Book 6
Après ces paroles d’Athénagoras, un des généraux coupa court à la discussion en disant :
« Il ne sied pas aux orateurs de faire assaut d’invectives, ni aux auditeurs d’y applaudir'. En présence des rumeurs qui circulent, le mieux est de voir comment chaque citoyen, comment la ville entière trouvera le moyen de repousser victorieusement les agresseurs. Et quand cela ne serait pas indispensable, où est le mal que la ville fasse provision de chevaux, d’armes et de tout le luxe de la guerre ? C'est à nous, généraux, qu'appartiennent cés soins et cette prévoyance, comme aussi l’envoi d’émissaires dans les villes pour surveiller les événements. Nous y avons déjà pourvu en partie, et tous les renseignements qui pourront nous parvenir vous seront communiqués. »
Cette déclaration du général mit fin à la séance.
Cependant les Athéniens étaient déjà rassemblés a Corcyre avec tous leurs alliés. Le premier soin des généraui fut de passer la revue de l’armée pour régler l’ordre des mouillages et des campements. Ils formèrent trois divisions, qu’ils se partagèrent au sort. Naviguer de conserve les-eût exposés à manquer d’eau, d’espace et de vivres dans les endroits de relâche; d’ailleurs l’ordre et la discipline de l’armée ne pouvaient que gagner à ce que chaque division eût son chef distinct. Après cela, ils envoyèrent en Italie et en Sicile trois vaisseaux, qui devaient s’enquérir des villes disposées à les recevoir, et revenir à la rencontre de la flotte avec les informations dont -elle avait Besoin.
Là-dessus les Athéniens, avec toutes leurs forces, appareillèrent de Corcyre pour la Sicile. Leur flotte se composait de cent trente-quatre trirèmes et de deux pentécontores rhodiennes. Athènes à elle seule avait fourni cent trirèmes, dont soixante légères, les autres portant des soldats; le surplus provenait de Chios et des autres alliés. Les hoplites montaient à cinq mille cent, dont quinze cents Athéniens inscrits au rôle, indépendamment de sept cents thètes Les thètes étaient la quatrième classe des citoyens d’Athènes d’après le cens. Us correspondaient aux prolétaires de'Bome, et, comme ceux-ci, ne possédaient pas de biens-fonds. Ils étaient dispensés du service d’hoplites, parce qu’ils n’auraient pu faire les frais de leur équipement, et peut-être aussi par mesure de sûreté publique: mais ils servaient sur les vaisseaux et comme troupes légères. , soldats de marine. Le reste comprenait les troupes auxiliaires, fournies par les sujets et par les Argiens. Ces derniers avaient envoyé cinq cents hommes. Il y avait aussi deux cent cinquante Mantinéens et mercenaires, quatre cent quatre-vingts archers, dont quatre-vingts Crétois; enfin sept cents frondeursrhodiens et cent vingt bannis de Mégare, armés à la légère. Pour le transport des chevaux, il n’y avait qu’un seul bâtiment, chargé de trente cavaliers.
Tel fut le premier armement qui partit pour cette uerre. H était accompagné de trente bâtiments de charge, portant les bagages, les vivres, les boulangers, les maçons, les charcutiers, ainsi que les outils destinés à la construction dés murs. Cent autres navires avaient été mis en réquisition C’étaieut probablement des bâtiments de commerce à destination de la Sicile ou de l’Italie, et que la flotte forçait de naviguer à sa suite, afin de les empêcher de porter prématurément de ses nouvelles aux ennemis. ; enfin beau-;oup de barques et de vaisseaux marchands suivaient volontaire-nent pour le négoce. Toute cette flotte réunie sortit alors de Cor-ryre et traversais golfe Ionien. Quand ils eurent gagné, les uns la pointe d’Iapygie, les autres Tarente, chacun enfin l'endroit le plus opportun, ils se mirent à longer la côte d’Italie. Les villes leur fermaient leurs portes et leurs marchés, leur permettant seulement de prendre rade et de faire de l’eau ; encore Tarente et Locres le leur refusèrent-elles. Enfin ils atteignirent Rhé-gion, à l’extrémité de l’Italie, et se rallièrent en cet endroit. Gomme on ne les reçut pas dans la ville, ils campèrent au dehors, dans l’enceinte consacrée à Diane, où un marché leur fut ouvert. On tira les vaisseaux sur la grève et l’on se tint en repos. Les généraux s’adressèrent aux Rhégiens, et leur représentèrent que leur qualité de Chalcidéens leur faisait un devoir d’assister les Léontins leurs parents. La réponse des Rhégiens fut qu’ils garderaient la neutralité, et se conformeraient aux résolutions prises en commun par les Grecs d’Italie.
Les Athéniens étudiaient la situation des affaires en Sicile et le plan de campagne qu’ils devaient adopter. Ils attendaient le retour de· vaisseaux qu'ils avaient envoyés à Égeste pour s’assurer de l’existence des trésors dont les députés revenus à Athènes avaient parlé.
Cependant les Syracusains recevaient de toutes parts, et notamment de leurs émissaires, la nouvelle positive que la flotte athénienne était à Rhégion. Dès lors il fallut bien se rendre à l’évidence, et les préparatifs furent poussés avec la dernière activité. On envoya chez les Sicules, ici des gardes, là des ambassadeurs ; on mit garnison dans les forts du territoire ; on fit dans la ville une inspection détaillée des armes et des chevaux ; enfin on prit toutes les mesures usitées en cas de guerre imminente.
Les trois vaisseaux athéniens envoyés à Égeste revinrent à Rhégion, annonçant que, de toutes les sommes promises, il ne se trouvait en réalité que trente talents. Les généraux furent déconcertés de ce premier mécompte, joint au refus des Rhégiens, auxquels on s'était d'abord adressé en vertu de leur parenté avec les Léontins et de leur vieille amitié pour Athènes. Nicias avait prévu ce qu'on apprenait d’Égeste; mais ses collègues Ven montraient fort surpris. Voici, au surplus, l’artifice employé par les Égestains à l’arrivée des premiers députés venus d’Athènes pour vérifier l’état de leurs finances. Ils les avaient conduits dans le temple de Vénus à Éryx ; là ils avaient étalé à leurs yeux quantité d’offrandes, consistant en vases, calices, encensoirs et autres objets d’argent, de beaucoup d’apparence, mais de peu de valeur réelle. Les particuliers avaient invité dans leurs maisons les marins des trirèmes; ils avaient rassemblé la vaisselle d’or et d’argent d’Égeste, emprunté même celle des villes voisines, phéniciennes ou grecques, et chacun la produisait dans les festins comme étant à lui. Presque partout c’était la même qui figurait, et toujours à profusion. Aussi les équipages des galères avaientdls été éblouis ; et, de retour à Athènes, ils n’avaient parlé que des trésors qu’ils avaient vus. Ces gens ainsi abusés avaient fait partager leur erreur aux autres; mais, quand la vérité fat connue, ils furent accablés de reproches par les soldats.
Les généraux tinrent conseil sur les circonstances présentes. L’opinion de Nicias était de cingler avec toute la fiotte contre Sélinonte, principal but de l’expédition; et, si les Égestains fournissaient de l’argent à toute l’armée, d’aviser là-dessus; sinon, d’exiger des vivres pour les soixante vaisseaux qu’ils avaient demandés; dô^ rester le temps nécessaire ponr les réconcilier de gré ou de force avec les Sélinqptins; de passer ensuite devant les autres villes pour leur montrer la puissance d’Athènes, son dévouement à ses amis et aljiés; enfin de rentrer en Attique, à moins qu’il ne s’offrît bientôt une occasion imprévue de secourir les Léontins ou de s’attacher quelque autre ville, sans entraîner Athènes dans des dépenses qu’elle aurait seule à supporter.
Alcibiade soutint qu’après être partis avec de si grandes forces, il serait honteux de revenir sans résukatobtenu ; qu’il fallait envoyer des hérauts dans toutes les villes, sauf à Sélinonte et à Syracuse, se mettre en rapport avec lesSicules, pour détacher des Syracusains’ les uns et se concilier l’amitié des autres, afin d’en tirer des vivres et des renforts; qu’avant tout il fallait persuader Messine, qui occupait le passage et le principal abord de la Sicile, et où la flotte trouverait un port et un lieu de croisière.excellents; qu’une fois les villes gagnées et les alliés déclarés, on agirait contre Syracuse et Sélinonte» à moins que celle-ci ne fît accord avec Égeste, et que celle-là ne consentît au rétablissement des Léontins.
Lamachôs ouvrit l’avis de cingler droit contre Syracuse et d’y livrer au plus tôt bataille, avant que la ville fût en état de défense et revenue de sa frayeur, a Toute armée, dit-il, eSt d’abord formidable ; mais si elle tarde à se montrer, l’en-nemi se rassure et l'envisage avec dédain. Au contraire une attaque brusque, dans le premier moment d’effroi, procure ordinairement la victoire, soit par la peur qui grossit les forces de l’assaillant, soit par là perspective des ravages, soit surtout par le danger imminent du combat. Il est à présumer qu’une foule de personnes seront surprises dans les champs, parce qu’on doute encore de notre arrivée ; d’ailleurs les Syracusains auront beau transporter leurs effets dans la ville, l’armée qui viendra victorieuse camper sous leurs murs ne manquera pas de butin. Par là nous détournerons les Siciliens de l'alliance de Syracuse, et nous les attirerons à nous, sans leur permettre d’attendre les événements. » Lamachôs ajouta que le port à choisir pour lieu de retraite et de mouillage devrait être Mégara, endroit inhabité, peu distant de Syracuse soit par terre, soit par mer L’opinion de Lamachos semble plus conforme à la tactique moderne, et Thucydide lui-même (VII, xlii) paraît lui donner raison. Cependant le plan proposé par Alcibiade s’accordait mieux avec les principes de la stratégie ancienne. Pout faire la guerre à une grande puissance, qui possédait un empire, on regardait comme nécessaire de détacher préalablement d’elle le plus grand nombre possible de ses sujets, et de ne l’assaillir directement que lorsqu’on l’avait réduite à ses propres forces. Tel est le plan suivi par Alexandre· contre les Perses, par Annibal contre les Romains, et par les Lacédémoniens contre Athènes dans la dernière période de la guerre du Péloponèse. Même après le désastre de Sicile, ils ne se crurent pas en état d’assiéger Athènes. .
En tenant ce langage, Lamachôs ne laissa pas de se ranger à l’avis d’Alcibiade. Ensuite celui-ci passa avec son vaisseau à Messine, et fit aux habitants des propositions d’alliance qu’ils n’acceptèrent point. Il lui fut répondu qu’on ne recevrait pas les Athéniens dans la ville, mais qu’on leur fournirait un marché au dehors. Alcibiade revint à Rhégion. Là-dessus les généraux mirent en mer soixante vaisseaux choisis sur toute la flotte, les pourvurent de vivres, et s’avancèrent le long de la côte jusqu’à Naxos, en laissant le reste de l’armée à Rhégion avec l’un d’entre eux. Les Naxiens leur ayant ouvert leurs portes, ils se rendirent à Catane; mais cette ville, qui renfermait un parti syracusain, ayant refusé de les recevoir, ils poussèrent jusqu’à l’embouchure du fleuve Térias Rivière qui coule près de Léontini, et s’appelle aujourd’hui San Leonardo. et biva-quèrent en ce lieu. Le lendemain, rangés à la file, ils cinglèrent vers Syracuse avec cinquante vaisseaux ; les dix autres prirent les devants, avec ordre de pénétrer dans le grand port et d’observer s’il s’y trouvait quelque navire à flot Syracuse avait detix ports : le grand ou la rade au S. de la ville, et le petit (Αάκκιος λιμήν, Diodore de Sicile, XIV, vu), situé entre l’lle d’Ortygie et l’Achradine, et dans lequel se trouvait l’arsenal des Syracusains. La présence de vaisseaux dans le grand port eût été l’indice de préparatifs maritimes extraordinaires. , . Ils devaient aussi s’approcher de terre et proclamer du haut de leur bord que les Athéniens venaient, en vertu de leur alliance et de leur parenté, rétablir les Léontins dans leur patrie ; qu’en conséquence ceux d’entre eux qui étaient à Syracuse pouvaient se rendre sans crainte auprès des Athéniens, comme auprès d’amis et de libérateurs. Après avoir fait cette proclamation et reconnu la ville, les ports et la contrée qui allait devenir le point de départ de la guerre, ils repartirent pour Catane.
Les Catanéens tinrent une assemblée, et, sans recevoir l’armée athénienne, ils permirent aux généraux d’entrer pour faire connaître leurs desseins. Pendant qu’Alcibiade parlait et que l’attention des citoyens était absorbée, les soldats enfoncèrent clandestinement une petite porte mal construite, pénétrèrent dans la ville et se répandirent sur l’agora. A leur aspect les partisans de Syracuse prirent peur et s’esquivèrent au plus vite. C’était le petit nombre; les autres votèrent l’alliance avec les Athéniens, et les pressèrent d’amener de Rhégion le reste de l’armée. Là-dessus les Athéniens retournèrent à Rhégion, d’où la flotte entière mit à la voile pour Catane. Arrivés en ce lieu, ils y établirent un camp.
Deux nouvelles leur parvinrent de Camarine : la première, que, s’ils se présentaient, cette ville se prononcerait en leur faveur ; la seconde, que les Syracusains équipaient une flotte. Ils partirent donc avec toute leur armée et cinglèrent d’abord vers Syracuse; mais, n’y trouvant pas d’annement, ils continuèrent leur route vers Camarine, abordèrent, et envoyèrent un héraut. Les Gamarinéens refusèrent de les recevoir; ils s’étaient, dirent-ils, ,engagés par sermentProbablement lors de l’édit de pacification intervenu entre tous les Grecs de Sicile dans l’année 424. Voyez liv. IV, chap. lxv. à n’admettre qu’un seul vaisseau athénien à la fois, à moins qu’eux-mèmes n’en eussent mandé un plus grand nombre. Ainsi les Athéniens s’en retournèrent comme ils étaient venus. Chemin faisant, ils opérèrent une descente sur un point du territoira de Syracuse, où ils firent quelque butin; mais, assaillis par la cavalerie sy-racusaine, ils perdirent quelques peltastes disséminés ; après quoi ils regagnèrent Catane.
Là ils trouvèrent la galère salaminienne, venue d’Athènes avec ordre d’amener Alcibiade pour répondre aux accusations de la ville, et de ramener avec lui quelques-uns de ses compagnons d’armes, afin qu’ils eussent à se justifier au sujet de l’affaire des mystères ou de celle des Hermès. Depuis le départ de la flotte, les Athéniens n’avaient pas cessé de poursuivre l’enquête relative à ces deux objets. Dans leur défiance universelle, ils accueillaient indistinctement toutes les dépositions ; et, sur la foi de gens sans aveu, ils arrêtaient et incarcéraient les hommes les plus honorables. Ils aimaient mieux éclaircir l’affaire et découvrir à tout prix la vérité, que de laisser des gens d’une réputation sans tache se soustraire aux perquisitions grâce à l’infamie du délateur. Le peuple savait par ouï-dire que la tyrannie de Pisistrate et de ses fils avait fini par être intolérable, et qu'elle n’avait été renversée ni par les Athéniens seuls ni par Harmodios, mais par l’intervention des LacédémoniensVoyez Hérodote, liv. V, ch. lxi-lxvi. : aussi était-il animé d’une crainte incessante et d’une défiance générale On a vu, au ch. xxvn, que le peuple regardait la mutilation des Hermès comme le résultat d’un complot organisé contre la démocratie. .
L’entreprise d’Aristogiton et d’Harmodios dut son origine à une aventure amoureuse, que je raconterai avec quelques détails, afin de montrer dans quelle ignorance sont, je ne dis pas les étrangers, mais les Athéniens eux-mêmes, au sujet de leurs propres tyrans et du trait dont il s’agit.
Après la mort de Pisistrate, qui finit vieux et dans la tyrannie, ce ne fut pas Hipparque, ainsi qu’on le croit communément, mais Hippias, qui lui succéda par droit de primogéniture. A cette époque, Harmodios était dans la fleur de l’adolescence. Aristogiton, citoyen de la classe moyenne, devint épris de lui et l'obtint. De son côté, Hipparque, fils de Pisistrate, ayant inutilement essayé de le séduire, Harmodios en avertit Aristogiton. Celui-ci, piqué de jalousie, et craignant qu’Hipparque n’eût recours à la force pour en venir à ses fins, résolut aussitôt de tout mettre en œuvre pour renverser la tyrannie.
Cependant Hipparque ayant renouvelé, sans plus de succès, sa tentative auprès d’Harmodios, ne voulut pas employer la violence; mais il prit ses mesures pour lui faire un affront indirect. L’autorité de ces tyrans n’avait rien d’oppressif pour la multitude. Pendant longtemps ils se conduisirent avec prudence et modération. Sans fouler le peuple ni exiger plus de la vingtième partie des revenus, ils embellissaient laviüe, soutenaient les guerres et faisaient les frais des sacrifices publics. L’État se gouvernait d’après les anciennes coutumes; seulement ils avaient soin que les premières magistratures fussent toujours occupées par un des leurs. C’est ainsi que plusieurs d’entre eux exercèrent la charge annuelle d’archonte, en particulier Pisistrate, qui était fils du tyran Hippias et portait le nom de son aïeul Les Grecs n’avaient point de nom de famille. L’usage était de donner à l’aîné des fils le nom de son aïeul paternel, quelquefois avec une légère modification. . C’est lui qui, pendant son archontat, dédia l’autel des douze dieux sur l’agora, et celui d’Apollon Pythien dans l’enceinte consacrée à cette divinité. Par la suite, le peuple ajouta de nouvelles constructions à l’autel de l’agora, et fit disparaître l’inscription ; mais celle d’Apollon Pythien est encore lisible. Elle porte ces mots en caractères à demi effacés :
Pisistrate, fils d’Hippias, a consacré ce monument de son archontat dans l’enceinte d’Apollon Pythien.
Qu’Hippias ait exercé la tyrannie en qualité de fils aîné de Pisistrate, c'est ce que je puis affirmer d’après les preuves les plus authentiques. Pour s’en convaincre, il suffit des observations suivantes. Il est certain que, parmi ses frères légitimes, lui seul eut des enfants ; c’est ce qu’indiquent l'inscription que je viens de citer et la colonne érigée dans l’acropole d’Athènes en mémoire de l’iniquité des tyrans Thucydide est le seul auteur qui parle de ce monument de malédiction érigé par les Athéniens après la chute de la tyrannie. . Aucun enfant de Thessalos ni d’Hipparque n’y est mentionné, tandis qu’on y voit figurer cinq fils qu’Hippias eut de Myrrhiaé fille de Callias fils d’Hypéréchidès ; or il était naturel que rainé se mariât le premier. En second lieu, sur la même colonne, le nom dOippias suit immédiatement celui de son père ; ce qui est encore dans l’ordre des choses, puisqu’il tenait le premier-rang après loi et qu’il lui succéda dans la tyrannie. Enfin je ne conçois pas comment Hippias aurait fait pour se saisir instantanément du pouvoir, s’il s’en fût emparé le jour même de la mort de son frère; mais la terreur qu’il avait dès longtemps inspirée aux citoyens et l’exacte discipline établie parmi les satellites furent plus que suffisantes pour lui assurer la possession du pouvoir, et il n’éprouva pas les,difficultés qu’il eût rencontrées si, pins jeune que son frère, il n’eût pas eu déjà une longue habitude du commandement. La mésaventure d’Hipparque l’a rendu célèbre, et a fait croire dans la suite qu’il avait été tyran.
Hippar^ue, voyant donc sa poursuite repoussée par Harmodios, exécuta son projet de lui faire un sanglant outrage. Harmodios avait une jeune sœur : oh la fit venir pour porter la corbeille dans une cérémonie, puis on la chassa en disant qu’on ne l’avait pas invitée à un honneur dont elle était indigne. Harmodios fut mortellement blessé de eet affront, et Aristogiton le ressentit plus vivement encore à cause de lui. Déjà iis avaient tout concerté avec leurs complices. Ils n’attendaient plus que les grandes Panathénées, seul jour où les citoyens pouvaient, sans éveiller de soupçon, se rassembler en armes pour le cortège. Eux-mêmes devaient porter les premiers conps, et les autres conjurés prendre immédiatement leur défense contre les satellites. Pour plus de sûreté, fis n’avaient initié que peu de gens au complot, dans l’espérance qu’il suffirait de l’audace d’un petit nombre, pour qu’à l’instant ceux même qui n’étaient pas prévenus, se trouvant en armes, se joignissent à eux pour reconquérir leur liberté.
Le jour de la fête étant venu, Hippias avec ses gardes était dans le Céramique, hors de la ville Il y avait à Athènes deux Céramiques : l’un, dit extérieur, dont il est ici question, était le faubourg situé à l’O. d’Athènes; l’autre était un quartier de la ville, à ΓΟ. de l’acro-polis. , occupé à organiser le cortège. Déjà Harmodios et Aristogiton, armés de poignards, avançaient pour le frapper, lorsqu’ils aperçurent un de leurs fi dés s’entretenant familièrement avec lui; en effet Hippias se Assait aborder par tout le monde. Effrayés à cette vue, ils se rurent découverts et sur le point d’être arrêtés. Voulant donc aparavant se venger, s’il se pouvait, de celui qui les avait utragés et réduits à risquer leur vie, ils rentrent à la course ans la ville, rencontrent Hipparque près du lieu appelé Léo-corionVoyez liv. I, ch. xx, note 2. ; et, dans la rage qu'inspire à l’un son amour, à l’autre on offense, ils se jettent sur lui en forcenés et le frappent à uort. Aristogiton échappa aux gardes à la faveur du tumulte; nais ensuite il fut pris et cruellement traité ; pour Harmodios, fut massacré sur-le-champ.
Averti dans le Céramique, Hippias se dirigea aussitôt, ion vers le lieu de la scène, mais vers les citoyens armés qui ormaient le corlége et que leur éloignement mettait dans l’ignorance de ce qui s’était passé. Là, sans laisser paraître aucun trouble, il leur enjoignit de se rendre sans armes vers un endroit qu’il leur désigna. Ils obéirent, croyant qu’il voulait leur parler. Mais lorsque, par son ordre, ses satellites eurent soustrait les armes, il saisit à l’instant les citoyens qu’il soupçonnait et tous ceux qui se trouvèrent munis de poignards. L’usage était d’assister au cortège seulement avec la lance et le bouclier.
C'est ainsi qu’un chagrin d’amour donna naissance au complot, et un effroi subit au coup de main d’Harmodios et d’Aristogiton. Dès lors le joug s’appesantit sur Athènes. Hippias, devenu ombrageux, fit périr bon nombre de citoyens. En même temps il jetait les yeux au dehors, pour se ménager un asile en cas de révolution. Quoique Athénien, il donna sa fille Archédicé au tyran de Lampsaque Le mariage d’une Athénienne avec un étranger n’était pas permis par les lois ordinaires d’Athènes. , Æantidès fils d’Hippoclos, parce que cette famille jouissait d’un grand crédit auprès du roi Darius. On montre encore à Lampsaque le sépulcre d’Ar-chédicé, portant cette épitapheCette inscription est attribuée par Aristote (Rhétorique, I, ix) au poète Simonide. : Cette poussière couvre Archédicé, fille d’Hippias, de l’homme qui se distingua par-dessus tous les Grecs de son temps. Bien que fille, épouse, sœur, mère de tyrans, elle n’enfla point son cœur d’arrogance.
Hippias exerça encore trois années la tyrannie à Athènes; la quatrième il fut renversé par les Lacédémoniens et par les Alcméonides exilésSur les Alcméonides, famille noble d’Athènes, qui avait été exilée par le tyran Pisistrate et qui contribua efficacement à l’expulsion de ses fils. Voyez Hérodote, liv. V, ch. lv. . Ils se retira d’abord à Sigée sous assurance de la foi puûliqueHippias sortit d’Athènes en vertu d’une capitulation qu’il fit pour recouvrer ses enfants, devenus prisonniers des ennemis qui l’assiégeaient dans l’acropole. Voyez Hérodote, liv. V, ch. lxv. , puis à Lampsaque chez Æantidès, et finalement auprès du roi Darius.Vingt ans plus tard et déjà lieux, il accompagna les Mèdes à Marathon.
Le peuple athénien, qui avait ces faits encore présents à la mémoire, montrait alors beaucoup d’irritation et de défiance contre les auteurs présumés de la profanation des mystères. Il y voyait une conspiration oligarchique et tyrannique. Déjà son courroux avait jeté dans les fers une foule d’hommes honorables, sans qu’on entrevît un terme à ces rigueurs. Chaque jour ne faisait qu’accroître l’exaspération de la multitude et le nombre des arrestations. Alors un des détenusAu dire de Plutarque (Alcibiade, xxi) ce dénonciateur ne fut autre que l’orateur Andocide, dont nous possédons lo discours intitulé : Sur les Mystères. , sur lequel pesaient les charges les plus fortes, fut amené par un de ses compagnons de captivité à faire des révélations vraies ou fausses — à cet égard le champ est ouvert aux conjectures, et nul n’a jamais su indiquer avec certitude les auteurs de l’attentat. A force d’instances, ce prisonnier détermina son compagnon, fût-il innocent, à s’assurer l’impunité et à délivrer la ville de l'inquiétude qui planait sur elle. Il lui représenta qu’il risquait bien moins à faire des aveux qui lui vaudraient sa grâce, qu’à persister dans un système de dénégations qui entraînerait son jugement. Enfin cet homme se dénonça, loi et quelques autres, comme coupable de la mutilation des Hermès. Le peuple athénien accueillit avec joie ce qu’il crut être la vérité. Satisfait d’avoir enfin découvert la trame ourdie contre la démocratie, il relâcha immédiàtement le dénonciateur et tous ceux qu’il n’avait pas désignés ; aux autres on fit leur procès. Tous ceux qu’on put atteindre furent mis à mort ; les fugitifs furent condamnés par contumace, et leurs têtes mises i prix. Reste à savoir si les victimes avaient mérité leur sort : mais la ville entière en ressentit sur l’heure un incontestable soulagement.
Pour ce qui est d’Alcibiade, les Athéniens, prêtant l’oreille aux ennemis qui l’avaient noirci avant son départ, étaient fort animés contre lui. Sitôt qu’ils se crurent suffisamment éclairés sur l’affaire des Hermès, ils se persuadèrent qu'à plus forte raison celle des mystères, dans laquelle il était impliqué, émanait également d’une conspiration contre la démocratie. Par une singulière coïncidence, dans le même temps où régnait cette agitation, un corps de troupes lacédémoniennes s’avança jusqu’à l’Isthme, par suite de quelque intelligence aTec les Béotiens. On se persuada qu’Alcibiade n’était pas étranger à ce mouvement ; qu’il s’agissait, non de la Béotie, mais d’un complot dont il était l’âme, et que, si on ne l’eût prévenu par L’arrestation des prétendus coupables, la ville eût été prise par trahison. Il y eut même une nuit que les citoyens passèrent en armes dans le temple de Thésée à Athènes. A la même époque, les hôtes qu’Alcibiade avait à Argos furent soupçonnés de conspirer contre la démocratie ; ce qui fut cause que les Athéniens livrèrent au peuple d’Argos, pour être massacrés, les otages argiens déposés dans les îles. Ainsi tout concourait à rendre Alcibiade suspect. Les Athéniens, résolus à le traduire en justice et à le mettre à mort, dépêchèrent en Sicile la galère salaminienne pour l’amener, lui et tous ceux qui étaient compris dans la dénonciation. L’ordre portait qu’il eût à revenir pour se défendre ; mais on ne devait pas l’arrêter. On eût craint de mettre en émoi l’armée ou les ennemis, et de provoquer le départ des Mantinéens et des Argiens, dont la coopération était due à son influence. Alcibiade et lesr autres prévenus s’embarquèrent sur son vaisseau et partirent de Sicile pour Athènes de conserve avec la Salaminienne; mais, arrivés à Thurii, ils cessèrent de la suivre, quittèrent leur bâtiment et disparurent. Ils appréhendaient de comparaître sous le poids d’une pareille prévention. Les marins de la Salaminienne les cherchèrent pendant un certain temps; puis ils perdirent leurs traces. Alcibiade, dès lôrs exilé, monta bientôt après sur un bâtiment marchand et passa de Thurii dans le Péloponèse. Les Athéniens le condamnèrent à mort pa? contumace, lui et ses compagnons.
Après son départ, les généraux athéniens restés en Sicile fireût deux divisions de l’armée et se les partagèrent au sort; puis ils cinglèrent avec toutes leurs forces vers Sélinonte et vers Égeste, pour savoir si les Égestams donneraient l’argent promis, pour reconnaître l’état des affaires à Sélinonte et s’enquérir de ses démêlés avec Égeste. Ils côtoyèrent à main gauche la partie de la Sicile qui fait face au golfe Tyrrhénien, et touchèrent à Himéra, seule ville grecque de ces parages. Comme on ne les y reçut point, ils passèrent outre. Chemin faisant, ils s’emparèrent d’Hyccara, petite ville sicanienne, ennemie d’Égeste et située au bord de la mer. Ils réduisirent les habitants en esclavage, et remirent la ville aux Êgestains, dont la cavalerie les avait secondés. Ensuite l’armée de terre prit sa route par le pays des Sicules et parvint à Catane, tandis que la flotte, ayant les esclaves à bord, faisait le tour de la Sicile. En quittant Hyccara, Nicias fit voile directement pour Égeste, y régla toutes les questions pendantes, reçut trente talents, et rejoignit ensuite Farinée. La vente des esclaves produisit cent vingt talents. Les Athéniens, continuant à côtoyer la Sicile, se présentèrent chez les Sicules alliés pour leur demander des troupes. La moitié de l’armée marcha contre Hybla-GéléatisIl y avait en Sicile deux villes d’Hybla : l’une (Hybla major), située au pied méridional de l’Etna, à peu4e distance de Catane; l’autre (Hybla Heræa)f dans la partie méridionale de Pile, et assez voisine de Géla, d’où elle empruntait aussi le surnom de Géléatis. , ville ennemie, dont elle ne put s’emparer. On atteignit ainsi la fin de l’été.
L’hiver suivant, les Athéniens se disposèrent enfin à agir contre Syracuse. De leur côté les Syracusains résolurent de marcher contre eux. Dans l’origine, ils s’étaient attendus à une attaque immédiate; mais, comme il n’en était lien, ils sentaient de jour en jour renaître leur confiance. Lorsqu’ils virent les Athéniens faire voile à l’antre extrémité de la Sicile, puis attaquer Hybla sans pouvoir s’en rendre maîtres, leur mépris redoubla ; et, par un de œs mouvements familiers à une multitude enhardie, ils pressèrent leurs généraux de les conduire à Catane, puisque les Athéniens ne s’avançaient pas contre eux. Les cavaliers syracusains venaient journellement caracoler autour du camp des Athéniens, et leur demandaient d’un ton railleur s’ils étaient venus habiter avec eux en terre étrangère au lieu de rétablir les Léontins dans leurs foyers.
En conséquence, les généraux athéniens résolurent d’attirer en masse les Syracusains le plus loin possible de leur ville, pendant qu’eux-mêmes suivraient de nuit la côte sur leurs vaisseaux et occuperaient à loisir une forte position. Ils sentaient bien qu’ils n’auraient pas le même avantage s’ils débarquaient en présence d’un ennemi sur ses gardes ou s’ils s’avançaient par terre à découvert ; dans ce cas leurs troupes légères et la foule La foule des valets et des hommes sans armes, qui accompagnaient les armées, en nombre quelquefois aussi grand que celui des soldats. auraient beaucoup à souffrir de la cavalerie syra-cusaine, car eux-mêmes n’avaient pas de chevaux. De l’autre manière au contraire, ils pourraient choisir un terrain abrité contre la cavalerie. Des exilés syracusains, qui étaient avec eux, leur indiquaient un poste situé près du temple de Jupiter Olympien Ce temple était situé sur une éminence, au S. de la vallée de l’Anapos, à quinze cents pas de Syracuse (Tite-Live, liv. XXIV, ch. xxxm). Il avait été construit par le tyran Gélon, avec les dépouilles des Carthaginois. , celui-là même qu’ils occupèrent. A cet effet, les généraux employèrent un stratagème. Ils firent partir poer Syracuse un homme sûr, dont les chefs syracusains étaieit loin de se défier. Cet homme était de Catane. Il se donna pour envoyé par quelques-uns de ses concitoyens, que les généraoi syracusains connaissaient de nom pour être un de leurs partisans restés dans cette ville. Il leur dit que les Athéniens passaient les nuits à Catane loin de leurs armes Le camp athénien était placé hors de Catane. Les armes, telles que lances et boucliers, étaient déposées en front de bandière. Catane est à dix lieues au N. de Syracuse. ; que si, dans on jour marqué, au lever de l’aurore, les Syracusains voulaient se porter en masse contre le camp, eux-mêmes se chargeaient d’enfermer les soldats dans la ville et de mettre le feu aux vaisseaux ; qu'il suffirait d’attaquer la palissade pour s’emparer du camp ; enfin qu’un grand nombre de Catanéeus seconderaient cette entreprise, pour laquelle ceux qui l’envoyaient avaient déjà tout préparé.
Les généraux syracusains, qui étaient pleins de confiance, et qui songeaient eux-mêmes à marcher sur Catane, crurent cet émissaire sur sa simple parole, et le renvoyèrent après être convenus avec lui du jour où ils paraîtraient. Déjà étaient arrivés les renforts de Sélinonte et de quelques autres alliés. Ordre fut donné aux Syracusains de se tenir prêts à sortir en masse. Les dispositions étant terminées et le jour fixé approchant, ils prirent la route de Catane, et passèrent la nuit sur les bords du fleuve Siméthos, dans le pays des Léontins. Les Athéniens ne les surent pas plus tôt en marche, qu’ils délogèrent avec les Sieules et autres alliés, montèrent sur les vaisseaux et les transports; puis, durant la nuit, ils cinglèrent vers Syracuse. An point du jour, ils descendirent non loin de l’Olympéion, à l’endroit qu'ils voulaient occuper. Les cavaliers syracusains poussèrent jusqu’aux portes de Catane. Là, s’étant aperçus que toute la flotte avait démarré, ils tournèrent bride et avertirent l’infanterie. A l’instant tous ensemble rebroussèrent chemin et revinrent en toute diligence au secours de la ville.
Pendant ce temps, comme la route était longue, les Athéniens purent à leur aise asseoir leur camp dans une position qui les rendait maîtres de commencer à volonté le combat, sans avoir à craindre la cavalerie syracusaine. Ils étaient protégés d’un côté par des clôtures, des maisons, des arbres et un marais ; de l’autre, par des pentes rapides. Ils abattirent les arbres du voisinage, les transportèrent vers la mer, et plantèrent une palissade le long des vaisseaux. Près du Dâscon C’était le nom d’une darse et d’un village situé au fond du grand port de Syracuse et au pied des pentes de l’OIym-péion. Voyez liv. VII, ch. lu. , dans l’endToit le plus accessible aux ennemis, ils élevèrent à la hâte un retranchement en pierres sèches et en bois; enfin ils coupèrent le pont de TAnapos. Durant ces préparatifs, personne ne sortit de la ville pour les troubler. Les premiers qui accoururent furent les cavaliers syracusains, bientôt suivis de toute l’infanterie. D’abord ils s’approchèrent du camp des Athéniens ; mais, nul ne venant à leur rencontre, ils se replièrent, franchirent la route d’fîélore Ou voie Hélorine. C’était la route qui conduisait de Syracuse à la ville d’Hélore, en suivant le bord de la mer, au S. de Syracuse. Voyez liv. VII, ch. lxxx. et bivaquèrent.
Le lendemain, les Athéniens et leurs alliés se déployèrent dans l’ofdre suivant : à l'aile droite les Argiens et les Mantinéens, au centre les Athéniens, à gauche le reste des alliés. La moitié de l’armée fut rangée en avant, sur huit de hauteur; l’autre moitié près des tentes, en carré sur huit également. Celle-ci devait rester en observation et se porter là où besoin serait. Les valets furent placés au milieu de ce cotps de réserve. Les Syracusains formèrent leurs hoplites sur seize de hauteur. C’était leur levée en masse, jointe à quelques auxiliaires, tirés principalement de Sélinonte. G-éla leur avait envoyé deux cents cavaliers ; Camarine une vingtaine de-cavaliers et cinquante archers. A l’aile droite ils placèrent leur cavalerie, forte d’au moins douze cents hommes et soutenue par leurs gens de trait. Au moment d’engager le combat, Nicias parcourut les différents corps de son armée, et les harangua tous ensemble en ces termes :
« Soldats, qui allez combattre pour une même cause, qu’est-il besoin de vous adresser une longue exhortation ? Ce seul appareil est bien plus fait .pour vous inspirer la confiance que ne pourraient les plus beaux discours avec une faible armée. Quand les Argiens, les Mantinéens, les Athéniens et les premiers des insulaires sont ici réunis, comment, avec tant et de si braves compagnons d'armes, ne pas concevoir les plus brillantes espérances? Il y a plus : c’est à une levée en masse que nous avons affaire, et non à des hommes d’élite comme nous ; c’est à des Siciliens, qui peuvent bien nous mépriser, mais qui ne nous tiendront pas tête, parce qu’ils ont moins d’instruction que d’audace. D’ailleurs dites-vous bien que nous sommes fort loin de nos foyers, sur un sol où tout nous est hostile, hormis ce que nous pourrons conquérir à la pointe de l’épée. Aussi mes exhortations sont-elles l’inverse de celles que nos adversaires s’adressent actuellement. Ils se répètent sans aucun doute que c’est pour leur patrie qu’ils vont combattre : moi, je vous dis que vous êtes dans un pays où il faut vaincre sous peine de faire une retraite difficile devant une nuée de cavaliers. Souvenez-vous de votre vaillance; marchez avec intrépidité, et songez que vos difficultés et vos embarras sont plus redoutables que l’ennemi. »
Après cette exhortation, Nicias fit aussitôt avancer l’armée. Les Syracusains ne s’étaient pas-attendus à combattre si promptement ; quelques-uns même étaient allés à la ville, qui était proche. Quelque empressement qu’ils missent à revenir, ils arrivèrent tardivement et se placèrent au hasard, à mesure que chacun rejoignait. Dans cette action, comme dans toutes les autres, ils ne manquèrent ni de courage ni d’ardeur; ils se montrèrent braves autant que le comportait leur expérience ; mais quand elle leur fit défaut, ils furent contraints de quitter la partie, malgré toute leur bonne volonté. Quoique surpris par une attaque brusque et inopinée, ils ne laissèrent pas de prendre les armes et de marcher résolûment à l’ennemi. D’abord de part et d’autre, les soldats armés de pierres, les frondeurs et les archers préludèrent au combat et, comme il arrive aux troupes légères, se mirent en fuite alternativement. Ensuite les devins apportèrent les victimes d’usage, les trompettes des hoplites sonnèrent la charge, et les deux armées s’ébranlèrent à la fois. Les Syracusains se disaient qu’ils allaient combattre pour leur patrie, pour leur salut dans le présent, pour leur liberté dans l’avenir. Chez l’armée ennemie, c’étaient d’autres motifs : pour les Athéniens, le désir de conquérir un pays étranger et de ne pas exposer le leur par une défaite; pour les Argiens et les alliés indépendants, l’envie de partager les conquêtes qu’on allait faire et de retourner victorieux dans leurs foyers ; enfin les alliés sujets d’Athènes étaient soutenus par la pensée qu’il n’y avait de salut pour eux que dans la victoire, et qu’en aidant à subjuguer les autres ils allégeraient leur propre servitude-
Le combat se prolongeait sans qu’aucun des deux partis fît mine de plier, lorsqu’il survint des tonnerres et des éclairs, accompagnés de torrents de pluie. Les nouveaux soldats, ceux qui assistaient à leur première bataille, s’effrayaient de ce phénomène ; mais les vieux le regardaient comme l'effet de la saison et s’étonnaient bien davantage de la résistance qu’ils rencontraient. Enfin les Argiens enfoncèrent l’aile gauche, tandis que les Athéniens forçaient le centre de la ligne opposée ; dès lors tout le reste des Syracusains lâcha pied. La poursuite ne fut pas longue; car la cavalerie syracusaine, qui était nombreuse et n’avait pas été rompue, fondait sur les soldats ennemis qui-s’écartaient du gros de la troupe et les ramenait. Les Athéniens, les rangs serrés, suivirent l’ennemi aussi loin qu’ils le purent Sans s’aventurer ; puis ils revinrent et dressèrent un trophée. Les Syracusains se rallièrent sur la route d'fiélore, s'y reformèrent de leur mieux, et envoyèrent un détachement à lOlympéion, de crainte que les Athéniens ne missent la main sur les trésors qui s’y trouvaient. Le reste de l’armée rentra dans la ville.
Les Athéniens ne firent aucun mouvement contre le temple. Ils relevèrent leurs morts, les placèrent sur un bûcherr et bivaquèrent sur le champ de bataille. Le lendemain, ils rendirent aux Syracusains leurs morts, au nombre de deux cent soixante, y compris les alliéa, et recueillirent les ossements des leurs, montant à une cinquantaine, Athéniens ou alliés. Chargés des dépouilles des ennemis, ils se rembarquèrent pour Catane. On était alors en hiver, et il ne semblait guère possible de continuer les opérations avant d’avoir reçu des cavaliers d’Athènes et des alliés siciliens, pour ne pas être absolument dominés par la cavalerie ennemie. Ils avaient aussi le projet de ramasser de l'argent en Sicile, d’en faire venir d’Athènes et de s’allier certaines villes, qu’on devait trouver plus traitables depuis l’issue du combat; enfin ils voulaient se procurer des vivres et tout le matériel nécessaire pour attaquer Syracuse dès le printemps. C’est dans cette intention qu’ils retournèrent prendre leurs quartiers d’hiver à Naxos et à Catane.
Les Syracusains, après avoir enterré leurs morts, tinrent une assemblée. Ou y entendit Hermocratès filsd’ffennon, l’homme qui, à l’intelligence la plus rare, joignait le plus de talents militaires et d’éclatante valeur. Il chercha à relever les esprits et à prévenir l’abattement résultant d’un premier échec. Selon lui, ce n’était pas le courage des Syracusains qui avait été vaincu ; tout le mal venait du désordre; et encore ne s’é-taient-ils pas montrés aussi inférieurs qu’on pouvait s'y attendre dans une lutte avec les plus habiles des Grecs, où ils avaient eu affaire, eux novices et apprentis, pour ainsi dire, avec des ennemis consommés dans l’art de la guerre Le texte reçu porte χειροτέχνας, qu’on rapporte par opposition à Ιδιώτας, et qu’on traduit par de simples artisans. Mais en lisant χειροτέχναις, on établit une antithèse expressive entre les soldats passés maîtres et les simples apprentis. J’ai suivi cette variante, quoiqu’elle n’ait pour elle que l’autorité d’un seul manuscrit. . Ce qui nuisait surtout, c’était la multiplicité des généraux — il n’y en avait pas moins de quinze — jointe à l’insubordination de la multitude. Avec un petit nombre de chefs expérimentés, en profitant de l’hiver pour recruter les hoplites, pour fournir des armes à ceux qui en manquaient et les astreindre à des exercices réguliers, on finirait selon toute apparence par triompher des ennemis, puisqu’au courage qu’on possédait déjà s’ajouterait la discipline, deux qualités qui s’accroîtraient naturellement, la discipline par l’habitude des dangers, le courage par le savoir qui double la confiance. Il fallait donc élire peu de généraux, les revêtir d’un pouvoir absolu, et s’engagér envers eux par serment à les laisser gouverner à leur guise. Par là il y aurait plus de secret, d’unité et de vigueur dans le commandement.
Les Syracusains suivirent ses conseils. Ils élurent trois généraux, savoir Hermocratès lui-même, Héraclidès fils de Lysimachos et Sicanos fils d’Exécestos. Ils députèrent à Corinthe et à Lacédémone pour réclamer assistance, et pour engager les Lacédémoniens à faire en leur faveur une diversion plus active contre l’Attique. C’était le moyen de contraindre les Athéniens à évacuer la Sicile, ou du moins d’entraver l’envoi des renforts destinés à l’expédition.