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Ἱστορίαι

Ἱστορίαι Thucydides

Book 8

 
XXXVII. « Il a été convenu entre les Lacédémoniens et leurs alliés, d’une part, de l’autre le Roi Darius, les enfants du Roi, et Tissaphernes, qu’il y aura paix et amitié aux conditions suivantes : — Les Lacédémoniens et les alliés des Lacédémoniens ne feront pas la guerre et ne nuiront en quoi que ce soit à aucune des villes et contrées qui appartiennent au Roi, ou qui ont appartenu à son père ou à ses ancêtres. — Ni les Lacédémo- niens, ni les alliés des Lacédémoniens ne tireront de ces villes aucun tribut. — Ni le roi Darius, ni aucun de ceux à qui il commande ne fera la guerre et ne nuira en quoi que ce soit aux Lacédémoniens et aux alliés des Lacédémoniens. — Si les Lacédémoniens ou leurs alliés ont quelque besoin du Roi, si le Roi a besoin des Lacédémoniens ou de leurs alliés, tout ce qui sera fait d’un commun accord sera bien fait. — Ils feront en commun la guerre contre les Athéniens et leurs alliés. — S’ils font la paix, ce ne sera qu’en commun. — Toute armée qui se trouvera sur les terres du Roi, mandée par lui, sera défrayée par le Roi. — Si quelqu’une des villes contractantes' attaque les possessions du Roi, les autres s’y opposeront et aideront le Roi dé tout leur pouvoir. — Si quelque peuple des domaines du Roi ou de sa domination marche contre les Lacédémoniens ou leurs alliés, le Roi s’ÿ opposera, et les aidera de tout son pouvoir. »
 
XXXVIII. Après ce traité, Théramènes remit la flotte à Astyochos, s’embarqua sur un bâtiment léger et disparut‘Αφανίζεται. 11 est impossible de déterminer si Thucydide a voulu dire par là qu’il quitta Milet, ou s'il entend qu’il ne fut plus jamais question de lui» Déjà les Athéniens étaient passés de Lesbos à Chio avec leur armée. Maîtres sur terre et sur mer, ils fortifiaient Delphinion, position naturellement défendue du côté de la terre, munie de ports et peu éloignée de Chio. Les habitants de Chio, battus précédemment dans plusieurs combats, étaient encore affaiblis à l’intérieur par leurs propres discordes; Pédaritos avait fait périr Tydée, fils d’Ion, et ses partisans, comme favorables aux Athéniens; le reste des habi- 1 ‘Αφανίζεται. 11 est impossible de déterminer si Thucydide a voulu dire par là qu’il quitta Milet, ou s'il entend qu’il ne fut plus jamais question de lui» tants, soumis par force à l’oligarchie, en défiance mutuelle, demeurait dans l’inaction. Ils ne comptaient ni sur eux-mêmes ni sur les auxiliaires de Pédaritos pour tenir tête aux Athéniens. Ils avaient bien envoyé à Milet demander des secours à Astyochos; mais il n’avait rien voulu entendre, et Pédaritos l’avait dénoncé à Lacédémone comme traître à son devoir. Telle était la situation des Athéniens à Chio : d’un autre côté, leur flotte faisait, de Samos, des courses contre les vaisseaux de Milet; mais, comme ceux-ci ne sortaient pas à sa rencontre, elle revint à Samos et y demeura en repos.
 
XXXIX. Le même hiver, les vingt-sept vaisseaux armés par les Lacédémoniens pour Pharnabaze, à la sollicitation de Calligitos de Mégare et de Timagoras de Cyzique, firent voile pour l’Ionie vers le solstice. Antisthènes de Sparte les commandait. Cette même flotte emportait onze commissaires Spartiates, donnés par les Lacédémoniens comme conseillers à Astyochos. L’un d’eux était Lichas, fils d’Arcésilas. Ils avaient pour mission, une fois à Milet, de travailler en commun à mettre partout le meilleur ordre possible; d’énvoyer à Pharnabaze dans l’Hellespont, s’ils le jugeaient convenable, soit ces vingt-sept vaisseaux, soit une flotte plus ou moins considérable, sous le commandement de Cléarchos, fils de Rhamphias, qui faisait route avec eux; enfin de destituer de son commandement, s’ils le croyaient nécessaire, et de remplacer par Antisthènes, Astyochos que les lettres de Pédaritos avaient rendu suspect. Cette flotte, partie de Malée, cingla au large, aborda à Mélos, y trouva dix vaisseaux athéniens et en prit trois vides qu’elle brûla. Mais ensuite, craignant que les vaisseaux échappés de Mélos n’avertissent de leur traversée la flotte athénienne de Samos, ce qui arriva, ils firent voile pour la Crète, prirent la route la plus longue, se tinrent sur leurs gardes, et arrivèrent à Caune en Asie. De là, se croyant en sûreté, ils avertirent la flotte de Milet de venir les escorter.
 
XL. Vers le même temps, les habitants de Chio et Pédaritos ne cessaient d’envoyer des messages à Astyochos, malgré son mauvais vouloir, pour le prier de venir avec toute la flotte au secours de la ville assiégée, et de ne pas tolérer que la plus importante des villes alliées de l’Ionie vît la mer fermée à ses vaisseaux et son territoire livré au brigandage. Comme Chio possédait un grand nombre d’esclaves, plus même qu’aucune autre ville, Lacédémone seule exceptée, on avait dû, par le fait même de leur multitude, punir leurs fautes avec une grande rigueur; aussi, dès qu’ils virent l’armée athénienne solidement établie et retranchée, ils désertèrent en foule de son côté, et, grâce à leur connaissance des lieux, firent un mal immense. Les habitants de Chio signifièrent donc à Astyochos qu’il était urgent, pendant qu’on en avait encore l’espoir et les moyens, de s’opposer à ce que l’ennemi terminât les fortifications encore inachevées de Delphinion. Ils ajoutaient que la construction d’un nouveau retranchement plus considérable, enveloppant le camp et la flotte, nécessitait une prompte intervention de sa part. Astyochos, quoique mal disposé, d’après ses précédentes menaces, se mit cependant en mesure de les secourir, lorsqu’il vit les alliés témoigner de leur côté beaucoup d’ardeur.
 
XLI. Mais, sur ces entrefaites, on apprit de Caune l’arrivée des vingt-sept vaisseaux et des commissaires lacédémoniens. Astyochos, jugeant alors que toute autre question s’effaçait devant la double obligation d’escorter une flotte si nombreuse, afin d’être mieux maîtres de la mer, et de protéger dans leur traversée les commissaires lacédémoniens chargés d’observer sa conduite, renonça à Chio et fit voile pour Caune. Dans la traversée il descendit à Cos-Méropis, ville sans murailles, bouleversée alors par le plus violent tremblement de terre qui s’y soit fait sentir de mémoire d’homme, et la ravagea. Les habitants s’étaient réfugiés sur les montagnes; il fit des courses dans la campagne et enleva tout, à l’exception des hommes libres qu’il relâcha. De Cos il arriva à Cnide pendant la nuit; mais, sur un avis des Cnidiens, force lui fut de ne pas débarquer ses équipages et de cingler sans désemparer sur les vingt vaisseaux athéniens avec lesquels Charminos, l’un des généraux de Samos, observait les vingtsept vaisseaux du Péloponnèse qu’Astyochos venait lui-même escorter. Un avis de Mélos avait fait connaître à Samos l’arrivée de cette flotte, et Charminos avait ordre de croiser dans les parages de Symé, de Chalcé, de Rhodes et de la Lycie, Déjà même il avait appris sa présence à Caune.
 
XLII. Astyochos cingla donc aussitôt vers Symé, avant que le bruit de son arrivée fût répandu, pour tâcher de surprendre la flotte ennemie en pleine mer. Mais la sienne, contrariée par la pluie et la brume, s’égara dans les ténèbres; le désordre s’y mit; au point du jour elle était dispersée, et déjà l’aile gauche était en vue des Athéniens que le reste errait encore autour de l'ile. Charminos et les Athéniens s’élancent aussitôt à leur rencontre, sans même réunir leurs vingt bâtiments, dans la persuasion que cette flotte est celle de Caune qu’ils guettaient. Ils attaquent à l’instant, coulent trois vaisseaux, et en endommagent d’autres. L’affaire en était là et ils avaient l’avantage, lorsque la plus grande partie de la flotte apparut inopinément et les enveloppa de toutes parts. Ils prirent la fuite, et perdirent six vaisseaux. Le reste se réfugia à l’île de Teutlousse, et gagna de là Halicarnasse. Après ce succès les Peloponnésiens relâchèrent à Cnide, où ils furent rejoints par les vingt-sept vaisseaux de Caune; les deux flottes réunies firent voile pour Symé, y élevèrent un trophée et regagnèrent ensuite le port de Cnide.
 
XLIII. Les Athéniens, à la nouvelle de ce combat naval, firent voile de Samos pour Symé avec toute leur flotte; mais, au lieu d’attaquer la flotte de Cnide,—qui, de son côté, ne fit aucun mouvement contre eux, — ils allèrent enlever les agrès de navires laissés à SyméLaissés par les athéniens., touchèrent à Lorymoe, sur le continent, et retournèrent à Samos.
 
Tous les vaisseaux péloponnésiens, alors réunis à Cnide, recevaient les réparations dont ils pouvaient avoir besoin. Tissaphernes s’y trouvait aussi : les onze commissaires lacédémoniens entrèrent en conférences avec lui pour lui signaler ce qui, dans les faits accomplis, n’avait pas leur approbation, et aviser aux moyens de conduire le mieux et le plus utilement possible pour les deux partis les opérations ultérieures de la guerre. 1 Laissés par les athéniens. Lichas surtout se livrait à une sévère enquête : il n’approuvait aucun des deux traités, pas plus celui de Théramènes que celui de Chalcidéus, et déclarait intolérable que le Roi prétendît alors encore à la possession de tous les pays soumis précédemment soit à lui, soit à ses ancêtres; car la conséquence était de rejeter dans l’esclavage toutes les îles, la Thessalie, les Locriens, toutes les contrées jusqu’à la Béotie; c’était, au lieu de la liberté, la domination médique imposée aux Grecs par les Lacédémoniens. Lichas déclara donc qu’on ferait un traité plus acceptable, ou bien que les anciennes conventions étaient abandonnées, et qu’à de telles conditions on n’avait plus besoin d’aucun subside. Tissaphernes, indigné, quitta les Lacédémoniens avec colère et sans rien conclure.
 
XLIV. Les Lacédémoniens avaient résolu de passer à Rhodes, sur l’appel des principaux habitants; ils espéraient attirer à eux cette île importante, qui offrait des ressources assez considérables pour le recrutement des équipages et de l’armée de terre; ils comptaient d’ailleurs être en mesure, avec le concours de leurs alliés, d’entretenir leur flotte sans demander d’argent à Tissaphernes. Ils mirent donc aussitôt à la voile de Cnide, cet hiver même, et abordèrent d’abord avec quatre-vingtquatorze vaisseaux à Camiron, sur le territoire rhodien. Le peuple, ignorant les ouvertures faites, s’enfuit épouvanté, d’autant plus que la ville était ouverte. Mais les Lacédémoniens, ayant convoqué les habitants, avec ceux de deux autres villes rhodiennes, Lindos et Iélysos, les déterminèrent à se détacher des Athéniens. Rhodes passa, ainsi au parti des Péloponnésiens. Cependant les Athéniens avaient, au premier avis, fait voile avec la flotte de Samos, afin de prévenir l'ennemi, et s'étaient montrés au large. Mais, arrivés un peu trop tard, ils repartirent aussitôt pour Chalcé, et de là pour Samos. Plus tard ils dirigèrent, de Chalcé, de Cos et de Samos, des courses contre Rhodes, et lui firent la guerre. Les Péloponnésiens levèrent sur les Rhodiens un tribut de trente-deux talents, tirèrent leurs vaisseaex à sec et se tinrent en repos durant quatre-vingts jours.
 
XLV. Pendant ce temps, et même un peu avant le départ de leur expédition pour Rhodes, d’autres incidents étaient survenus; Alcibiade, après la mort de Chalcidéus et le combat dé Milet, était devenu suspect aux Lacédémoniens, à ce point qu’une lettre avait été écrite de Lacédémone à Astyochos, portant ordre de le faire mourir. Car il était ennemi d’Agis et n’inspirait d’ailleurs aucune confiance. Alcibiade, effrayé, se retira vers Tissaphernes, et s'employa dès lors de tout son pouvoir auprès de lui pour brouiller les affaires des Péloponnésiens. Devenu son conseiller en toutes choses, il fit réduire la solde d’une drachme attique à trois oboles, et encore n’étaient-elles pas payées régulièrement. Il leur fit déclarer par Tissaphernes que les Athéniens, marins expérimentés bien longtemps avant eux, ne donnaient que trois oboles à leurs équipages, bien moins par insuffisance de ressources que par prudence, de peur que leurs matelots ne devinssent insolents dans l’abondance et ne compromissent, ceux-ci leur santé, en consacrant leur superflu à des plaisirs énervants, ceux-là leur navire, en abandonnant pour gage de leur remplacement l’arriéré de leur solde. Il lui apprit aussi à acheter les triérarques et les généraux des villes alliées, si bien que tous accédèrent à ses volontés, ceux de Syracuse exceptés. Hermocrates seul résista, au nom de tous les alliés. Alcibiade, d’un autre côté, repoussait lui-même les demandes d’argent adressées par les villes et déclarait, au nom de Tissaphernes, qu’il y aurait impudence de la part des habisants de Chio, les plus riches des Grecs, à exiger, quand ils ne devaient leur salut qu’à l’appui de leurs auxiliaires, que d’autres exposassent gratuitement pour eux leur vie et leur fortune. Quant aux autres villes, il dit qu’il serait criant qu’après avoir versé leurs trésors à Athènes, antérieurement, à leur défection, elles ne voulussent pas maintenant contribuer pour autant et même plus dans leur propre intérêt. Il représenta enfin que, Tissaphernes faisant alors la guerre à ses frais, il était naturel qu’il visât à l’économie; mais que, si un jour des subsides étaient envoyés par le Roi, il leur payerait intégralement la solde et accorderait aux villes des indemnités raisonnables.
 
XLVI En même temps il conseillait à Tissaphernes de ne pas trop se hâter de terminer la guerre, de bien se garder de donner à un même peuple l’empire sur terre et sur mer, soit en faisant venir, comme il s’y disposait, des vaisseaux phéniciens, soit en prenant à sa solde un plus grand nombre de Grecs; mais de laisser au contraire la puissance partagée entre les deux peuples, afin que le Roi, inquiété par l’un, pût toujours lui opposer l’autre. Que si au contraire l’empire de la terre et de la mer se trouvait concentré dans les mêmes mains, il ne saurait à quels alliés recourir pour abattre la puissance prépondérante; à moins qu’il ne voulût s’engager lui-même contre elle dans une lutte coûteuse et périlleuse; que ce serait, au contraire, amoindrir les risques, réduire la dépense à peu de chose et assurer sa propre sécurité que de détruire les Grecs les uns par les autres. Il ajouta qu’il n’y aurait pas autant d’inconvénients à associer à sa puissance les Athéniens, dont les prétentions portaient bien moins sur le continent, et dont les principes et les actes à la guerre étaient mieux en harmonie avec ses intérêts; qu’ils soumettraient la mer à leur propre domination, et aideraient le Roi à établir son autorité sur tous les Grecs qui habitaient son empire; que les Lacédémoniens s’annon- çaient au contraire comme libérateurs; qu’il n’était pas vraisemblable, dès lors, que, venant maintenant pour affranchir les Grecs du joug des Grecs, ils ne voulussent pas aussi les délivrer de celui des barbares, si l’on ne parvenait un jour à les écarter eux-mêmes. Il l’engagea donc à affaiblir d’abord les deux peuples l’un par l’autre, à entamer ensuite le plus possible la puissance athénienne, et à expulser alors les Péloponnésiens du pays.
 
Tissaphernes, du reste, partageait la plupart de ces vues, à en juger du moins par sa conduite. Enchanté de ces conseils d’Alcibiade, il lui donna toute sa confiance, pourvut mal à la subsistance des Péloponnésiens et ne les laissa pas combattre sur mer. Tout en leur disant que la flotte phénicienne allait arriver, et qu’on combattrait alors avec des forces plus que suffisantes, il ruina leurs affaires, épuisa leur marine, arrivée alors à une remarquable puissance, et en tout ne prit plus part à la guerre qu’avec une froideur trop manifeste pour n’être pas remarquée.
 
XLVII. Alcibiade, tout en donnant à Tissaphernes et au Roi, pendant qu’il était auprès d’eux, les conseils qu’il croyait les plus utiles, travaillait en même temps à ménager son retour dans sa patrie, bien persuadé que, s’il ne consommait pas sa ruine, il obtiendrait un jour d’y être rappelé : pour y parvenir, il croyait que le meilleur moyen était de montrer qu’il était dans la familiarité de Tissaphernes. C’est ce qui arriva en effet. Lorsque l’armée athénienne de Samos s’aperçut de son crédit auprès de Tissaphernes; lorsque Alcibiade, d’un autre côté, eut envoyé faire des ouvertures aux plus puissants d’entre eux, avec prière de rappeler aux plus honnêtes gens, qu'en rentrant dans sa patrie, et en leur apportant l’amitié de Tissaphernes, son intention était de gouverner avec l’aristocratie, et non avec la lie du peuple, avec la démocratie qui l’avait chassé, alors les triérarques et les plus puissants des Athéniens qui étaient à Samos, déterminés par ces motifs, et plus encore par leurs propres sentiments, poussèrent à la ruine de la démocratie.
 
XLVIII. Ce projet fut d’abord agité dans l’armée et de là passa ensuite à la ville. Quelques personnes étant allées, de Samos, s’aboucher avec Alcibiade, il leur promit l’amitié de Tissaphernes d’abord, et ensuite celle du Roi lui-même, s’ils renonçaient à la démocratie, rien n’étant plus propre à gagner sa confiance. Les citoyens les plus puissants, ceux qui ont toujours le plus à souffrirDdVtnt de guerre et dos révolutions., conçurent de grandes espérances de s’emparer chez eux du gouvernement et de triompher des ennemis extérieurs. De retour à Samos, ils groupèrent autour d’eux les hommes les plus propres à un coup de main, et se mirent à publier ouvertement 1 DdVtnt de guerre et dos révolutions. parmi les soldats que le Roi serait pour eux et leur fournirait de l’argent, pourvu qu’Alcibiade rentrât et qu’on abolît la démocratie. La foule, quoique mécontente de ce qui se passait, se tint cependant en repos, flattée de l’espoir d’obtenir une solde du Roi.
 
Les chefs du mouvement oligarchique, après avoir communiqué au peuple leurs desseins, examinèrent à nouveau entre eux et avec la plupart de leurs partisans les propositions d’Alcibiade. Tous les trouvaient d’une exécution facile, et dignes de toute confiance. Mais Phrynicos, qui était encore général, critiquait sans restrictions : il croyait, — ce qui était exact, —qu’Alcibiade ne tenait pas plus à l’oligarchie qu’à la démocratie; qu’il ne cherchait qu’un moyen de renverser l’ordre établi, pour se faire rappeler par ses amis et rentrer à Athènes; qu’on devait, dès lors, éviter pardessus tout de se jeter dans les agitations politiques. Quant au Roi, il disait qu’il serait bien difficile, —surtout au moment où les Péloponnésiens avaient une mariné égale à celle d’Athènes, et possédaient des places importantes dans les pays de sa domination, de l’amener à se créer des embarras en s’unissant aux Athéniens dont il se défiait, quand il pouvait au contraire contracter amitié avec les Péloponnésiens qui ne lui avaient jamais fait aucun mal. A l’égard des villes alliées, auxquelles on promettait le gouvernement oligarchique, il était bien sûr, disait-il, que le renversement de la démocratie à Athènes ne déterminerait ni un retour de fidélité chez celles qui s’étaient soulevées, ni un plus grand attachement chez celles qui restaient soumises; car elles ne préféreraient pas la servitude, sous quelque régime que ce fût, oligarchique ou démo- cratique, à la liberté avec l’une ou l’autre de ces formes de gouvernement. Qu’elles réfléchiraient que ceux qu’on appelait les honnêtes gensL’aristocratie athénienne. ne leur donneraient pas moins d’afiaires que le peuple, puisque c’étaient eux qui lui conseillaient le mal, lui fournissaient les moyens de le faire et en profitaient pour la plus grande part. Que leur domination, c’était la condamnation sans jugement, la mort plus inévitable, tandis qu’on trouvait dans le peuple un refuge pour soi-même, et un frein pour les grands. Qu’il savait, à n’en pas douter, que les villes, instruites par les faits eux-mêmes, pensaient comme lui à cet égard; que dès lors il repoussait complètement, pour sa part, et les propositions d’Alcibiade et les manoeuvres actuelles.
 
XLIX. L’assemblée des conjurés n’en persista pas moins dans sa première opinion d’accueillir les ouvertures qui étaient faites; elle se disposa à envoyer à Athènes Pisandre ét d’autres députés, pour agir dans le sens du rappel d’Alcibiade et de la destruction de la démocratie, et pour travailler au rapprochement des Athéniens et de Tissaphernes.
 
L. Phrynicos, sachant que la proposition de rappeler Alcibiade allait être faite et aurait l’assentiment des Athéniens, craignit, après ce qu’il avait dit contre lui, qu’Alcibiade, une fois de retour, ne se vengeât de son opposition. Voici à peu près ce qu’il imagina; il envoya un message à Astyochos, commandant de la flotte lacédémonienne, qui n’avait pas encore quitté les environs de Milet, et lui écrivit secrètement qu’Alcibiade ruinait les affaires de Sparte en ménageant aux Athé- * L’aristocratie athénienne. niens l’amitié de Tissaphernes. Il lui donnait sur tout le reste des détails exacts et s’excusait de vouloir nuire à un ennemi, même au détriment de sa patrie. Astyochos ne songea même pas à se venger d’Alcibiade, qui d’ailleurs n’était plus, comme auparavant, sous sa main. Il alla au contraire le trouver, ainsi que Tissaphernes, à Magnésie, leur communiqua à tous les deux ce qu’on lui avait mandé de Samos, et prit auprès d’eux le rôle de dénonciateur. On disait même que, dans un intérêt personnel, il s’était mis pour cette affaire et pour tout le reste à la disposition de Tissaphernes, et que c’était dans le même but qu’il ne réclamait que mollement le payement intégral du subside. Alcibiade écrivit sur-le-champ à Samos contre Phrynicos, fit connaître sa conduite aux autorités et leur demanda de le faire mourir. Phrynicos, troublé et placé dans la situation la plus critique par cette dénonciation, envoya un nouveau message à Astyochos : il lui reprochait d’avoir mal gardé le secret sur ses précédents avis, et offrait de lui livrer toute l’armée athénienne de Samos pour l’anéantir. A cela étaient joints des détails précis sur l’absence de toutes fortifications à Samos et sur les moyens d’exécution. Phrynicos ajoutait qu’exposant sa vie pour les Lacédémoniens, on ne saurait le blâmer de recourir à ce moyen ou à tout autre, plutôt que de tomber sous les coups de ses plus cruels ennemis. Astyochos fit part de cette nouvelle ouverture à Alcibiade.
 
LI. Phrynicos, se sachant trahi par lui, et prévoyant que d’un moment à l’autre il arriverait une lettre d’Alcibiade à ce sujet, résolut de prévenir ce coup. Il annonça à son armée que les ennemis, profitant de ce que Samos était sans murailles et la flotte dans l’impossibilité de mouiller tout entière dans le port, allaient attaquer le camp, qu’il le savait de source certaine, qu’il était donc indispensable de fortifier Samos sans délai et de se tenir d’ailleurs sur ses gardes. Comme général il avait le pouvoir d’exécuter lui-même ces mesures : les Athéniens se mirent donc à l’oeuvre, et de cette façon Samos, qui devait d’ailleurs être fortifiée, le fut plus promptement. Peu après arrivèrent les lettres d’Alcibiade, annonçant que Phrynicos trahissait l’armée et que les ennemis allaient attaquer : mais on jugea qu’il ne méritait aucune confiance, et que, prévenu des desseins de l’ennemi, il en avait, par un sentiment de haine, rejeté la responsabilité sur Phrynicos. Loin de lui nuire par cette dénonciation, il déposa plutôt en sa faveur.
 
LII. Par la suite, Alcibiade travailla si bien Tissaphernes, qu’il le disposa à se rapprocher des Athéniens, Tout en redoutant les Péloponnésiens, qui avaient alors dans ces mers une flotte supérieure à celle d’Athènes, Tissaphernes désirait être confirmé, de quelque façon que ce fût, dans ses préventions contre eux, surtout depuis qu’il connaissait les réclamations élevées par eux, à Cnide, au sujet du traité de Théramènes. Cette contestation, survenant au moment où déjà ils occupaient Rhodes, donnait raison à Alcibiade; car il avait prétendu, comme on l’a vu plus haut, que les Lacédémoniens affranchiraient toutes les villes grecques; et Lichas avait justifié cette insinuation, lorsqu’il avait dit qu’on ne saurait tolérer une clause attribuant au Roi la possession de toutes les villes qui avaient autrefois appartenu à lui où à ses ancêtres. Du reste, Alci- biade, sentant qu’il luttait pour d’importants intérêts, circonvenait Tissaphernes par son zèle et ses assiduités empressées.
 
LIII. Cependant Pisandre et les autres députés athéniens, envoyés de Samos, étaient arrivés à Athènes. Dans leur discours à l’assemblée du peuple, ils ne traitèrent que sommairement la plupart des autres questions et insistèrent surtout sur ce point, qu’il serait possible, en rappelant Alcibiade et en modifiant la démocratie, d’obtenir l’alliance du Roi et de triompher des Péloponnésiens. Beaucoup réclamèrent au nom de la démocratie; les ennemis d’Alcibiade s’écriaient qu’il serait odieux de laisser rentrer le violateur des lois; les Eumolpides et les CérycesLes Eumolpides, descendants d’Eumolpe, étaient des prêtres de Gérés très-versés dans la connaissance des rites religieux, chargés de les interpréter et de maintenir la tradition. Les Céryces, également prêtres de Gérés, ne s’occupaient que des sacrifices. invoquaient les mystères, au nom desquels il avait été banni, et protestaient avec imprécations contre son retour. Pisandre, tenant tête à cette multitude de plaintes et de réclamations, appelle à lui tour à tour chacun de ses contradicteurs; et, lui rappelant que les Lacédémoniens ont en mer une flotte qui ne le cède en rien à la leur et prête au combat; qu’ils comptent un plus grand nombre de villes alliées; que le Roi et Tissaphernes leur fournissent des subsides, tandis qu’eux-mêmes sont à bout de ressources, il lui demande s’il conserve encore quelque espoir de salut pour la république, à moins qu’on ne décide le Roi à passer du côté des Athéniens. Quand à cette question on répondait négativement, alors Pisandre reprenait sans détour : « Nous ne pouvons 1 Les Eumolpides, descendants d’Eumolpe, étaient des prêtres de Gérés très-versés dans la connaissance des rites religieux, chargés de les interpréter et de maintenir la tradition. Les Céryces, également prêtres de Gérés, ne s’occupaient que des sacrifices. donc nous sauver qu’en nous gouvernant avec plus de modération, en confiant le pouvoir à un petit nombre de citoyens, pour inspirer au Roi plus de confiance, en nous préoccupant moins dans les circonstances présentes de la forme politique que de notre salut, — car nous pourrons changer plus tard, si quelque chose nous blesse, — enfin en rappelant Alcibiade, le seul homme qui soit aujourd’hui en état de faire ce qui peut nous sauver. »
 
LIV. Le peuple ne put d’abord l’entendre sans impatience parler d’oligarchie; mais lorsque Pisandre lui eut démontré clairement qu’il n’y avait pas d’autre moyen de salut, il céda, par crainte et aussi dans l’espoir de revenir un jour à l’ancien état de choses. On décréta que Pisandre partirait avec dix collègues, pour s’entendre, avec Tissaphernes et Alcibiade, aux conditions qu’ils jugeraient les plus convenables. Pisandre ayant en même temps accusé Phrynicos, le peuple le destitua, ainsi que son collègue Scironidès, et les remplaça dans le commandement de la flotte par Diomédon et Léon. Pisandre avait calomnié Phrynicos et l’accusait d’avoir livré lasos et Amorgès, parce qu’il ne croyait pas ce général favorable à la négociation entamée avec Alcibiade.
 
Pisandre se mit en rapport avec tous les cercles politiques précédemment établis à Athènes, en vue de briguer les fonctions judiciaires et les magistratures; il les exhorta à se concerter et à agir en commun pour l’abolition de la démocratie; il fit de son côté toutes les dispositions qu’exigeaient les circonstances, de manière à ne plus différer, et s’embarqua avec ses dix collègues pour aller trouver Tissaphernes.
 
LV. Léon et Diomédon rejoignirent, le même hiver, la flotte athénienne ét se portèrent sur Rhodes. Ils trouvèrent la flotte péloponnésienne tirée à sec, débarquèrent un moment, vainquirent les Rhodiens accourus à leur rencontre et retournèrent à Chalcé. Cette île devint, de préférence à Cos, le centre de leurs opérations; car de là il leur était plus facile de surveiller si la flotte ennemie sortait pour quelque expédition.
 
Cependant le Laconien Xénophantidas, envoyé de Chio à Rhodes par Pédaritos, déclara aux Péloponnésiens que les retranchements des Athéniens étaient terminés et que Chio était perdue pour eux s’ils ne venaient à son secours avec toute leur flotte. On songea en effet à la secourir. Sur ces entrefaites Pédaritos, s’étant mis lui-même à la tête de ses troupes auxiliaires et de celles de Chio, attaqua avec toutes ses forces le retranchement élevé par les Athéniens autour de leur flotte, en enleva une partie et s’empara de quelques vaisseaux mis à sec. Mais lorsque les Athéniens accoururent au secours, les troupes de Chio prirent la fuite, et le reste de l’armée de Pédaritos fut entraînée dans la déroute. Lui-même périt avec un grand nombre des soldats de Chio; beaucoup d’armes furent prises.
 
LVI. Après cet échec, Chio fut resserrée plus étroitement encore par terre et par mer, et la famine s’y fit cruellement sentir. Pisandre et les députés athéniens, arrivés auprès de Tissaphernes, entrèrent en conférence pour parvenir à un accord. Mais Tissaphernes, redoutant de plus en plus les Lacédémoniens, désirait continuer à les miner les uns par les autres, comme Alcibiade lui-même le lui avait conseillé. Aussi Alcibiade, n’étant pas sûr de ses dispositions, eut recours à un expédient pour faire échouer la négociation par l’exagération même des demandes adressées aux Athéniens. Tissaphernes, je crois, était, de son côté, assez éloigné de traiter; mais en cela il cédait à la crainte; tandis qu’Alcibiade, bien convaincu qu’il ne traiterait à aucune condition, voulait laisser croire aux Athéniens qu’il ne manquait pas d’action sur Tissaphernes, qu’il l’avait même décidé en leur faveur, mais que ces bonnes dispositions étaient restées sans effet, faute de concessions suffisantes de leur part. Il fit donc, au nom de Tissaphernes, et en sa présence, des demandes tellement exagérées que les Athéniens, après avoir longtemps accédé à tout ce qu’il réclamait, provoquèrent eux-mêmes la rupture. Tissaphernes et Alcibiade demandaient l’abandon de toute l’Ionie, des îles adjacentes, et beaucoup d’autres choses encore : les Athéniens accordèrent ces divers points. Mais lorsqu’à la troisième conférence Alcibiade, craignant que son impuissance ne devînt manifeste, réclama pour le Roi le droit de construire une flotte, et de parcourir à son gré toutes leurs côtes avec autant de vaisseaux qu’il voudrait, ils perdirent patience : convaincus qu’il n’y avait rien à faire et qu’Alcibiade les avait joués, ils partirent furieux, et retournèrent à Samos.
 
LVII. Aussitôt après, et dans le même hiver, Tissaphernes se rendit à Caune, dans le dessein de ramener les Péloponnésiens à Milet, de faire un nouveau traité, tel quel, de leur fournir un subside et d’éviter avec eux une rupture complète. Il craignait que, faute de subsistances pour une flotte nombreuse, les Péloponnésiens, forcés de livrer un combat naval aux Athéniens, n’eussent le dessous, ou que la désorganisation ne se mît dans leurs équipages, ce qui permettrait aux Athéniens d’arriver à leurs fins sans s’inquiéter de lui. Mais sa plus grande préoccupation était qu’ils ne pillassent le continent pour se procurer des vivres. Tout bien calculé et prévu, poursuivant son dessein de contre-balancer mutuellement les Grecs, il appela les Péloponnésiens, leur donna un subside et conclut avec eux un troisième traité. En voici la teneur :
 
LVIII. « La treizième année du règne de Darius, Alexippidas étant éphore à Lacédémone, le traité suivant a été conclu, dans la plaine de Méandre, entre les Lacédémoniens d’une part, de l’autre Tissaphernes, Hiéramènes et les enfants de Pharnace, touchant les affaires du Roi, des Lacédémoniens et de leurs alliés. — Tout le pays qui relève du Roi, en Asie, appartiendra au Roi. — Le roi en disposera à sa volonté. — Les Lacédémoniens et leurs alliés ne pénétreront pas sur les terres du Roi pour y commettre aucun acte d’hostilité, ni le Roi sur les terres des Lacédémoniens et de leurs alliés. — Si quelqu’un des Lacédémoniens, ou de leurs alliés, entre sur les terres du Roi à mauvaise intention, les Lacédémoniens et leurs alliés s’y opposeront. — Si quelqu’un des sujets du Roi entre sur les terres des Lacédémoniens ou de leurs alliés à mauvaise intention, le Roi s’y opposera. — Tissaphernes payera à la flotte actuelle le subside convenu jusqu’à l’arrivée de la flotte du Roi. — Si, après l’arrivée de la flotte du Roi, les Lacédémoniens et leurs alliés veulent soudoyer leur flotte, ils en seront les maîtres; s’ils veulent recevoir de Tissaphernes le subside, il le leur fournira; mais, la guerre finie, les Lacédémoniens et leurs alliés rembourseront à Tissaphernes tout l’argent qu’ils en auront reçu. — Quand la flotte du Roi sera arrivée, les vaisseaux des Lacédémoniens, de leurs alliés et du Roi feront la guerre en commun, suivant que le jugeront à propos Tissaphernes, les Lacédémoniens et leurs alliés. — Si la paix se fait avec les Athéniens, elle ne se fera que d’un commun accord. »
 
LIX. Telles furent les clauses du traité. Tissaphernes se disposa ensuite à faire venir la flotte phénicienne, comme il en était convenu, et à réaliser toutes ses promesses; du moins il tenait à montrer qu’il s’en occupait.
 
LX. Les Béotiens, à la fin de l’hiver, prirent par trahison Oropos, gardée par une garnison athénienne. Ils furent secondés par quelques habitants d’Érétrie et même d’Oropos, qui méditaient la défection de l’Eubée. Car Oropos, qui commandait Érétrie, devait nécessairement, tant qu’elle serait au pouvoir des Athéniens, faire beaucoup de mal à cette ville et au reste de l’Eubée. Une fois maîtres d’Oropos, les Érétriens passèrent à Rhodes pour appeler les Péloponnésiens en Eubée. Mais ceux-ci se préoccupaient, avant tout, de secourir Chio, alors serrée de près. Ils partirent de Rhodes et prirent la mer avec toute leur flotte; arrivés à la hauteur de Triopion, ils aperçurent au large les vaisseaux athéniens venant de Chalcé; et comme, ni d’un côté ni de l’autre, on ne voulait engager l’action, les Athéniens retournèrent à Samos, et les Péloponnésiens à Milet. Il était dès lors évident pour ces derniers que Chio ne pouvait être secourue sans un combat naval. Avec l’hiver finit la vingtième année de cette guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.
 
LXI. L’été suivant, à l’entrée du printemps, le Spar- tiate Dercylidas, à la tête d’une armée de terre peu nombreuse, eut ordre de suivre la côte jusqu’à l’Hellespont, pour insurger Abydos, colonie de Milét. Les habitants de Chio, pendant qu’Astyochos ne savait comment les secourir, furent forcés par les souffrances du siége à livrer un combat naval. Ils avaient alors à leur tête le Spartiate Léon, venu jadis comme passager avec Antisthènes, et mandé de Milet, à l’époque où Astyochos était encore à Rhodes, pour prendre le commandement après la mort de Pédaritos. Douze vaisseaux, détachés de la station de Milet, étaient également venus les renforcer : cinq de Thurium, quatre de Syracuse, un d’Anéa, un de Milet, et un équipé par Léon. Les habitants de Chio firent donc une sortie en masse et occupèrent une forte position, pendant que leurs vaisseaux, au nombre de trente-six, s’avançaient contre les trente-deux vaisseaux athéniens. Le combat s’engagea et fut très-vif; mais, comme il se faisait déjà tard, ceux de Chio et leurs alliés rentrèrent au port, sans avoir eu aucun désavantage dans l’action.
 
LXII. Ce fut aussitôt après que Dercylidas conduisit par terre son expédition de Milet à Abydos, sur l’Hellespont. Cette ville fit défection pour passer à Dercylidas et à Pharnabaze. Lampsaque l’imita deux jours après. Strombichidès, à cette nouvelle, se porta en toute hâte de Chio sur les lieux avec vingt-quatre vaisseaux athéniens, dont une partie, destinée au transport des troupes, était montée par des hoplites; il vainquit dans un combat les troupes de Lampsaque sorties à sa rencontre, prit d’emblée la ville, enleva comme butin les effets et les esclaves, rendit aux hommes libres leurs demeures et se dirigea vers Abydos. Mais, n’ayant pu ni l'amener à composition, ni la prendre d’assaut, il cingla vers Sestos, ville de la Chersonnèse, autrefois occupée par les Mèdes, sur la côte opposée, en face d’Abydos. Il en fit une forteresse destinée à surveiller tout l’Hellespont.
 
LXIII. Il devint plus facile alors aux vaisseaux de Chio de tenir la mer, d’autant plus que les Péloponnésiens en station à Milet et Astyochos, à la nouvelle du combat naval et du départ de Strombichidès avec la flotte, avaient repris confiance. Astyochos passa à Chio avec deux vaisseaux, prit avec lui toute la flotte et fit voile pour Samos; mais les Athéniens, alors en défiance les uns contre les autres, n’étant pas venus à sa rencontre, il repartit pour Milet. C’était en effet à cette époque, ou plutôt un peu auparavant, que la démocratie avait été abolie à Athènes : Pisandre et ses collègues, de retour à Samos de leur ambassade auprès de Tissaphernes, avaient commencé par faire entrer l’armée encore plus avant dans leurs intérêts; d’un autre côté, ils engagèrent les principaux citoyens de Samos à tenter de revenir avec eux à l’oligarchie, quoique ce gouvernement fût tombé chez eux sous un soulèvement. En même temps les Athéniens, qui étaient à Samos, se concertèrent entre eux, et, après examen, résolurent de laisser de côté Alcibiade, puisqu’il ne voulait pas les seconder, et ne semblait pas propre d’ailleurs à passer à l’oligarchie; il fut décidé qu’étant désormais compromis, ils aviseraient eux-mêmes à ne pas laisser languir cette affaire, qu’ils pousseraient la guerre avec vigueur, enfin que, travaillant maintenant non plus pour autrui, mais pour eux-mêmes, ils prendraient, sans hésiter, sur leur propre fortune, l’argent et tout ce qui pourrait être nécessaire.
 
LXIV. Après s’être mutuellement confirmés dans ces résolutions, ils envoyèrent sur-le-champ à Athènes Pisandre et la moitié des ambassadeurs pour y prendre la direction des affaires, avec ordre d’établir l’oligarchie dans toutes les villes sujettes où ils toucheraient. L’autre moitié fut envoyée dans diverses directions vers les autres villes de la domination athénienne. Diotréphès, commandant désigné de l’Épithrace, qui se trouvait à Chio, eut ordre de se rendre à son poste. Arrivé à Thasos, il abolit le gouvernement populaire. Mais, dès le second mois après son départ, les Thasiens fortifièrent leur ville, n’attendant plus rien des Athéniens qui leur avaient donné l’oligarchie, et attendant au contraire chaque jour des Lacédémoniens la liberté. En effet, il se trouvait au dehors, au milieu desLacédémoniens, quelques citoyens de Thasos exilé par les Athéniens qui conspiraient alors avec leurs amis restés dans la ville pour y amener une flotte et l’insurger de vive force. Rien ne pouvait donc arriver plus selon leurs voeux qu’une réforme politique sans aucun péril pour eux, et la ruine du parti populaire qui les tenait en échec. Il arriva donc à Thasos précisément le contraire de ce qu’avaient en vue ceux des Athéniens qui y établirent l’oligarchie, et je m’imagine qu’il en fut de même ailleurs chez beaucoup de peuples soumis. Car les villes, en possesion d’un gouvernement plus sage, libres de toute crainte dans la poursuite de leur butLes Athéniens leur ayant donné un gouvernement aristocratique, elles n’avaient rien à craindre en prenant des mesures conformes aux nouveaux principes qui les régissaient et qui devaient nécessairement, suivant Thucydide, leur rendre la vraie liberté incouciliable avec la démocratie., 1 Les Athéniens leur ayant donné un gouvernement aristocratique, elles n’avaient rien à craindre en prenant des mesures conformes aux nouveaux principes qui les régissaient et qui devaient nécessairement, suivant Thucydide, leur rendre la vraie liberté incouciliable avec la démocratie. s’acheminèrent sans détour vers la liberté, au lieu de lui préférer l’indépendance bâtarde octroyée par les Athéniens.
 
LXV. Pisandre et ses collègues longèrent les côtes, abolissant, suivant le plan adopté, la démocratie dans les villes. Ils prirent, sur quelques points, des hoplites pour les seconder dans leurs desseins, et arrivèrent à Athènes, où ils trouvèrent les choses déjà fort avancées, grâce aux manoeuvres de leurs amis. En effet, quelques jeunes gens s’étaient ligués et avaient tué secrètement un certain Androclès, le plus influent meneur du peuple et le principal auteur du bannissement d’Alcibiade. Deux motifs le désignaient surtout à leurs coups : le démagogue les gênait, et ils voulaient complaire à Alcibiade, dont le retour paraissait prochain et qui devait procurer l’amitié de Tissaphernes. Ils s’étaient également défaits en secrets de quelques autres citoyens opposés à leurs vues. Enfin ils avaient à l’avance fait publier qu’il n’y aurait plus de solde que pour les gens de guerre, et que le maniement des affaires serait exclusivement réservé à cinq mille citoyens, ceux qui seraient le plus capables de servir l’État de leur fortune et de leurs personnes.
 
LXVI. Ce n’était là qu’une amorce spécieuse pour la multitude; car ceux qui préparaient la révolution se réservaien aussi le gouvernement. Cependant le peuple et le sénat de la fèveLe sénat de la fève, composé de cinq cents membres, était ainsi nommé parce que les membres étaient tirés au sort avec des fèves. On mettait dans l’urne un certain nombre de fèves blanches et noires; les noms des candidats étaient déposés dans une autre urne, et on tirait simultanément une fève et un nom; celui dont le nom sortait avec une fève blanche était sénateur. La plupart des magistrats, à Athènes, étaient tirés au sort de cette manière. Socrate et Aristophane se moquent à chaque instant de ce mode d’élection. s’assemblaient encore. i Le sénat de la fève, composé de cinq cents membres, était ainsi nommé parce que les membres étaient tirés au sort avec des fèves. On mettait dans l’urne un certain nombre de fèves blanches et noires; les noms des candidats étaient déposés dans une autre urne, et on tirait simultanément une fève et un nom; celui dont le nom sortait avec une fève blanche était sénateur. La plupart des magistrats, à Athènes, étaient tirés au sort de cette manière. Socrate et Aristophane se moquent à chaque instant de ce mode d’élection. mais ne décidaient rien qu’avec l’agrément des conjurés; les orateurs mêmes étaient du complot et ne disaient pas un mot qui ne fût concerté avec leurs adhérents. D’aucun côté d’ailleurs il n’y avait ombre de contradiction, tant le nombre des conjurés inspirait de terreur. Si quelqu’un élevait la voix, on trouvait bientôt un moyen quelconque de s’en défaire. Les meurtriers n’étaient ni recherchés ni mis en cause, si on les soupçonnait. Le peuple n’osait remuer, et telle était l’épouvante que chacun, même sans rien dire de compromettant, s’estimait heureux d’échapper à la violente. On croyait la conjuration plus nombreuse qu’elle n’était en effet, et cette pensée glaçait les courages. On ne pouvait même avoir aucune donnée précise; car la ville était immense et on ne se connaissait pas mutuellement. Par le même motif on ne pouvait manifester à personne son indignation, afin de se concerter pour la défense; il eût fallu s’ouvrir ou à un inconnu ou à une personne connue, mais suspecte. Car, dans le parti populaire, chacun était en défiance; on se soupçonnait réciproquement de tremper dans le complot; et, en effet, il y était entré des gens qu’on n’eût jamais crus capables de se tourner vers l’oligarchie; ce furent surtout ces défections qui jetèrent l’inquiétude dans les masses et contribuèrent à la sécurité de la faction oligarchique, en confirmant le parti populaire dans cette méfiance mutuelle de lui-même.
 
LXVII. Ce fut dans ces circonstances que Pisandre et ses collègues arrivèrent. Ils s’occupèrent aussitôt de ce qui restait à faire. D’abord ils assemblèrent le peuple et ouvrirent l’avis d’élire dix commissaires investis de pleins pouvoirs, avec mission de présenter au peuple, à un jour fixé, un projet rédigé entre eux, pour arriver au meilleur gouvernement possible. Au jour marqué, ils parquèrent l’assemblée à Colone, temple d’Apollon, hors de la villeAfin d’en écarter leurs adversaires, dont la confiance eût été bien plus grande à Athènes., à une distance de dix stades. Là les commissaires ne proposèrent absolument qu’une seule chose : le droit pour tout Athénien d’exprimer librement telle opinion qu’il voudraitC'était l’abolition des lois contre les propositions contraires an régime démocratique.. Des peines sévères étaient en même temps prononcées contre quiconque accuserait l’auteur d’une proposition de violer les lois, ou l’inquiéterait de quelque façon que ce fût. Cela fait, on proposa ouvertement l’abolition de toute magistrature conférée d’après l’ancien ordre de choses, la suppression des emplois salariés et la nomination de cinq présidents, chargés d’élire cent citoyens, qui s’en adjoindraient chacun trois autres. Ces quatre cents membres devaient entrer au conseil, disposer de l’autorité comme ils l’entendraient et avec plein pouvoir, et convoquer les cinq mille quand ils le jugeraient à propos.
 
LXVIII. Ce fut Pisandre qui ouvrit cet avis et qui, dans l’exécution, fut ostensiblement l’agent le plus actif de l’abolition de la démocratie. Mais celui qui combina toute l'affaire en vue de ce résultat et qui i Afin d’en écarter leurs adversaires, dont la confiance eût été bien plus grande à Athènes. 1 C'était l’abolition des lois contre les propositions contraires an régime démocratique. l'avait préparée de longue main, était Antiphon, un des hommes les plus vertueux qui fussent alors à Athènes, penseur profond et non moins habile orateur. Il n’intervenait pas volontiers dans les discussions devant l’assemblée du peuple, ni dans aucune autre lutte oratoire : sa réputation d’éloquence le rendait suspect à la multitude; mais quand on avait quelque affaire à traiter, soit devant le peuple, soit auprès des tribunaux, c’était à lui seul qu’il fallait s’adresser; car il étaitrare que ses conseils ne donnassent pas le succès. Dans sa propre cause, lorsque plus tard les quatre cents, renversés du pouvoir, furent poursuivis par le peuple, et que lui-même fut incriminé pour la part qu’il avait prise à ces événements, nul homme, à aucune époque, ne me parait s’être mieux défendu contre une accusation capitaleAntiphon avait été le maître de Thucydide (voir préfp. x). On doit attribuer en partie aux sympathies politiques l'enthousiasme de Thucydide pour son ancien maître et ami. Les Athéniens furent moins indulgents pour lui : Antiphon fut condamné à mort; on confisqua ses biens, et on défendit de l’ensevelir dans l'Attique.. Phrynichos, de son côté, se distinguait entre tous par son ardeur en faveur de l’oligarchie. Il redoutait Alcibiade, qu’il savait instruit de ses intrigues de Samos auprès d’Astyochos, et il se persuadait, ce qui était vraisemblable, que jamais Alcibiade n’obtiendrait son rappel d’un gouvernement oligarchique. Une fois engagé, il montra dans le péril une fermeté sans égale. Aux premiers rangs, parmi ceux qui renversèrent la démocratie, était aussi un homme qui ne manquait ni d’intelligence ni de talent oratoire, Théramènes, fils d’Agnon. Aussi n’est-il pas étonnant qu’une entreprise ainsi conduite par un grand nombre d’hommes distingués ait réussi, malgré 1 Antiphon avait été le maître de Thucydide (voir préfp. x). On doit attribuer en partie aux sympathies politiques l'enthousiasme de Thucydide pour son ancien maître et ami. Les Athéniens furent moins indulgents pour lui : Antiphon fut condamné à mort; on confisqua ses biens, et on défendit de l’ensevelir dans l'Attique. sa difficulté. Ce n’était pas chose aisée, en effet, cent ans après l’abolition de la tyrannie à Athènes, que d’arracher la liberté à un peuple non-seulement étranger à toute sujétion, mais encore accoutumé, pendant plus de la moitié de cette période, à commander aux autres.
 
LXIX. Lorsque l’assemblée eut, sans contradiction aucune, validé ces dispositions, elle se sépara. Les quatre cents furent ensuite introduits au sénat de la manière suivante : tous les Athéniens restaient constamment en armes, les uns à la garde des murs, les autres dans les postes, à cause de la présence de l’ennemi à Décélie. Ce jour-là, on laissa partir, comme à l’ordinaire, ceux qui n’étaient pas du complot; en même temps on avertit les affidés de se tenir tranquillement, non pas aux postes mêmesPour ne pas éveiller l’attention., mais à quelque distance, et de courir aux armes si on rencontrait quelque résistance dans l’exécution. Des gens d’Andros et de Ténos, trois cents Carystiens, et des troupes fournies par les colons athéniens établis à Égine, étaient également arrivés en armes dans le même but, sur l’avis préalable qui leur avait été donné. Ces dispositions prises, les trois cents, armés chacun d’un poignard qu’ils tenaient caché, se mirent en mouvement avec les cent vingt jeunes Grecs dont ils se servaient à l’occasion pour les coupsde m ain; ils surprirent au conseil les sénateurs de la fève, et leur ordonnèrent de sortir en recevant leur salaire. Ils avaient apporté euxmêmes leur traitement pour tout le temps qui restait à courirJusqu’au moment où expirait leur magistrature annuelle. On voulait sans doute les calmer en leur payant les quelques mois qui restaient à courir., et le leur remirent à la sortie.
 
LXX. Le sénat ainsi expulsé sans contestation, les autres citoyens restèrent tranquilles et ne firent aucune démonstration. Les quatre cents, une fois entrés au sénat, tirèrent au sort entre eux des prytanes, et accomplirent toutes les cérémonies religieuses, prières et sacrifices, en usage lors de l’entrée en charge. Ils ne laissèrent pas cependantLe sens complet serait : Malgré cette déférence pour les anciens usages qui semblait indiquer l’intention de laisser le gouvernement dans les mêmes errements, ils, etc. de modifier profondément, par la suite, le gouvernement populaire. S’ils ne rappelèrent pas les exilésLe rappel des exilés était ordinairement le premier acte de toute révolution., par crainte d’Alcibiade, leur pouvoir n’en fut pas moins révolutionnaire; ils firent périr quelques personnes dont il leur paraissait utile de se défaire sous main, et en condamnèrent d’autres aux fers ou à l’exil. Ils firent, d’un autre côté, déclarer par un héraut à Agis, roi des Lacédémoniens, qui occupait Décélie, qu’ils désiraient une réconciliation, et qu’il s’entendrait sans doute beaucoup mieux avec eux qu’avec une populace sur laquelle on ne peut compter.
 
LXXI. Mais Agis était persuadé que la tranquillité n’était pas rétablie dans la ville, que le peuple ne trahirait pas si vite son antique liberté, et qu’à la vue d’une nombreuse armée péloponnésienne il ne saurait se contenir. Ne voyant d’ailleurs dans la situation présente aucune garantie contre de nouveaux troubles, il ne fit aux envoyés des quatre cents aucune réponse conciliante. Tout au contraire il manda du Péloponnèse une armée nombreuse, et, peu après, joignant 1 Le sens complet serait : Malgré cette déférence pour les anciens usages qui semblait indiquer l’intention de laisser le gouvernement dans les mêmes errements, ils, etc. * Le rappel des exilés était ordinairement le premier acte de toute révolution. à ce renfort la garnison de Décélie, il descendit vers les murs d’Athènes. Il espérait que les Athéniens, dans le trouble où ils étaient, se soumettraient plus facilement aux conditions qu’il voudrait leur faire, que peut-être même la ville serait emportée d’emblée, quand aux dangers du dehors viendraient, suivant toute vraisemblance, se joindre les agitations de l’intérieur. Quant aux longs murs, il croyait qu’ils devaient nécessairement tomber entre ses mains, faute d’être défendus. Mais lorsqu’il approcha, il n’y eut aucune apparence d’agitation dans la ville : les Athéniens firent sortir, avec leur cavalerie, quelques hoplites, des troupes légères et des archers, et culbutèrent ceux des ennemis qui s’étaient trops avancés. Quelques armes et des morts restèrent en leur pouvoir. Agis, voyant l’état des choses, retira son armée. Il resta dans le pays, à Décélie, avec ses anciens soldats, mais renvoya les nouvelles troupes dans leurs foyers, après quelques jours seulement de séjour dans l’Attique. Après cette attaque, les quatre cents envoyèrent néanmoins à Agis de nouveaux députés, qui furent mieux reçus que les premiers. D'après son conseil, ils envoyèrent aussi une ambassade à Lacédémone pour négocier un accord et témoigner de leurs intentions pacifiques.

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