Book 7
Sur les vaisseaux on était en proie aux mêmes angoisses, lorsque enfin les Syracusains et leurs alliés, après une lutte longue et opiniâtre, mirent en fuite les Athéniens, les poussèrent vivement et les pour suivirent en criant, en s’animant mutuellement, jusqu’au rivage. A ce moment tout ce qui restait de l’armée navale, tout ce qui n’avait pas été pris à la mer se précipita au rivage dans toutes les directions et vint retomber sur le camp. Dans l’armée de terre la diversité des impressions avait fait place à une explosion unanime de gémissements et de lamentations; la consternation était partout; ceux-ci couraient au secours des vaisseaux, ceux-là à ce qui restait des retranchements pour les défendre, d’autres enfin, — et c’était le plus grand nombre, — ne songeaient déjà plus qu’à eux-mêmes et aux moyens de se sauver. Jamais on ne vit démoralisation plus profonde : leur situation était exactement celle qu’ils avaient faite eux-mêmes aux Lacédémoniens à Pylos : la flotte lacédémonienne anéantie, sa destruction entraînait la perte des guerriers descendus dans l'ile; de même il n’y avait alors pour les Athéniens aucune chance d’échapper par terre, à moins de quelque événement en dehors de toutes les prévisions.
LXXII. Le combat avait été acharné, et beaucoup de vaisseaux, beaucoup d’hommes avaient péri de part et d’autre. Les Syracusains et leurs alliés, après la victoire, recueillirent les débris des navires et leurs morts, retournèrent à la ville et dressèrent un trophée. Les Athéniens, succombant sous l’excès de leurs maux, ne songèrent pas même à réclamer leurs morts et les débris de leurs vaisseaux; ils méditaient de partir sans retard la nuit même. Démosthènes, s’étant rendu auprès de Nicias, ouvrit l’avis d’équiper de nouveau ce qui restait de vaisseaux et de forcer le passage, s’il était possible, au point du jour. Il ajouta qu’ils avaient encore plus de vaisseaux propres au serviee que les ennemis; et, en effet, il en restait aux Athéniens environ soixante, et à leurs adversaires moins de cinquante. Nicias se rangea à cet avis; mais lorsqu’il fut question de s’embarquer, les marins s’y refusèrent : frappés de leur défaite, ils désespéraientde vaincre désormais et n’avaient tous qu’une même pensée, celle d’opérer leur retraite par terre.
LXXIII. Cependant Hermocrates de Syracuse avait soupçonné leurs desseins : pensant que, si une armée aussi nombreuse se retirait par terre et s’établissait sur quelque point de la Sicile, il était à craindre qu’elle ne voulût recommencer la guerre contre eux, il va trouver les magistrats et leur expose, en donnant ses motifs, qu’on ne doit pas laisser l’ennemi s’échapper pendant la nuit; qu’il faut sortir en masse, Syracusains et alliés, barricader les routes, occuper à l’avance les défilés et les garder. Les magistrats étaient entièrement d’accord avec lui sur ce point, et jugeaient la mesure opportune; mais ils ne croyaient pas qu'il fût aisé d’amener à l’obéissance des hommes qui, après une grande bataille navale, s’abandonnaient avec bonheur au repos, surtout au milieu d’une fête; — car il se trouvait qu’on célébrait chez eux, ce jour-là, un sacrifice à Hercule. — La plupart, dans la joie de la victoire et l’animation de la fête, s’étaient mis à boire, et on leur persuaderait tout au monde plutôt que de prendre les armes et de faire une sortie à ce moment. Cette difficulté parut insurmontable aux magistrats, et Hermocrates ne put les convaincre. Il eut donc recours au stratagème suivant : craignant que les Athéniens ne prissent les devants et ne franchissent librement pendant la nuit les passages les plus difficiles, il envoya, une fois la nuit venue, quelques-uns de ses amis et des cavaliers vers le camp des ennemis. Une fois arrivés à portée de la voix, ils appelèrent quelques personnes, en se donnant pour amis des Athéniens; — car Nicias recevait de la ville des avis sur la situation intérieure. — Ils firent dire à Nicias de ne pas mettre son armée en mouvement la nuit, les routes étant gardées par les Syracusains, et de faire ses préparatifs à loisir pour partir au jour. Après cet avis ils se retirèrent. Ceux qui l’avaient entendu en informèrent les généraux athéniens.
LXXIV. Ceux-ci, sur ce Rapport, se tinrent en repos la nuit, sans soupçonner un stratagème. Puis, du moment où ils n’étaient pas partis sur-le-champ, ils crurent devoir attendre encore le jour suivant, afin de lais- ser aux soldats le temps de faire autant que possible les dispositions les plus indispensables, et de prendre avec eux en partant tout ce qui était strictement nécessaire pour vivre; car ils abandonnaient tout le reste. Gylippe, de son côté, sortit de la ville avec l’armée de terre dés Syracusains, prit les devants, et intercepta les routes dans la direction quedevaient suivre vraisemblablement les Athéniens; il occupa les gués des rivières et des ruisseaux, et choisit ses positions pour attendre l’ennemi et lui barrer le passage. En même temps la flotte se rapprocha du rivage et se mit à remorquer les vaisseaux athéniens. L’intention des Athéniens était de les incendier tous; mais ils n’avaient pu en brûler qu’un petit nombre. Les autres, abandonnés au hasard sur la côte, furent remorqués à loisir et sans aucune opposition vers la ville. '
LXXV. Enfin, quand Nicias et Démosthènes jugèrent les préparatifs suffisants, le départ de l’armée eut lieu, le surlendemain du combat naval. La situation des Athéniens était affreuse à bien des égards : ils partaient après avoir perdu tous leurs vaisseaux; au lieu de vastes espérances, il n’y avait plus que périls pour eux et pour la république. Même l’abandon du camp était pour la vue, pour l’âme de chacun, un spectacle navrant : les morts restaient sans sépulture; celui qui découvrait un des siens gisant à terre était saisi de douleur et d’effroi. Ceux qu’on délaissait vivants encore, les blessés et les malades, inspiraient à ceux qui partaient plus de compassion encore que les morts, et étaient en effet plus à plaindre. Leurs supplications, leurs gémissements jetaient l’armée dans une affreuse perplexité; ils adjuraient de les emmener; ils appelaient à grands cris tous ceux de leurs amis, de leurs parents qu’ils apercevaient; ile se suspendaient à leurs compagnons de tente au moment du départ et les suivaient aussi loin qu’ils pouvaient; puis, quand la force et l’énergie les trahissaient, ils restaient abandonnés, non sans faire entendre des cris d’imprécation et de désespoir. Aussi l’armée entière, plongée dans les larmes et la consternation, avait peine à s’éloigner; et pourtant c’était une terre ennemie; les maux qu’elle y avait déjà soufferts, ceux qu’elle redoutait encore dans un avenir inconnu étaient de ceux qu’aucunes larmes ne sauraient égaler. A un immense découragement se mêlait la honte de leur profonde humiliation. On eût cru voir une place prise d’assaut, une ville considérable fuyant tout entière; car la multitude qui marchait là réunie ne formait pas moins de quarante mille hommes, et tous s’en allaient chargés d’objets divers, chacun ayant pris ce qu’il avais pu trouver d’utile. Les hoplites mêmes et les cavaliers portaient sous les armes leurs vivres, contrairement à l’usage; les uns parce qu’ils n’avaient plus de valett, les autres parce qu’ils s’en déliaient. —Et, en effet, la désertion, qui avait commencé depuis longtemps, devint alors générale. — Les provisions qu’ils emportaient n’étaient même pas suffisantes; car il n’y avait plus de vivres au camp. Quoique la vue des maux d’autrui, la parité des souffrances, le grand nombre des compagnons de malheur apporte un certain soulagement, leur situation ne leur en semblait pas moins intolérable, eu égard surtout à l’éclat et à l’orgueil des débuts, comparés à l’humiliation du dénoûment. Jamais, en effet, armée grecque n’avait passé par d’aussi extrêmes vicissitudes : venus pour asservir les autres, ils s’en allaient redoutant pour eux-mêmes l’esclavage; aux invocations et aux péans du départ avaient succédé les sinistres lamentations du retour·; partis sur leurs vaisseaux, ils revenaient à pied, plus confiants dans leurs hoplites que dans leur marineThucydide note ce fait comme une étrange anomalie dans la situation des Athéniens, dont toute la puissance résidait dans la marine.. Et cependant tout cela leur semblait tolérable, comparé à l’immensité du péril encore suspendu sur eux.
LXXVI. Nicias, voyant l’abattement de l’armée et le changement qui s’y était opéré, parcourut les rangs pour distribuer des consolations et des encouragements appropriés aux circonstances. L’ardeur qui l’animait, le désir de faire parvenir le plus loin possible des conseils utiles, donnaient plus de force encore à sa voix, plus de retentissement aux paroles qu’il jetait à chacun de ceux qu’il approchait.
LXXVII. « Maintenant encore, et quelle que soit notre situation, il faut, Athéniens et alliés, conserver l’espérance; d’autres, avant nous, se sont sauvés de dangers semblables et même plus terribles; que vos malheurs et des souffrances imméritées ne vous fassent donc pas désespérer de vous-mêmes. Et moi aussi, sans être plus vigoureux qu’aucun de vous, — vous voyez au contraire en quel état m’a mis la maladie, — sans le céder, ce semble, à personne ni sous le rapport des jouissances de la vie privée, ni à aucun autre égard, je suis ballotté dans un même péril avec les plus misérables. Et pourtant ma vie a été consacrée à de nombreuses pratiques de piété envers les dieux; ma conduite a été juste, irréprochable envers les hommes. 1 Thucydide note ce fait comme une étrange anomalie dans la situation des Athéniens, dont toute la puissance résidait dans la marine. Aussi j’ai une· ferme confiance dans l’avenir : si des maux immérités nous effrayent maintenant, peut-être vont-ils cesser. Car le bonheur de nos ennemis a assez duré; et si notre expédition a offensé quelqu’un des dieux, nous en avons été suffisamment punis. D’autres avant nous ont commis d’autres agressions; ils ont agi en hommes, et leurs maux n’ont point dépassé ce que peut supporter l’humanité. Nous aussi nous devons attendre maintenant de la divinité un traitement plus clément; car nous sommes plus dignes désormais de la pitié des dieux que de leur colère. Jetez les yeux sur vous-mêmes, et que la vue de ces hoplites si braves, si nombreux, qui marchent ici en bon ordre, vous garantisse du découragement. Réfléchissez que, partout où vous vous arrêterez, vous formerez à l’instant une ville, et qu’il n’est aucune autre ville de Sicile qui puisse aisément vous résister si vous l’attaquez, vous expulser si vous vous établissez quelque part. Veillez vous-mêmes à ce que la marche ait lieu avec sécurité et en bon ordre; que chacun n’ait qu’une seule pensée, c’est que le lieu où il sera forcé à combattre lui servira, s’il a l’avantage, et de patrie et de remparts. Nous poursuivrons notre marche et la nuit et le jour; car nos provisions sont courtes. Si nous gagnons quelque place amie, chez les Sicèlesqui nous demeurent encore fidèles par crainte des Syracusains, croyez-vous dès lors en sûreté. Des messagers leur ont été envoyés, pour qu’ils Viennent à notre rencontre et nous apportent d’autres provisions. Songez, en un mot, soldats, que la nécessité vous fait une loi du courage, puisqu’il n’y a près d’ici aucun lieu qui puisse vous servir d’asile si vous mollissez. Si au contraire vous échappez maintenant à l’ennemi, vous reverrez tous un jour les objets de vos désirs, et vous en particulier, Athéniens, vous rendrez à la république, malgré ses désastres actuels, sa grandeur et sa puissance. Car ce qui constitue une ville, ce sont les hommes, et non des murailles, ou des vaisseaux vides de défenseurs. »
LXXVIII. Nicias, tout en adressant ces exhortations, parcourait, les rangs de l’armée : s’il apercevait quelque part des soldats dispersés et marchant sans ordre, il les réunissait et rétablissait les rangs. Démosthènes, de son côté, faisait les mêmes recommandations aux troupes sous ses ordres. Le corps d’armée de Nicias marchait formé en carré long; celui de Démosthènes suivait; au centre des hoplites étaient les porteurs de bagages et le gros de la multitudeThucydide désigne toujours par ce mot les troupes légères, celles qui u’étaient pas complètement armées et ne comptaient que comme accessoires.. Arrivés au passage de l’Anapos, ils trouvèrent un détachement des Syracusains et de leurs alliés en bataille le long du fleuve; ils le culbutèrent, occupèrent le passage et poussèrent en avant. La cavalerie syracusaine voltigeait autour d’eux et les harcelait, pendant que les troupes légères les accablaient de traits. Les Athéniens franchirent ce jour-là environ quarante stades, et bivouaquèrent sur une éminence. Le lendemain, ils se mirent en marche de bonne heure, firent environ vingt stades, et descendirent dans une plaine où ils campèrent. Cet endroit étant habité, ils voulaient tirer des maisons quelques vivres et de l’eau pour emporter avec eux; car en avant, sur la route qu’ils devaient suivre, l’eau était rare pendant un grand nombre de stades. Pendant ce temps, les Syracüsains prirent * Thucydide désigne toujours par ce mot les troupes légères, celles qui u’étaient pas complètement armées et ne comptaient que comme accessoires. les devants et murèrent le passage qu’ils devaient franchir; c’était une colline d’une forte assiette, bordée de part et d’autre de ravins escarpés; on l’appelait le roc AcréonLa Roche élevée.. Le lendemain les Athéniens continuèrent à avancer. Les Syracusains et leurs alliés, avec une nombreuse cavalerie et des troupes légères non moins nombreuses, leur barraient le chemin, les accablaient de traits et voltigeaient sur leurs flancs. Après avoir longtemps combattu, les Athéniens retournèrent à leur même campement; mais ils n’y trouvèrent plus les mêmes ressources, la cavalerie ne leur permettant pas de s’écarter.
LXXIX. Le matin, ils levèrent le camp, se remirent en marche, et à force d’efforts parvinrent à la colline fortifiée. Là ils trouvèrent devant eux l’infanterie rangée au-dessus du retranchement, en colonne profonde; car le lieu était étroit. Ils poussèrent en avant et attaquèrent la muraille. Mais, criblés de traits par les ennemis étagés en grand nombre sur les pentes, et qui de haut visaient plus sûrement, ils ne purent forcer le passage, battirent en retraite et prirent quelque repos. A ce moment survint un orage mêlé de pluie, comme il arrive fréquemment aux approches de l’automne; l’abattement des Athéniens s’en accrut encore, et ils crurent que tout conspirait pour leur ruine. Pendant qu’ils étaient arrêtés, Gylippe et les Syracusains envoyèrent un détachement élever un nouveau retranchement derrière eux, sur la route par où ils étaient venus; mais ils envoyèrent de leur côté quelques troupes et déjouèrent ce projet. Toute l’armée 1 La Roche élevée. se retira ensuite, appuya davantage vers la plaine, et y bivouaqua. Le lendemain ils reprirent leur marche en avant. Les Syracusains les entouraient de toutes parts, les attaquaient sans relâche et en blessèrent un grand nombre; si l’armée athénienne marchait à eux, ils cédaient le terrain; si elle reculait, ils fondaient sur elle; ils s’attaquaient surtout aux derniers rangs, espérant, s’ils pouvaient déterminer la fuite sur un seul point, jeter la panique dans toute l’armée. Longtemps les Athéniens résistèrent à ce genre d’attaques; ils franchirent ensuite cinq ou six stades en avant et firent halte dans la plaine. Les Syracusains s’éloignèrent de leur côté et rentrèrent dans leur camp.
LXXX. Nicias et Démosthènes, voyant la détresse de l’armée, le manque absolu de vivres et le grand nombre de soldats blessés dans les attaques incessantes de l’ennemi, imaginèrent d’allumer, la nuit, une grande quantité de feux, et de faire filer l’armée non plus par la route qu’ils avaient d’abord résolu de suivre, mais vers la mer en sens contraire des positions gardées par les Syracusains. La direction générale de leur marche les portait à l’opposé de Catane, de l’autre côté de la Sicil/e vers Camarina, Géla et les villes grecques et barbares de cette contrée. Ils allumèrent donc un grand nombre de feux et partirent de nuit. Mais ils éprouvèrent de ces terreurs paniques si communes dans toutes les armées, surtout quand elles sont nombreuses, et particulièrement dans des marches de nuit, à travers un pays hostile, et dans le voisinage de l’ennemi. Le désordre se mit parmi eux. Le corps de Nicias, qui marchait en tête, conserva ses rangs et prit beaucoup d’avance; celui de Démosthènes, qui formait la moitié de l’armée et plus, se divisa et s’avança en désordre. Cependant, au point du jour, ils arrivèrent au bord de la mer, prirent la voie appelée Hélorine, et poursuivirent leur route. Leur but était, une fois arrivés au fleuve Cacyparis, d’en suivre le cours, en remontant vers l’intérieur; car ils espéraient aussi rencontrer de ce côté les Sicèles qu’ils avaient mandés. Ils arrivèrent au bord du fleuve; mais là encore ils se trouvèrent en présence d’un détachement syracusain occupé à murer et à palissader le passage. Ils le forcèrent, traversèrent le fleuve, et, sur les indications de leurs guides, continuèrent leur marche vers un autre cours d’eau nommé Érinéos.
LXXXI. Cependant les Syracusains et leurs alliés s’étaient aperçus, dès qu’il fit jour, du départ des Athéniens. La plupart accusaient Gylippe de les avoir à dessein laissés échapper. Ils reconnurent aisément la route qu’ils avaient suivie, se mirent vivement à leur poursuite et les atteignirent à l’heure du dîner. La division de Démosthènes était restée en arrière, marchant plus lentement et avec moins d’ordre, par suite dé la confusion qui s’y était mise pendant la nuit; dès qu’ils l’eurent jointe; ils fondirent sur elle et engagèrent le combat. La cavalerie syracusaine enveloppa sans peine cette multitude disséminée, et la refoula à l’étroit sur elle-même. La division de Nicias était en avant, à une distance de cinquante stades. Nicias, en effet, avait fait presser la marche, persuadé qu’en pareil cas le moyen d’échapper n’est pas d’attendre volontairement l’ennemi et de le combattre, mais bien de se soustraire le plus vite possible, en ne combattant qu’à la dernière extrémité. Démosthènes, au contraire, s’était trouvé plus exposé et d’une manière plus continue : car, marchant le dernier, il avait été le premier assailli par l’ennemi; d’un autre côté, au moment où il apprit que les Syracusains le poursuivaient, il avait moins songé à gagner du terrain qu’à se mettre en bataille, et, pendant qu’il perdait ainsi les instants, l’ennemi l’avait enveloppé. Général et soldats furent frappés de stupeur : refoulés dans un clos entouré d’un petit mur, bordé de part et d’autre par une route, et couvert d’oliviers, ils étaient de toutes parts accablés de traits. Les Syracusains préféraient, avec raison, ce genre d’attaque à une lutte corps à corps; car un combat en règle contre des hommes au désespoir était tout à l’avantage des Athéniens. D’ailleurs, le succès désormais assuré faisait que chacun se ménageait pour n’en pas perdre à l’avance le fruit, persuadé que cette tactique suffisait pour réduire l’ennemi et s’en rendre maître.
LXXXII. Tout le jour on tira ainsi sur les Athéniens et leurs alliés. Quand Gylippe, les Syracusains et leurs alliés les virent accablés de blessures, épuisés de souffrances, ils firent proclamer d’abord que ceux des insulaires qui voudraient passer de leur côté seraient libres : quelques habitants des villes, mais en petit nombre, passèrent dans leur camp. Tout le reste de l’armée de Démosthènes capitula ensuite et convint de livrer ses armes, à la condition qu’il n’y aurait aucune violence contre la vie des personnes, qu’on ne les ferait périr ni dans les fers, ni par la privation du strict nécessaire. Tous se rendirent, au nombre de six mille. Ils livrèrent tout ce qu’ils possédaient d’argent, le jetèrent dans des boucliers retournés, et eu remplirent quatre qui furent aussitôt portés à la ville. Nicias parvint le même jour avec sa division au fleuve Érinéos, le traversa et établit son armée sur une éminence.
LXXXIII. Le lendemain les Syracusains l’atteignirent, lui apprirent que les troupes de Démosthènes avaient capitulé, et le sommèrent d’en faire autant. Nicias, se défiant de cette déclaration, convint d’envoyer un cavalier pour s’en assurer. Celui-ci, à son retour, ayant confirmé la nouvelle de la reddition, il fit déclarer par un héraut à Gylippe et aux Syracusains qu’il était prêt à stipuler, au nom des Athéniens, le remboursement de tous les frais de la guerre, à condition qu’on le laisserait partir avec son armée. Comme garantie du payement, il offrait de fournir des otages athéniens, un homme par talent. Les Syracusains et Gylippe n’acceptèrent pas ces propositions; ils fondirent sur les Athéniens, les enveloppèrent de toutes parts, et tirèrent sur eux jusqu’au soir. La division de Nicias n’était pas moins épuisée que l’autre par le manque de blé et de provisions. Cependant elle résolut de profiter du répit de la nuit pour se remettre en route; mais, au moment où on prit les armes, les Syracusains s’en aperçurent et chantèrent le péan. Les Athéniens, voyant qu’ils ne pouvaient tromper la surveillance de l’ennemi, renoncèrent à leur tentative, à l’exception de trois cents hommes seulement qui forcèrent les gardes et s’échappèrent la nuit où ils purent.
LXXXIV. Le jour venu, Nicias remit l’armée en marche. Les Syracusains et leurs alliés continuaient à les harceler dans tous les sens, à tirer sur eux, et à les accabler de traits. Les Athéniens s’efforçaient de gagner le fleuve Assinaros; refoulés de toutes parts par les charges d’une nombreuse cavalerie et par une nuée d’ennemis, ils espéraient respirer un peu derrière le fleuve, s’ils parvenaient à le franchir; l’épuisement et la soif les y poussaient également. Arrivés sur les bords, ils s’y précipitent sans ordre; chacun veut passer le premier. L’ennemi qui les presse ajoute aux difficultés du passage. Obligés de se serrer en avançant, ils se précipitent les uns sur les autres, se foulent aux pieds; ceux-ci tombent sur les pointes des lances, au milieu des bagages, et périssent avant de toucher le bord; ceux-là s’embarrassent et tombent dans le courant. Les Syracusains, postés sur l’autre rive, escarpée en cet endroit, tirent d’en haut sur les Athéniens occupés la plupart à boire avidemeht, et confondus en désordre dans le lit encaissé du fleuve. Les Péloponnésiens descendent à leur suite et s’attachent surtout à égorger ceux qui sont dans le fleuve. L’eau, souillée dès le premier instant, roule bourbeuse et sanglante; on la boit néanmoins, le plus souvent on se la dispute les armes à la main.
LXXXV. Déjà des monceaux de cadavres étaient entassés entre les rives, l’armée était anéantie; une partie avait péri dans le fleuve; la cavalerie avait détruit ce qui avait pu s’échapper. Nicias alors, se fiant plus à Gylippe qu’aux Syracusains, se rendit à lui; il s’en remit entièrement à sa discrétion et à celle des Lacédémoniens, en le priant seulement de faire cesser le car- nage. Gylippe ordonna de faire des prisonniers : tous ceux que les Syracusains ne purent cacherPour se les approprier, au lieu de les abandonner à l’État., — car il y en eut beaucoup de soustraits, — furent dès lors amenés vivants. On envoya à la poursuite des trois cents qui s’étaient échappés la nuit en forçant les gardes, et on les arrêta. Toutefois il n’y eut que peu de prisonniers rassemblés au profit de l’État. Ne s’étant pas rendus par capitulation, comme les soldats de DéraosthènesUne capitulation permettait de les compter et empêchait ainsi les détournements., ils avaient été détournés pour la plupart; la Sicile entière en fut remplie. Le nombre des morts fut considérable; car ce fut un affreux carnage, et cette guerre de Sicile n’offre rien de comparable. Bien des soldats périrent aussi dans les attaques réitérées durant la marche. Néanmoins beaucoup s’échappèrent au moment même, ou s’évadèrent après avoir été réduits en esclavage. Catane leur offrit un refuge.
LXXXVI. Les Syracusains et leurs alliés, après s’être réunis, prirent avec eux le plus possible de prisonniers et 'de dépouilles, et retournèrent à la ville. Ils descendirent tous les prisonniers faits sur les Athéniens et leurs alliés au fond des carrières, comme dans le lieu où il était le plus facile de les garder. Quant à Nicias et à Démosthènes, on les égorgea, malgré Gylippe. Celui-ci eût regardé comme un beau triomphe ajouté à tous ses succès d’amener aux Lacédémoniens les généraux ses adversaires. Démosthènes se trouvait être l’homme qu’ils détestaient le plus, à cause des événements de Sphactérie et de Pylos. Ces mêmes événements avaient valu à Nicias toute leur bienveillance; car il avait té-