérêts des autres villes. Peu d’années après l’expulsion des tyrans de la Grèce se livra la bataille de Marathon, entre les Athéniens et les Mèdes490 av. J.-C.. Ce fut dix ans plus tard que le Barbare revint à la tête de la grande expédition pour asservir la Grèce480 av. J.-C.. Devant l’imminence et la grandeur du danger les Lacédémoniens, supérieurs en puissance, prirent le commandement des Grecs alliés pour la résistance ; les Athéniens, à l’approche des Mèdes, eurent la pensée d’abandonner leur ville ; ils transportèrent tout ce qu’ils purent à bord de leurs vaisseaux et prirent la mer pour demeure ; puis, lorsque les barbares eurent été repoussés d’un commun effort, ceux des Grecs qui secouèrent le joug du roi, tout aussi bien que ceux qui l’avaient combattu d’abord, ne tardèrent pas à se partager entre les Athéniens et les Lacédémoniens : c’étaient là évidemment les deux puissances prépondérantes, l’une sur terre, l’autre sur mer. Leur union fut de courte durée : bientôt après, les Lacédémoniens et les Athéniens en vinrent à une rupture et se firent la guerre avec l’assistance de leurs alliés. Dès lors ceux des autres Grecs entre lesquels s’élevait quelque différend eurent recours à l’une des deux nations rivales ; et de cette sorte tout le temps qui sépare la guerre médique de la guerre actuelle se passa pour les Athéniens et les Lacédémoniens en alternatives continuelles de traités et de combats, soit entre eux, soit avec leurs alliés révoltés ; ils arrivèrent donc à la lutte parfaitement préparés, et avec toute l’expérience que donne l’habitude d’agir au milieu des dangers.
XIX. Les Lacédémoniens n’exigeaient aucun tribut des alliés soumis à leur autoritéLes conditions imposées par les Lacédémoniens aux peuples alliés étaient assez douces ; toutes les villes alliées restaient libres et autonomes ; elles ne payaient aucun tribut ; seulement dans les circonstances graves, et pour la défense des intérêts communs, elles fournissaient une contribution déterminée. Tous les alliés avaient également droit de suffrage ; les questions étaient décidées à la majorité. C’est ainsi que la guerre du Péloponnèse fut résolue, à Sparte, dans une assemblée de tous les confédérés. Les procès entre particuliers étaient réglés suivant les lois du lieu où ils avaient pris naissance ; entre Etats différents, par des arbitres. Les Lacédémoniens s'étaient réservé la convocation et la présidence des assemblées ; ils faisaient exécuter les résolu- tions prises en commun, réglaient les contingents des autres villes en hommes, vivres, munitions, fixaient les contributions en argent, etc. —Thucydide a signalé (liv. i, 141 ) les vices de cette organisation. ; ils s’attachaient seu- lement à leur faire adopter, dans l’intérêt de leur politique personnelle, le gouvernement oligarchique. Les Athéniens, au contraire, s’étaient emparés des vaisseaux de tous les autres États, excepté Chio et Lesbos, et avaient imposé partout un tribut en argent. Aussi, dans la guerre actuelle, purent-ils faire, réduits à leurs seules ressources, des armements plus considérables qu’à l’époque où, entourés de leurs alliés, ils étaient dans tout l’éclat de leur puissanceThucydide fait ici allusion à l’époque où les Athéniens furent investis du commandement contre les Perses, après la retraite des Lacédémoniens. L’autorité d’Athènes sur ses alliés avait d’abord été renfermée dans les mêmes limites que celle des Lacédémoniens : assemblées générales des alliés à Delos ; délibération en commun ; contribution de guerre, consacrée exclusivement à la défense commune ; mais bientôt les Athéniens, en divisant les alliés, en attaquant d’abord les plus faibles, les soumirent successivement, imposèrent partout leurs propres lois, excitèrent la jalousie du peuple contre les grands, implantèrent la démocratie de vive force, et, à la faveur des troubles qu’ils excitaient, imposèrent partout de lourds tributs. Au commencement de la guerre du Péloponnèse, les seuls de leurs alliés qui eussent conservé leur indépendance étaient les Platéens, les Messénicns de Naupaete, les habitants de Chio et de Lesbos..
XX. Telle m’est apparue l’antiquité. Il est difficile, du reste, d’admettre tous les témoignages qui se transmettent d’àge en âge ; car, en général, les hommes se communiquent sans aucun contrôle le récit des faits passés, même de ceux qui intéressent leur propre pays. C’est ainsi que la plupart des Athéniens croient qu’Hipparque exerçait la tyrannie quand il fut tué par Har- modius et Aristogiton. Ils ne savent pas qu’Hippias commandait alors, comme aîné des fils de Pisistrate, et qu’Hipparquc et Thessalus étaient ses frères. Au jour fixé, et au moment même de l’exécution, Harmodius et Aristogiton soupçonnèrent que quelques-uns de leurs complices avaient fait des révélations à Hippias ; le croyant instruit, ils s’abstinrent à son égard ; mais ils voulurent du moins, avant d’être arrêtés, faire quelque action d’éclat et ne pas s’être exposés pour rien ; ayant rencontré près du temple nommé Léocorion Le Léocorion était un temple d’Athènes consacré aux filles de Léos, fils d’Orphée. L’oracle de Delphes avait déclaré que le seul moyen de sauver la ville était de les sacrifier, et leur père les avait livrées lui-même (Élien, Hist. div. xii, 28). Hipparque occupé à se préparer pour la fête des PanathénéesFète en l’honneur de Minerve. Les grandes panathénées se célébraient tous les quatre ans. ils le tuèrent. Il y a beaucoup d’autres faits, même contemporains et que le temps n’a pas effacés de la mémoire, dont on n’a cependant que de fausses idées dans le reste de la Grèce ; ainsi on croit que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages au lieu d’un, et qu’ils ont une cohorte appelée Pitanate, ce qui n’a jamais existé. Tant la plupart des hommes ont peu de souci de la recherche du vrai et s’attachent de préférence à ce qui est sous leur main !
XXI. Néanmoins on ne se trompera guère en admettant, sur les preuves que j’ai alléguées, que les événe- ments dont j’ai présenté l’esquisse sont tels que je l’ai dit ; à moins qu’on n’aime mieux accepter les récits pompeux des poëtes qui ont exagéré et embelli les faits, ou les discours arrangés des historiens, plus préoccupés de flatter l’oreille que de suivre la véritéThucydide fait ici allusion à Hérodote, sans le nommer. Il laisse rarement échapper l’occasion d’attaquer ce grand historien, dont le génie poétique et brillant contrastait avec l’esprit rigoureux et positif de Thucydide. C’est à Hérodote (vi, 57) qu’est empruntée la tradition sur le double suffrage des rois de Lacédémone et celle relative à la cohorte Pitanate (ix, 53). en racontant des événements pour lesquels les preuves manquent, et qui, pour la plupart, effacés par le temps, sans valeur historique, ont pris rang parmi les faits mythologiques. On peut donc croire que les résultats de mes investigations, appuyées sur des témoignages aussi incontestables que possible lorsqu’il s’agit de faits anciens, ont une suffisante autorité.
Que l’on juge par les faits la guerre actuelle, et, malgré la tendance qu’ont les hommes à croire toujours que la guerre dans laquelle ils sont engagés est la plus importante de toutes, puis, quand elle est finie, à admirer davantage les exploits antérieurs, on verra clairement que celle-ci l’emporte sur celles qui ont précédé.
XXII. Quant aux discours prononcés aux approches de la guerre, ou pendant sa durée, il était difficile d’en conserver exactement les termes précis, soit que je les eusse personnellement entendus, soit qu’'ils m’eussent été rapportés d’ailleurs. Aussi ai-je prêté à chacun le langage qu’il me paraissait avoir dû nécessairement tenir dans la circonstance, me tenant, du reste, pour l’ensemble de la pensée, le plus près possible de ce qui avait été dit réellementIl est facile de voir que ces discours sont, au moins pour le style, entièrement de Thucydide. On y reconnaît partout sa manière d’écrire ; la plupart même eussent été déplacés dans les circonstances où l’historien suppose qu’ils ont été prononcés ; ils ne sont qu’un cadre adopté pour détacher du corps de l’ouvrage des événements, des détails de moeurs que Thucydide a voulu mettre dans un plus grand jour (V. la Préface).. Pour ce qui est des événe- ments de la guerre, je ne m’en suis rapporté ni aux informations du premier venu, ni même à mon opinion personnelle ; j’ai cru ne devoir rien écrire sans avoir soumis à l’investigation la plus exacte chacun des faits, tout aussi bien ce que j’avais vu moi-même que ce que je connaissais par ouï-dire. Il était difficile, d’ailleurs, de découvrir la vérité ; car ceux qui avaient assisté aux événements ne s’accordaient pas dans leurs rapports, et les dires des deux partis variaient suivant les inclinations personnelles et la mémoire de chacun. Peut-être aussi ces récits, dépouillés de tout merveilleux, paraîtront- ils moins agréables à la lecture ; mais il me suffira qu’ils soient jugés utiles par ceux qui voudront connaître la vérité sur le passé et préjuger les événements ou identiques, ou analogues, qui naîtront dans l’avenir du fonds commun de la nature humaine. Cet ouvrage est plutôt un bien légué à tous les siècles à venir qu’un jeu d’esprit destiné à charmer un instant l’oreille.
XXIII. De tous les faits antérieurs, le plus considérable fut la guerre médique, et cependant deux batailles navalesBatailles d’Artemisium et de Salamine. et deux combats sur terreCombats des Thermopyles et de Platée. eurent bientôt décidé la querelle. La guerre actuelle, au contraire, s’est longtemps prolongée ; et pendant sa durée la Grèce éprouva des désastres tels, qu’elle n’en vit jamais de pareils dans une même période de temps. Jamais, en effet, il n’y eut autant de villes prises et dévastées, soit par les barbares, soit par les Grecs eux-mêmes, dans leurs luttes réciproques (on en vit même qui, une fois prises, changèrent complètement d’habitants). Jamais les combats et les séditions n’amenèrent autant d’exils et de meurtres. Des événements qui n’étaient précédemment connus que par la tradition, et que les faits venaient bien rarement confirmer, trouvèrent alors créance : ce furent, par exemple, de violents tremblements qui s’étendirent à la plus grande partie de la terre ; des éclipses de soleil plus fréquentes qu’en aucun temps dont on ait gardé le souvenir ; dans quelques contrées de grandes sécheresses et par suite la disette ; enfin un mal redoutable entre tous et qui dépeupla une partie de la Grèce, la peste ; car les Grecs virent dans le cours de cette guerre tous ces fléaux réunis fondre sur eux.
La guerre commença entre les Athéniens et les Péloponnésiens par la rupture de la trêve de trente ans qu’ils avaient conclue après la prise de l’Eubée445 avant notre ère. La trève fut observée quatorze ans.. J’ai exposé d’abord les motifs de cette rupture et l’origine du différend, afin qu’on ne se demande pas un jour quelle cause suscita entre les Grecs une guerre de cette importance. Le véritable motif, suivant moi, celui sur lequel cependant on gardait le plus profond silence, fut le développement de la puissance athénienne. C’est là ce qui, en inspirant des craintes aux Lacédémoniens, rendit la guerre inévitable. Voici d’ailleurs ]es raisons publiquement invoquées de part et d’autre pour rompre le traité et recourir aux armes.
XXIV. ÉpidamnePlus tard Dyrrachium, et aujourd’hui Durazzo, sur l’Adriatique. est une ville qu’on trouve à droite en entrant dans le golfe d’Ionie. Dans le voisinage habitent les Taulantiens, barbares de race illyrique. C’est une colonie de Corcyre, fondée sous les auspices du Corinthien Phalius, fils d’Ératoclide et descendant d’Hercule : Phalius avait été appelé dans ce but de la métropole suivant l’antique usageQuand une colonie voulait faire elle-même un nouvel établissement, elle devait demander un chef à sa métropole, Corcyre, colonie de Corinthe, s’était conformée à cet usage lorsqu’elle, fonda Épidamne. Voici du reste les usages suivis dans la fondation d’une colonie : les colons recevaient de leurs concitoyens des armes et des vivres ; on leur remettait une charte nommée άποίχια, destinée à assurer leurs droits et leurs rapports avec les alliés de la métropole ; ils emportaient, en partant, le feu sacré, pris au tem- ple de la mère patrie, et c’était là qu’on devait le rallumer s’il venait à s’éteindre., et quelques Corinthiens, ainsi que d’autre Grecs de race dorique, avaient concouru à la colonisation. Avec le temps, Épidamne devint une cité vaste et populeuse. Mais après des dissensions intestines prolongées pendant nombre d’années, elle fut écrasée dans nne grande guerre contre les barbares ses voisins, et vit sa puissance presque anéantie. En dernier lieu les riches, chassés par le peuple, peu de temps avant la guerre actuelle, se retirèrent chez les barbares et s’unirent à eux pour piller ceux de la ville par terre et par mer. Les Épidamniens restés dans la ville, ainsi harcelés, envoyèrent une dé- putation à Corcyre, comme à leur métropole : ils demandaient qu’on ne les abandonnât pas dans leur détresse ; qu’on réconciliât avec eux les exilés et qu’on mît fin à la guerre des barbares. Les ambassadeurs adressèrent ces demandes, assis en suppliants dans le temple de Junon ; mais leur prière fut repoussée, et les Corcyréens les renvoyèrent sans leur rien accorder.
XXV. Les Épidamniens, voyant qu’ils n’avaient aucun secours à attendre de Corcyre, et ne sachant comment sortir d’embarras, en voyèrent à Delphes demander à l’oracle s’ils ne devaient pas remettre le protectorat de la ville aux Corinthiens, comme à leurs fondateurs, et essayer d’en obtenir quelques secours. Le dieu leur ordonna de se donner aux Corinthiens et de les prendre pour chefs. Les ambassadeurs d’Épidamne se rendirent à Corinthe et, conformément aux ordres de l’oracle, offrirent la remise de la colonie436 av. J.-C. ; ils représentaient que leur fondateur était Corinthien, et invoquaient la réponse du dieu, priant instamment qu’on ne les abandonnât pas dans leur détresse et qu’on leur prêtât assistance. Les Corinthiens firent droit à cette juste demande et les prirent sous leur protection ; car ils étaient persuadés qu’Épidamne relevait d’eux, comme colonie, tout autant que de Corcyre. Ils avaient un autre motif, leur haine contre les Corcyréens qui les négligeaient, quoique sortis de leur sein. Ceux-ci, au lieu de leur rendre les honneurs d’usage dans les solennités de la Grèce et de choisir, comme les autres colonies, un Corinthien pour présider à leurs sacrifices, dédaignaient la métropole. Ils étaient à cette époque riches et puissants à l’égal des États les plus opulents de la Grèce ; ils l’emportaient même par leurs armements, et ne manquaient pas, dans l’occasion, de vanter la grande supériorité de leur marine ; enfin ils avaient hérité, pour les constructions navales, de la réputation d’habileté des Phéaciens, anciens habitants de Corcyre. Aussi s’adonnaient-ils avec d’autant plus d’ardeur à la navigation ; leur puissance était considérable, puisqu’ils possédaient cent-vingt trirèmes quand ils commencèrent la guerre.
XXVI. Tous ces griefs firent que les Corinthiens envoyèrent avec joie à Épidamne le secours réclamé ; ils donnèrent à qui voulut l’autorisation de s’y établir, et y firent passer une garnison composée d’Ambra- ciotes, de Leucadiens et de Corinthiens. On se rendit par terre à Apollonie, colonie de CorintheEn Illyrie, à peu de distance d’Épidamne, et séparée de cette ville par les barbares Taulantiens., de peur que la traversée par mer ne fùt inquiétée par les Corcyréens. Ceux-ci, en apprenant que de nouveaux habitants et une garnison se rendaient à Épidamne, et que la colonie s’était livrée aux Corinthiens, éprouvèrent un vif ressentiment : mettant aussitôt en mer vingtcinq vaisseaux, suivis plus tard d’une autre flotte, ils allèrent sommer avec hauteur les Épidamniens de recevoir les exilés. (Ceux-ci étaient venus à Corcyre et, montrant les tombeaux de leurs ancètres, invoquant la communauté d’origine, ils avaient demandé avec instance à être rétablis dans leur patrie.) Les Corcyréens exigeaient aussi qu’on renvoyàt la garnison venue de Corinthe et les nouveaux colons. Les Épidamniens ne voulurent rien entendre ; ceux de Corcyre allèrent alors les attaquer avec quarante vaisseaux : ils menaient avec eux les exilés, pour les rétablir, et un renfort d’Illyriens. En mettant le siége devant la ville ils commencèrent par déclarer qu’il ne serait fait aucun mal à ceux des Épidamniens et des étrangers qui voudraient se retirer, mais qu’autrement ils seraient traités en ennemis. N’ayant rien obtenu, ils assiégèrent la place qui était située sur un isthmeCette position sur un isthme était très recherchée par les peuples navigateurs, surtout lorsqu’ils s’établissaient au milieu des barbares. Il était facile d’isoler la ville du continent, de la défendre et de la ravitailler par mer. Mais, d’un autre côté, l’investissement était plus facile pour une puissance maritime..
XXVII. Les Corinthiens, informés du siége par des messagers venus d’Épidamne, préparèrent aussitôt une expédition. Ils publièrent l’envoi d’une nouvelle colonie à Épidamne avec jouissance entière de tous les priviléges des citoyens pour ceux qui voudraient s’y rendre ; si même quelqu’un voulait, sans partir immédiatement, partager ces avantages avec les autres colons, il était autorisé à rester, en déposant cinquante drachmes de CorintheIl y avait plusieurs espèces de drachmes, celle d’Athènes qui valait six oboles (environ 90 centimes), celle d’Égine, de la valeur de dix oboles attiques , et celle de Corinthe qui paraît avoir eu la même valeur. Cinquante drachmes de Corinthe répondent donc à environ 75 fr. de notre monnaie.. Beaucoup partirent, beaucoup aussi déposèrent l’argent. Les Mégariens furent priés de fournir une escorte de vaisseaux, pour le cas où les Corcyréens voudraient mettre obstacle à la traverséeLes Mégariens étaient étroitement liés avec les Corinthiens depuis qu’ils avaient, avec leur secours, secoué le joug d’Athènes. ; ils se disposèrent à accompagner l’expédition avec huit navires ; les Paliens de Céphallénie avec quatreL’ile de Céphallénie, d’abord alliée des Lacédémoniens, fut forcée dès la première année de la guerre de subir l’alliance athénienne.. On demanda aussi des vaisseaux aux Épidauriens ; ils en fournirent cinq ; les Hermioniens, un ; ceux de Trézène, deux ; les Leucadiens, dix, et les Ambraciotes huitLeucade et Ambracie étaient des colonies de Corinthe.. Aux Thébains on demanda de l’argent, ainsi qu’aux Phliasicns ; aux Éléens des vaisseaux videsPour le transport des troupes. et de l’argent. Les Corin- thiens, de leur côté, armèrent trente vaisseaux et trois mille hoplites.
XXVIII. A la nouvelle de ces préparatifs, les Corcyréens envoyèrent à Corinthe une ambassade qui s’adjoignit des députés de Lacédémone et de Sicyone. Ils ordonnèrent aux Corinthiens de rappeler la garnison et les colons d’Épidamne comme n’ayant aucun droit sur cette ville. Que si cependant les Corinthiens élevaient quelque prétention, ils s’en remettaient, pour leur part, disaient-ils, à l’arbitrage des villes du Péloponnèse désignées d’un commun accord ; consentant à ce que celui des deux peuples dont les droits sur la colonie seraient reconnus l’eût sous sa dépendance. Ils offraient aussi de s’en rapporter à l’oracle de Delphes. Ils ne voulaient pas la guerre ; mais, s’ils étaient forcés à la faire, ils se verraient dans la nécessité de chercher du secours là où ils n’auraient pas voulu en demanderAuprès des Athéniens., et de se procurer des alliés autres que leurs amis actuels qu’ils auraient préféré conserver. Les Corinthiens leur répondirent : « Éloignez d’Épidamne vos vaisseaux et les barbares ; on pourra alors délibérer sur vos propositions ; mais jusque-là il n’est pus convenable que les Épidamniens soient assiégés, et nous mis en cause.» Les Corcyréens répliquèrent qu’ils feraient droit à cette demande si les Corinthiens rappelaient ceux qu’ils avaient envoyés à Épidamne. Ils consentaient même à ce que les deux armées restassent dans leurs positions et proposaient une trêve jusqu’à la solution du différend.
XXIX. Les Corinthiens repoussèrent toutes ces offres : leur flotte ayant parfait ses équipages et les alliés étant réunis, ils envoyèrent un héraut déclarer la guerre à Corcyre ; puis ils cinglèrent vers Épidamne, avec soixante-quinze navires et deux mille hoplites, pour y combattre les Corcyréens. Les vaisseaux étaient commandés par Aristée, fils de Pellichos, Callicrate, fils de Callias, et Timanor, fils de Timanthe. L’armée de terre était sous les ordres d’Archetimos, fils d’Eurytimos, et d’Isarchidas, fils d’Isarchos. Lorsqu’ils furent devant ActiumActium (aujourd’hui Azio) est située en face de Nicopolis (Prevesca Vecchia)., sur le territoire d’Anactorie, là où est le temple d’Apollon, à l’entrée du golfe d’Ambracie, les Corcyréens envoyèrent, sur une barque, un héraut leur défendre d’avancer contre eux. En même temps, ils équipèrent leurs vaisseaux, radoubèrent ceux qui étaient vieux, afin de les mettre en état de tenir la mer, et garnirent les autres de leurs agrès. Le héraut ne leur ayant rapporté de la part des Corinthiens aucune parole de paix et leurs vaisseaux étant équipés au nombre de quatre-vingts (ils en avaient quarante au siége d’Épidamne), ils allèrent à la rencontre de l’ennemi, mirent leur flotte en ligne et engagèrent le combat. La victoire fut complète de leur côté ; ils détruisirent quinze des vaisseaux corinthiens. Le même jour ils remportèrent un autre avantage ; ceux des leurs qui assiégeaient Épidamne la réduisirent par une capitulation, aux termes de laquelle les étrangers devaient être vendus et les Corinthiens mis dans les fers jusqu’à ce qu’il en fût autrement ordonné.
XXX. Après le combat naval, les Corcyréens élevèrent un trophée à Leucimne, promontoire de Corcyre ; puis ils tuèrent tous les prisonniers, à l’exception des Corinthiens, qu’ils retinrent dans les fers. Les Corinthiens et leurs alliés, après cette défaite, firent voile vers leur patrie, et les Corcyréens restèrent maîtres de la mer dans tous ces parages. Ils cinglèrent vers Leucade, colonie de Corinthe, ravagèrent le pays et allèrent ensuite brûler Cyllène, chantier maritime des Éléens, en représailles de ce qu’ils avaient fourni aux Corinthiens des vaisseaux et de l’argent. A la suite de cette victoire navale, ils tinrent la mer sans que l’empire leur en fût disputé pendant la plus grande partie de l’année ; leur flotte ne cessa de porter le ravage chez les alliés des Corinthiens.
Enfin ceux-ci, exaspérés par les désastres de leurs alliés, expédièrent, à l’approche de l’été, une flotte et une armée ; ils campèrent à Actium et à Chimérium, dans la Thesprotide Sur la côte d’Épire, en face de Corcyre., afin de garantie Leucade et les autres villes qui leur étaient dévouées. Les Corcyréens, de leur côté, leur opposèrent une flotte et une armée qui s’établirent à Leucimne. Mais de part et d’autre on évita de s’attaquer, et, après être restés en présence tout l’été, ils retournèrent chez eux, chacun de leur côté, à l’entrée de l’hiver.
XXXI. Pendant toute l’année après le combat naval et pendant la suivante, les Corinthiens, indignés de la guerre qu’ils avaient à soutenir contre les Corcyréens, construisirent des vaisseaux, mirent tout en oeuvre pour l’armement de leur flotte et firent venir soit du Péloponnèse, soit du reste de la Grèce, des rameurs engagés à prix d’argent. Les Corcyréens, informés de ces préparatifs, conçurent des craintes. Ils n’avaient d’alliance avec aucun État de la Grèce et ne s'étaient fait comprendre ni dans les traités des Athéniens, ni dans ceux des Lacédémoniens. Ils crurent donc devoir se rendre auprès des Athéniens afin d’entrer dans leur alliance et d’en obtenir quelque secours. Les Corinthiens, instruits de ce dessein , envoyèrent, de leur côté, une ambassade à Athènes, dans la crainte que la marine des Athéniens, jointe à celle de Corcyre, ne devînt pour eux un obstacle et ne les empêchât de mener la guerre comme ils l’entendraient. L’assemblée formée, un débat contradictoire s’engagea et les Corcyréens s’exprimèrent à peu près en ces termes ;
XXXII. « Il est juste, Athéniens, que ceux qui viennent, comme nous aujourd’hui, implorer le secours d’autrui, sans pouvoir invoquer ni aucun service rendu, ni les droits d’une alliance antérieure, démontrent avant tout que ce qu’ils demandent est avantageux, ou tout au moins ne présente aucun danger, et ensuite qu’on peut compter sûrement sur leur reconnaissance. Que s’ils ne peuvent rien établir de positif à cet égard, ils ne doivent pas s’irriter d’un refus. Si les Corcyréens nous ont députés vers vous, c’est qu’ils ont la conviction qu’en réclamant votre alliance ils peuvent vous donner pleine satisfaction sur tous ces points.