Book 6
XXX. On était déjà au milieu de l’été quand, à la suite de cette affaire, l’expédition de Sicile mit à la voile. Corcyre avait été assignée d’avance pour rendezvous à la plupart des alliés, aux transports des vivres, aux bâtiments de charge et à tous les bagages qui suivaient l’expédition. Toute l’armée réunie devait, de là, se diriger vers le promontoire d’lapygie, à travers le golfe d’Ionie. Les Athéniens et ceux des alliés qui étaient à Athènes, descendirent au Pirée au jour fixé, et dès l’aurore montèrent sur les vaisseaux pour faire voile. Toute la population de la ville, pour ainsi dire, citoyens et étrangers, était descendue avec eux; chacun, parmi les gens du pays, accompagnait les siens : ceux-ci leurs amis, ceux-là leurs pareilts, d’autres leurs fils; ils étaient là, mêlant des gémissements à leurs espérances, préoccupés des biens qu’ils allaient conquérir, mais aussi de l’incertitude de revoir jamais ceux qui leur étaient chers, lorsqu’ils songeaient quelle longue navigation allait les séparer de leur patrie.
Dans ce moment de séparation mutuelle et à l’approche du péril, les risques de l’expédition s’offraient bien plus vivement que lorsqu’ils l’avaient décrétée cependant les forces dont ils disposaient, la multitude des ressources de tout genre qu’embrassait le regard, frappaient les yeux et inspiraient la confiance. Quant aux étrangers et au reste de la multitude, ils étaient venus pour jouir de la vue, comme à un spectacle d’un haut intérêt et que l’imagination ne pouvait se représenter.
XXXI. C’était en effet, la première fois qu’on vît sortir d’une seule ville les armements les plus splendides, la plus magnifique expédition que la Grèce eût fournie jusqu’alors. Sans doute, pour le nombre des vaisseaux et des hoplites, l’expédition dirigée contre Épidaure par Périclès, et ensuite contre Potidée par Hagnon, ne le cédait en rien; car elle comptait quatre mille hoplites et trois cents cavaliers athéniens, cent galères d'Athènes, cinquante de Lesbos et de Chio, sans parler d’une multitude d’alliés quiy prirent part. Mais alors la traversée devait être courte; l’appareil était médiocre : ici, au contraire, l’expédition était organisée en prévision d’une longue guerre, abondamment pourvue, pour parer à toute éventualité, et d’armements maritimes et de forces de terre. La flotte avait été équipée à grands frais par les triérarques et par la ville : l’État payait une drachme par jour à chaque matelot, et fournissait des vaisseaux vides, à savoir : soixante bâtiments légersThucydide désigne ainsi les trirèmes de combat, par opposition aux vaisseaux de transport. et quarante pour le transport des hoplites; il les pourvoyait des meilleurs équipages de matelots. i Thucydide désigne ainsi les trirèmes de combat, par opposition aux vaisseaux de transport. Les triérarques donnaient aux thranites et aux matelotsLes thranites sont les rameurs du banc le plus élevé, ceux qui fatiguaient le plus; les matelots dont parle Thucydide étaient la partie de l’équipage distincte des rameurs· un supplément à la solde payée par le trésor. Leurs bâtiments étaient décorés de sculptures et emménagés avec luxe; chacun d’eux s’ingéniait à l’envi pour que son navire se distinguât par quelque caractère d’élégance et par la supériorité do sa marche. L’armée de terre, avait été choisie sur les rôles d’élite : la beauté des armes et des vêlements y était l’objet d’une ardente rivalité; entre eux c’était une émulation incessante à bien remplir l’emploi confié à chacun; et on eût dit plutôt un étalage de force et de puissance à la face du reste de la Grèce qu’un armement contre les ennemis. En effet, si on calculait les dépenses du trésor public et celles particulières à chaque homme de l’expédition : pour l’État, ce qu’il avait déjà dépensé et ce qu’il donnait aux généraux qu’il envoyait; pour les particuliers, les sommes déjà consacrées à l’équipement, à la construction des vaisseaux par les triérarques, et celles dont ils devaient avoir besoin encore; la réserve que chacun, en partant pour une longue expédition, devait vraisemblablement emporter pour le voyage, indépendamment de la solde qu’il recevait du trésor; ce que les soldats et les marchands emportaient pour les achats, on trouverait qu’en somme bien des talents sortirent de la ville. Cette expédition ne fut pas moins fameuse par son incroyable audace et l’éclatant spectacle qu’elle présenta, que par la supériorité de l’armée relativement aux peuples qu’on allait attaquer; c’était d’ailleurs la navigation la plus loin- i Les thranites sont les rameurs du banc le plus élevé, ceux qui fatiguaient le plus; les matelots dont parle Thucydide étaient la partie de l’équipage distincte des rameurs· taine entreprise jusque-là, et jamais plus vastes espérances n’avaient été conçues d’ajouter un brillant avenir aux prospérités présentes.
XXXII. Quand les troupes furent embarquées et les bâtiments chargés de tout ce qu’on devait emporter, la trompette donna le signal du silence : les prières d’usage avant le départ furent faites, non point sur chaque vaisseau isolément, mais en commun, par l’armée entière, à la voix d’un héraut. Les cratères remplis dans toute l’armée à la fois, soldats et chefs firent des libations dans des coupes d’or et d’argent. A leurs prières se joignaient celles de toute la foule répandue sur le rivage, des citoyens et de tous ceux qui s’intéressaient à leurs succès. On chanta le Péan, et, les libations terminées, on mit à la voile. D’abord ils sortirent du port à la file, et, jusqu’à Égine, ils rivalisèrent de vitesse; ils se dirigeaient en toute hâte vers Corcyre, où se réunissaient aussi tous les contingents des alliés.
Cependant la nouvelle de cette expédition arrivait d’une foule de points à Syracuse; mais pendant longtemps on refusa d’en rien croire. Néanmoins une assemblée fut convoquée, et voici dans quel sens parlèrent, soit ceux qui croyaient à l’expédition des Athéniens, soit ceux qui la révoquaient en doute. Hermocrate, fils d’Hermon, s’avança, et, en homme qui se croit bien instruit de l’état des choses, il prit la parole et donna cet avis :
XXXIII. « Mes déclarations sur la réalité de l’expédition vous paraîtront peut-être incroyables, comme celles de bien d’autres; je sais d’ailleurs que, quand on dit ou annonce des choses invraisemblables, non-seulement on n’inspire aucune confiance, mais on passe même pour dépourvu de sens. Cependant je ne me laisserai pas arrêter par la' crainte, quand la république est en danger, surtout avec la conscience que je suis mieux informé qu’un autre de ce que je vais dire. Les Athéniens s’avancent contre nous; — cela vous étonne fort,— ils marchent avec une nombreuse armée de terre et de mer. Leur prétexte est l’alliance des Égestains et le rétablissement des Léontins; mais, en réalité, ils convoitent la Sicile et surtout notre ville, persuadés qu’avec elle ils auront aisément le reste. Convaincus donc qu’ils vont bientôt arriver, voyez quels sont, avec vos ressources actuelles, les meilleurs moyens de les repousser, au lieu de vous laisser prendre au dépourvu par dédain, ou endormir dans une complète incurie par incrédulité.
« Mais, tout en croyant à l’entrepnse, ne vous effrayez ni de leur audace, ni de leurs forces : quoi qu’ils fassent, ils auront à souffrir autant que nous; et même l’immensité des forces qui nous attaquent aura son utilité; car notre situation n’en sera que meilleure avec les autres peuples de Sicile, que l’effroi disposera plus favorablement à s’unir à nous. Que si nous parvenons à les vaincre, ou à les repousser sans qu’ils aient rien fait de ce qu’ils prétendent (car, quant à réaliser leurs espérances, je ne le crains pas), ce sera pour nous le plus glorieux des événements, et je suis loin d’en désespérer. Rarement, en effet, de grandes armées, grecques ou barbares, ont réussi dans de lointaines expéditions; elles ne peuvent pas arriver plus nombreuses que les habitants du pays et des contrées voisines;— car la crainte fait que tout le monde se lève, — et si le manaue des objets de première nécessité sur une terre étrangère amène pour elles quelque échec, quoique leurs désastres tiennent surtout à elles-mêmes, elles n’en laissent pas moins la gloire aux peuples attaqués. C’est ainsi que les Athéniens eux-mêmes, lors des désastres aussi nombreux qu’imprévus du Mède, durent à la déclaration par lui faite qu’il marchait contre Athènes une illustration plus grande; et nous aussi, nous ne devons pas désespérer d’une pareille fortune.
XXXIV. « Faisons donc ici nos préparatifs avec confiance; en même temps envoyons chez les Sicèles pour raffermir encore les bonnes dispositions des uns, et contracter avec les autres, s’il est possible, amitié et alliance. Envoyons aussi des ambassadeurs aux aûtres villes de Sicile pour leur démontrer que le danger nous est commun à tous, et aux peuples d’ltalie pour qu’ils fassent alliance avec nous, ou du moins n’accueillent pas les Athéniens. Il serait bon même, je crois, de députer aussi à Carthage; car elle n’est pas sans inquiétude; tout au contraire, elle redoute sans cesse que les Athéniens ne viennent un jour l’attaquer. Peut- être saisiront-ils avec empressement cette occasion, dans la pensée qu’en la laissant échapper, ils pourront se trouver dans l’embarras; et alors ils nous viendront en aide de façon ou d’autre, secrètement du moins, si ce n’est ouvertement; car, s’ils le veulent, personne aujourd’hui n’est mieux en position de le faire : ils possèdent en or et en argent d’immenses richesses, gage du succès à la guerre et en toutes choses. Envoyons enfin à Lacédémone et à Corinthe, avec prière de nous secourir ici et de reprendre les hostilités en Grèce.
« Mais il y aurait, suivant moi, une mesure décisive entre toutes; aussi, quoique votre apathie habituelle me laisse peu de chances de vous persuader, j’en parlerai néanmoins. Ces erait de nous entendre avec tous les Siciliens, ou du moins avec la plus grande partie, de mettre en mer tous les bâtiments disponibles, avec deux mois de vivres, d’aller à la rencontre des Athéniens à Tarente et au cap d’lapygie, et de leur montrer qu’avant la lutte pour la Sicile, ils en auront une autre à soutenir pour le passage de la mer lonienne. Rien ne serait plus propre à les frapper de terreur : par là nous leur donnerions à penser que nous avons pour base d’opérations un pays ami dont nous sommes les gardiens (car Tarente nous accueillerait); qu’ils ont eux-mêmes une vaste étendue de mer à traverser avec tout leur appareil; qu’il est difficile, dans une traversée aussi longue, de rester en bon ordre; enfin, qu’il nous sera facile d’attaquer leur flotte quand elle s’avancera lentement et par petites divisions. Supposons au contraire que leur flotte se masse, et qu’allégée des bâtiments de charge, elle prenne l’avance pour nous attaquer; s’ils naviguent à la rame, nous tomberons sur eux quand ils seront fatigués; si nous ne le voulons pas, Tarente nous offrira un refuge. Mais eux qui, en vue de livrer un combat, se seront avancés avec peu de provisions, en manqueront sur des plages désertes; s’il y restent, nous les tiendrons en échec; s’ils tentent d’avancer, il leur faudra laisser en arrière leurs bagages; les dispositions douteuses des villes, l’incertitude de l’accueil les jetteront dans l'abattement. Aussi suis-je convaincu qu’arrêtés par ces réflexions, ils ne partiront même pas de Corcyre; occupés à délibérer, à envoyer des reconnaissances pour savoir notre nombre et notre position, ils se laisseront gagner par l’hiver, ou bien, effrayés de cette attitude imprévue, ils renonceront à l’expédition. D’ailleurs le plus expérimenté de leurs généraux ne commande qu’à regret, à ce qu’on m’assure; et, si nous faisons quelque démonstration sérieuse, il saisira avec joie ce prétexte. On exagérera nos forces, j’en suis persuadé : les opinions des hommes se règlent sur les ouï-dire; quand on attaque les premiers, ou du moins quand on montre d’avance aux agresseurs qu’on les attend de pied ferme, on inspire plus de terreur, parce qu’on paraît à la hauteur du danger. Telle sera, en cette circonstance, l’impression des Athéniens; ils nous attaquent avec la pensée que nous ne résisterons pas; ils nous méprisent à juste titre, parce que nous ne les avons pas écrasés de concert avec les Lacédémoniens; mais s’ils nous voient déployer une audace sur laquelle ils ne comptent pas, ils seront plus frappés de cette attitude imprévue que de nos forces réelles.
« Croyez-moi donc : avant tout, osez prendre ce parti; sinon, faites du moins en toute hâte vos préparatifs de guerre. Que cette pensée vous soit présente à tous, que c’est dans la chaleur de l’action qu’il faut mépriser les agresseurs; mais que, pour le moment, le meilleur parti est de regarder les préparatifs dictés par la crainte comme les plus sûrs, et d’agir comme en vue du danger. L’ennemi s’avance, déjà il est en mer, je le sais, il va paraître. »
XXXV. Ainsi parla Hermocrate. De longs débats s’élevèrent parmi les Syracusains : ceux-ci prétendaient que les Athéniens ne viendraient en aucune façon, et que les assertions d’Hermocrate étaient fausses; a et, « quand ils viendraient, disaient ceux-là, quel mal « pourraient-ils nous faire, sans être plus maltrai- « tés en retour? » D’autres, avec un souverain dédain, tournaient la chose en raillerie. Il y en avait bien peu qui crussent Hermocrate et conçussent des craintes pour l’avenir. Athénagoras s’avança : c'était un des chefs du peuple et l’homme qui avait alors le plus d’ascendant sur la multitude. Il parla ainsi :
XXXVI. « Quiconque ne désire pas que les Athéniens aient cette folle pensée et viennent se livrer ici entre nos mains, est ou un lâche, ou un ennemi de sa patrie. Quant à ceux qui apportent de pareilles nouvelles et jettent l’effroi parmi vous, ce qui m’étonne, ce n’est pas leur audace, mais leur sottise, s’ils ne sentent pas que leurs motifs sont à jour. Ceux qui personnellement ont peur, veulent jeter l’effroi dans le public afin de dissimuler leurs propres sentiments sous le voile de la consternation générale. Tel est en ce moment le but de ces nouvelles : elles ne se produisent pas d’elles-mêmes, mais émanent d’hommes qui ne savent qu’exciter sans cesse de telles agitations. Quant à vous, si vous êtes sages, vous prendrez en considération, pour vous guider sur le parti à prendre, non ce qu’annoncent de telles gens, mais ce que doivent faire des hommes prudents et d’une grande expérience, tels que je me figure les Athéniens. Il n’est pas vraisemblable qu’ils laissent derrière eux les Péloponnésiens, et qu’avant d’avoir définitivement terminé la guerre chez eux, ils viennent de propos délibéré entreprendre une autre guerre non moins considérable. Car, pour ma part, je suis convaincu qu’ils se félicitent, au contraire, en voyant le nombre et la puissance de nos cités, de ce que nous n’allons pas les attaquer nous-mêmes.
XXXVII. « Et quand ils viendraient, comme on le dit, je crois la Sicile plus en état que le Péloponnèse de les combattre avec succès, d’autant qu’elle est mieux pourvue sous tous les rapports; je crois que notre ville seule est plus forte de beaucoup que l’armée qui, dit-on, s’avance maintenant, fût-elle deux fois plus nombreuse encore. Ce que je sais, c’est qu’ils n’amèneront pas de cavalerie, et qu’à part un très-petit nombre de chevaux levés chez les Égestains, ils ne pourront en tirer d’ici : ils ne pourront pas davantage, venant sur des vaisseaux, amener une armée d’hoplites égale à la nôtre; car le transport est une grande affaire lorsqu’il faut tout à la fois avoir des bâtiments légers pour une traversée aussi longue, et amener l’immense matériel nécessaire pour attaquer une ville de cette importance. Aussi, telle est ma conviction à cet égard, que je crois difficile qu’ils ne soient pas anéantis, quand même ils auraient pour base d’opérations une autre ville aussi grande que Syracuse et seraient maîtres d’un pays frontière, d’où ils pussent nous faire la guerre : à plus forte raison quand ils auront toute la Sicile pour ennemie, — car elle se lèvera tout entière, — quand il leur faudra se retrancher au sortir de leurs vaisseaux, sans autre point d’appui que de mauvaises tentes et des dispositions faites à la hâte, en présence de notre cavalerie qui ne leur permettra pas de s’écarter. En un mot, je suis persuadé qu’ils ne pourront pas même tenir la campagne, tant je crois nos forces supérieures!
XXXVIII. « Au reste, tout ce que je dis, les Athéniens le savent, et ils ne s’occupent, j’en suis sûr, qu’àgar- der leurs possessions, tandis qu’il se trouve ici des gens pour inventer ce qui n’est pas et ne saurait être. Ces gens-là, je les connais, non pas d’aujourd’hui, mais de tout temps : je sais que par de semblables discours et d’autres plus pervers encore, ainsi que par leurs actes, ils veulent effrayer la multitude et usurper l’autorité dans l’État. Et je crains bien que quelque jour, à force de tentatives, ils ne réussissent, tandis que nous hésitons lâchement à prévenir leurs desseins avant d’en sentir les effets, et à les punir quand nous les connaissons. Aussi est-ce pour cela que notre ville jouit si rarement du repos, agitée qu’elle est par de nombreuses séditions, plus souvent en guerre contre elle-même que contre ses ennemis, soumise quelquefois à la tyrannie et à d’iniques dominations. Pour moi, je travaillerai, si vous voulez me suivre, à ce que rien de pareil n’arrive de nos jours; avec vous, avec la multitude, j’emploierai la persuasion; avec les auteurs de semblables trames, la répression, non pas seulement pour les crimes flagrants,— il est difficile de les surprendre, mais pour ceux qu’ils méditent et ne peuvent accomplir. Car avec un ennemi, ce n’est pas assez de se mettre en garde contre les actes, il faut se prémunir contre les intentions, puisque, faute de l’avoir prévenu, on sera surpris par ses coups. Quant aux richesLe texte dit ολίγους, le petit nombre. C’est ainsi que Thucydide désigne presque toujours la classe des riches., je les dévoilerai, je les surveillerai, je les avertirai : ce sera le meilleur moyen, je crois, de les détourner de mal faire.
« Et vous, jeunes gens, — car j’ai souvent réfléchi à i Le texte dit ολίγους, le petit nombre. C’est ainsi que Thucydide désigne presque toujours la classe des riches. cela, — que voulez-vous donc? Déjà commander? Mais la loi s’y oppose; et la loi a été établie bien plus en vue de votre incapacité que dans une intention blessante contre ceux qui seraient capables. L’égalité avec la multitude vous pèse? Et comment serait-il juste que des égaux ne jouissent pas de l’égalité?
XXXIX. « On dira que la démocratie n’est ni intelligente, ni juste; que les détenteurs des richesses sont les plus capables de bien gouverner. Et moi je réponds d’abord que ce qu’on appelle le peuple, c’est l’État tout entier dont l’oligarchie n’est qu’une fraction; ensuite que les riches excellent à garder les richesses, les gens instruits à donner des conseils, et la multitude à juger après avoir été instruite. Dans une démocratie, chacune de ces classes en particulier, et toutes ensemble, jouissent des mêmes droits : l’oligarchie, au contraire, abandonne bien à la multitude sa part des dangers; mais, pour les avantages, non contente de prendre la première part, elle attire à elle et garde le tout. Voilà ce que convoitent chez vous les riches et les jeunes gens, ce qu’il leur est impossible d’atteindre dans un grand État. Et pourtant, maintenant encore!... O les plus insensés des hommes! Vous êtes ou les plus ineptes des Grecs que je connaisse si vous ne sentez pas que vous poursuivez de criminels desseins, ou les plus pervers, si, le sachant, vous persistez dans votre audace.
XL. « Mieux instruits, ou revenus à résipiscence, travaillez, dans l’intérêt de l’État, à accroître les biens communs à tous, persuadés que les gens de bien parmi vous y participeront autant et même plus que la multitude, et qu’en agissant autrement vous risquez de tout perdre. Cessez donc de répandre de semblables nouvelles; car on vous devine et on ne s’y laissera pas prendre. Cette ville saura, même si les Athéniens arrivent, les repousser comme elle le doit; pour cela, nous avons des généraux qui auront l’oeil aux événements; et si rien de tout cela n’est vrai, comme je le crois, la république ne se sera pas jetée de propos délibéré dans la servitude, en se laissant effrayer par vos nouvelles et en vous choisissant pour chefs : elle veillera par elle-même, jugera vos discours comme équivalant à des actes, et ne se laissera pas ravir, en vous prêtant l’oreille, la liberté dont elle jouit; elle s’appliquera, au contraire, à la sauver en se gardant d’obtempérer jamais à vos conseils. »
XLI. Ainsi parla Athénagoras. Un des généraux se leva alors, et, sans permettre à personne autre de s’avancer, il s’exprima ainsi lui-même sur l’objet du débat : e Il n’est sage ni de se livrer à des récriminations mutuelles, ni de les écouter et de les accueillir. En présence de ces rumeurs, le mieux est que chaque particulier, que la république entière, avise aux moyens de repousser l’agression. Si ces préparatifs sont inutiles, il n’y aura aucun inconvénient à ce que l’État soit bien pourvu de chevaux, d’armes et de tout ce qui as sure le succès à la guerre. Ces soins et ces dispositions nous regardent : nous enverrons en outre des agents dans les villes pour observer et prendre toutes les mesures qui paraîtront nécessaires; déjà même nous y avons pourvu; enfin nous vous ferons part de ce que nous pourrons apprendre. » Après ce discours du général, l’assemblée se sépara.
XLII. Les Athéniens étaient déjà réunis à Corcyre avec tous leurs alliés. Les généraux passèrent d’abord une nouvelle revue de l’armée, et réglèrent l’ordre dans lequel elle devait aborder et camper. Ils en firent trois divisions, une pour chacun d’eux, et les tirèrent au sort. Leur but était, en naviguant séparément, d’éprouver moins de difficultés à faire de l’eau, à trouver des ports et à se procurer des vivres dans les lieux de relâche; ils voulaient d’ailleurs maintenir plus d’ordre et de subordination dans l’armée, en soumettant chaque corps à un général. Ensuite ils se firent précéder en Italie et en Sicile par trois vaisseaux, avec mission de s’informer des villes qui voudraient les recevoir, et de revenir à la rencontre de la flotte pour leur transmettre ces renseignements avant l’arrivée.
XLIII. Ces dispositions prises, les Athéniens levèrent l’ancre avec ces immenses armements, et firent voile de Corcyre vers la Sicile. Ils avaient en tout cent trente-quatre trirèmes et deux pentécontores de Rhodes; sur ce nombre, Athènes avait équipé cent bâtiments, dont soixante trirèmes légères, et le surplus pour le transport des troupes. Chio et les autres alliés fournissaient le reste de la flotte. Les hoplites étaient en tout cinq mille et cent, dont quinze cents Athéniens portés au rôleOn ne portait au rôle que les citoyens; les raétoeques en ôtaient exclus et même les citoyens de la dernière classe, les thètes, comme trop pauvres pour subvenir aux frais de l’équipement et à toutes les dépenses qui restaient à la charge des soldats., et sept cents thètes, embarqués comme soldats de marine. Le reste se composait des alliés qui prenaient part à l’expédition; des contingents des peuples sujets d’Athènes, de cinq cents Argiens et de deux cent cinquante Mantinéens et merce- i On ne portait au rôle que les citoyens; les raétoeques en ôtaient exclus et même les citoyens de la dernière classe, les thètes, comme trop pauvres pour subvenir aux frais de l’équipement et à toutes les dépenses qui restaient à la charge des soldats. naires. De plus, trois cent quatre-vingts archers, dont quatre-vingts Cretois; sept cents frondeurs de Rhodes, et cent vingt bannis de Mégare, armés à la légère. Pour le transport des chevaux il n’y avait qu’un seul vaisseau nortant trente cavaliers.
XLIV. Tel fut le premier armement transporté en Sicile pour cette guerre. Trente bâtiments de charge suivaient avec les vivres, les boulangers, les maçons, les charpentiers, et tout l’attirail nécessaire à la construction des murailles. A ce convoi étaient joints, comme partie intégrante de l’expédition, cent autres transports, sans compter une foule de navires de charge et de commerce qui suivaient librement pour l’approvisionnement des marchés. Toute celle flotte sortit de Corcyre et traversa le golfe d’Ionie. On aborda soit au promontoire d’lapygie, soit à Tarente et ailleurs, suivant la commodité de chacun; puis l’expédition tout entière côtoya l’ltalie. Aucune ville ne leur ouvrit ni ses murs, ni ses marchés : on leur permettait seulement d’ancrer et de faire de l’eau, ce qui fut même refusé par Tarente et Locres. Enfin ils arrivèrent à Rhégium, promontoire d’ltalie, où ils se réunirent. Mais, comme on ne les reçut pas dans la ville, ils durent camper au dehors, dans l’enceinte sacrée de Diane, où un marché leur fut ouvert. Ils tirèrent leurs vaisseaux à terre et prirent quelque repos. Là, ils entrèrent en pourparlers avec les Rhégiens, et leur représentèrent qu’en qualité de Chalcidiens ils devaient secourir les Léontins, qui avaient même origine. La réponse des Rhégiens fut qu’ils resteraient neutres et se conformeraient à ce qui serait arrêté en commun par les autres cités itàliennes.
Cependant les Athéniens avaient les yeux sur la Si- cile, afin d’aviser, d’après l’état des choses, aux mesures les plus propres à assurer le succès; en même temps ils attendaient d’Égeste les vaisseaux expédiés en avant pour vérifier si les déclarations faites à Athènes par les envoyés, au sujet des trésors, étaient vraies.
XLV. Déjà, cependant, les Syracusains recevaient de toutes parts, et en particulier de leurs propres agents, la nouvelle positive que la flotte était à Rhégium. Dès lors il n’y eut plus de doute, et tous à l’envi s’empressèrent de pourvoir à la défense. Ils envoyèrent de tous côtés chez les Sicèles, ici des troupes de garde, là des ambassadeurs, mirent garnison dans les forts disséminés sur la surface du pays, firent dans la ville l’inspection des armes et des chevaux, et veillèrent à ce que le matériel fût en bon état; en un mot, ils disposèrent tout comme pour une guerre imminente, attendue d’un instant à l’autre.
XLVI. Les trois vaisseaux envoyés en avant revinrent d’Égeste joindre les Athéniens à Rhégium. Ils annonçaient que toutes les richesses promises n’existaient point, et qu’on n’avait pu montrer que trente talents. Les généraux furent tout d’abord déconcertés; c’était pour eux une première déception. De plus, les Rhégiens refusaient leur concours, malgré les instances qu’on leur avait faites d’abord, avec quelque probabilité de succès, vu leur parenté avec les Égestains et l’aipilié qui, de tout temps, les unissait à Athènes. Pour Égeste, Nicias s’y était attendu; mais chez les deux autres généraux l’étonnement fut plus grand. Voici, du reste, à quel artifice les Égestains avaient eu recours lorsque les premiers députés des Athéniens étaient venus chez eux étudier l’état de leurs ressour- ces : ils les conduisirent au temple d’Aphrodite, à Éryx, et étalèrent devant eux les offrandes, c’est-à-dire des vases, des aiguières, des cassolettes et une grande quantité d’autres objets d’une valeur médiocre en réalité, mais qui, étant d’argent, paraissaient à la vue d’un prix bien supérieur. Des particuliers invitèrent aussi chez eux les équipages des trirèmes : là se trouvait réunie toute la vaisselle d’or et d’argent d’Égeste, même celle empruntée aux villes voisines, grecques ou phéniciennes, et que chacun produisait dans les repas comme sa propriété. C’était presque toujours la même qui servait; mais comme on en voyait partout une grande quantité, les Athéniens des trirèmes furent éblouis, et, de retour à Athènes, publièrent qu’ils avaient vu des richesses immenses. Trompés eux-mêmes, ils firent partager aux autres leur erreur; aussi, quand le bruit sè répandit qu’il n’y avait aucunes richesses à Égeste, reçurent-ils de violents reproches des soldats. Les généraux se consultèrent sur la situation.
XLVII. L’avis de Nicias était de faire voile, avec toute l’armée, vers Sélinonte, but principal de l’expédition : si les Égestains fournissaient une solde pour toute l’armée, on se déciderait en conséquence; sinon, on réclamerait d’eux des vivres pour les soixante vaisseaux qu’ils avaient demandés; on s’arrêterait pour réconcilier avec eux, de gré ou de force, les habitants de Sélinonte; puis on côtoierait les autres villes, et, après leur avoir montré la puissance des Athéniens, leur zèle à servir leurs amis et leurs alliés, on reviendrait à Athènes; à moins cependant qu’il ne s’offrît promptement, et d’une manière inattendue, quelque occasion de servir les Léontins, ou de s’attacher quel- que autre ville, mais sans compromettre les intérêts de la république en laissant peser sur elle toutes les dépenses.
XLVIII. Alcibiade dit qu’il ne fallait pas, après avoir mis en mer avec de pareilles forces, s’en retourner honteusement sans avoir rien fait : qu’on devait envoyer des hérauts dans toutes les villes, Sélinonte et Syracuse exceptées, agir auprès des Sicèles, détacher les uns de Syracuse et se concilier l’amitié des autres pour en obtenir des subsistances et une armée. Qu’avant tout il fallait gagner les Messéniens; que leur ville était le point le plus favorable pour la traversée et l’abordage en Sicile, et qu’elle offrirait à l’armée un bon port et une excellente base d’opérations; qu’enfin, après avoir attiré à soi les villes et reconnu le parti que chacun embrasserait, on attaquerait Syracuse et Sélinonte, si elles refusaient, celle-ci de s’accorder avec Egcsle, celle-là de rétablir les Léontins.
XLIX. Lamachos, contrairement à cet avis, proposa de cingler vers Syracuse et de transporter au plus tôt la lutte sous les murs de cette ville, avant que les préparatifs y fussent faits et le premier effroi dissipé. Il disait que c’est surtout au premier moment qu’une armée paraît redoutable; que si elle tarde, les esprits se raffermissent avant de l’avoir aperçue, la vue est moins troublée, et déjà on la dédaigne. Qu’il fallait donc tomber sur l’ennemi à l’improviste pendant qu’on était encore attendu avec effroi; qu’on aurait d’autant plus de chances de succès et que tout contribuerait à l’épouvante, l’aspect de l’armée qui ne paraîtrait jamais plus nombreuse, l’attente du mal qu’elle allait faire, et par-dessus tout la nécessité de courir sur-le-champ les hasards du combat. Que probablement beaucoup d’habitants étaient restés au dehors dans la campagne, ne croyant pas à l’invasion, et que leur retraite laisserait l’arméeParce que, se retirant à la bâte, ils ne pourraient pas rentrer toutes leurs provisions. dans l’abondance, si elle campait victorieuse sous les murs de la ville. Les autres peuples de Sicile seraient alors moins portés à s’allier aux Syracusains et passeraient aux Athéniens, au lieu d’observer et d’attendre que la victoire soit décidée. Il ajoutait que, pour avoir un port de refuge, il fallait retourner et jeter l’ancre à Mégare, place déserte et peu éloignée de Syracuse par terre et par mer.
L. Lamachos, tout en émettant personnellement cet avis, se rangea à celui d’Alcibiade. Celui-ci se fit transporter par son vaisseau à Messène, et fit, sans succès, des propositions d’alliance : on lui répondit que les Athéniens ne seraient pas reçus dans la ville, mais qu’on leur ouvrirait un marché au dehors. Il retourna à Rhégium. Aussitôt les généraux embarquèrent des troupes sur soixante de leurs vaisseanx, prirent des vivres et cinglèrent en côtoyant vers Naxos. — Un d’entre eux gardait à Rhégium le reste de l’armée.— Reçus à Naxos, ils suivirent la côte jusqu’à Catane; mais on ne voulut pas les y recevoir; car les Syracusains avaient des partisans dans la ville. Ils entrèrent dans le fleuve Térias, y passèrent la nuit et firent voile le lendemain pour Syracuse. Toute la flotte marchait à la file, à l’exception de dix vaisseaux expédiés en avant, avec ordre de pénétrer dans le grand port, d’observer s’il y avait quelques bâtiments mis à flot, et de procla- 1 Parce que, se retirant à la bâte, ils ne pourraient pas rentrer toutes leurs provisions. mer du haut des vaisseaux, en rangeant le rivage, que les Athéniens venaient, en vertu de l'alliance et de la communauté d’origine, pour rétablir les Léontins; que ceux d’entre eux qui étaient à Syracuse, pouvaient sans crainte se rendre auprès des Athéniens, leurs amis et leurs bienfaiteurs. Après cette proclamation, ils inspectèrent la ville, les ports, et toutes les positions sur lesquelles ils pourraient s’appuyer pour l’attaque; puis ils retournèrent à Catane.
LI. Les Catanéens convoquèrent une assemblée, et, sans admettre l’armée, engagèrent les généraux à entrer pour exposer leurs intentions. Pendant qu’Alcibiade parlait et que l’attention des habitants se portait vers l’assemblée, les soldats démolirent, sans être vus, une petite porte mal murée, entrèrent dans la ville et se répandirent sur la place. Ceux des Catanéens qui étaient favorables à Syracuse, voyant les soldats à l’intérieur, furent saisis de terreur et se sauvèrent au plus vite; mais c’était le petit nombre. Les autres décrétèrent l’alliance avec les Athéniens et les engagèrent à faire venir de Rhégium le reste de l’armée. Les Athéniens firent ensuite voile pour Rhégium; de là ils revinrent, avec toute l’armée, débarquer à Catane et y prirent leurs campements.
LII. On leur annonça de Camarina qu’on les recevrait s’ils se présentaient, et en même temps ils eurent avis qu’une flotte syracusaine appareillait. Ils mirent donc à la mer avec toute leur armée, et cinglèrent d’abord vers Syracuse; puis, n’ayant trouvé aucune flotte équipée, ils continuèrent à ranger la côte jusqu’à Camarina, abordèrent au rivage et envoyèrent un message. Mais les Camarinéens refusèrent de les recevoir, sous prétexte qu’ils étaient obligés par serment à n’admettre qu’un vaisseau athénien à la fois, à moins qu’eux-mêmes n’en mandassent un plus grand nombre. Les Athéniens durent repartir sans avoir rien fait; ils descendirent sur un point du territoire de Syracuse et y firent du butin; mais, attaqués par la cavalerie syracusaine, ils perdirent quelques hommes des troupes légères qui s’étaient écartés, et rentrèrent à Catane.
LIII. Ils y trouvèrent la galère la Salaminienne envoyée d’Athènes pour ordonner à Alcibiade de venir répondre aux accusations que lui intentait la république; même injonction était faite à quelques-uns de ses soldats impliqués par les dénonciateurs soit dans la profanation des mystères, soit dans la question des Hermès. Les Athéniens, après le départ de l’armée, n’avaient pas interrompu l’enquête sur les mystères et les Hermès : sans peser la valeur des dénonciations, ils accueillaient tout dans leurs soupçons; et sur la foi d’hommes pervers, ils arrêtaient et chargeaient de fers des citoyens des plus honorables; ils croyaient que mieux valait éclaircir l'affaire et arriver à la vérité à tout prix, que de laisser, dans le doute, et en se fondant sur la perversité du délateur, échapper un accusé même réputé honnête homme. Le peuple savait, par ouï-dire, que la tyrannie de Pisistrate et de ses fils s’était à la fin appesantie, que d’ailleurs ce n’était ni le peuple lui-même, ni Harmodius, mais bien les Lacédémoniens qui y avaient mis un terme; aussi craignait-il toujours et tout lui était matière à soupçons.
LIV. En effet, l’entreprise audacieuse d’Aristogiton et d’Harmodius eut pour cause une aventure amoureuse. En l’exposant plus au long, je ferai voir que tous les récits, soit des étrangers, soit des Athéniens eux-mêmes, sur leurs propres tyrans et sur cet événement en particulier, sont erronés de tout point. Lorsque Pisistrate mourut en possession de la tyrannie et dans un âge avancé, ce ne fut pas, comme on le croit généralement, Hipparque, mais Hippias, son aîné, qui hérita du pouvoir. Harmodius, à la fleur de l’âge, était d’une éclatante beauté : Arislogiton, citoyen de condition moyenne, en devint amoureux et le posséda. Hipparque, fils d’Hippias, fit de son côté des propositions à Harmodius, qui les refusa et en informa Arislogiton.-Celui-ci, dans la douleur d’un amour jaloux, craignant qu’Hipparque n’usât de son pouvoir pour lui enlever de force Harmodius, forma aussitôt le dessein d’employer tout son crédit à détruire la tyrannie. Cependant Hipparque, ayant échoué dans une nouvelle tentative auprès d’Harmodius, résolut, au lieu de recourir à la violence, de lui faire affront par quelque moyen indirect et sans rien montrer du motif réel. Du reste, son administration en général n’était pas dure envers le peuple, et il évitait d’exciter les haines. Pendant longtemps même, ces tyrans pratiquèrent la vertu et la sagesse : sans exiger des Athéniens plus du vingtième du revenu, ils embellissaient la ville, supportaient les frais de la guerre, et faisaient la dépense des sacrifices. Quant au gouvernement, rien n’était changé aux anciennes lois : seulement ils avaient soin d’avoir toujours dans les premières charges quelqu’un de leur famille : c’est ainsi que plusieurs d’entre eux exercèrent à Athènes la magistrature annuelle, en particulier le fils du tyran Hippias, nommé Pisistrate comme son aïeul. C’est lui qui a élevé, sous son archontat, l'autel des douze dieux sur l’Agora, et celui d’Apollon dans le PythiumTemple d’Apollon Pythien, à Athènes.. Plus tard le peuple athénien ajouta de nouvelles constructions à celui de l’Agora pour l’agrandir et fit disparaître l’inscription; celle du Pythium, quoique fruste, est encore lisible; elle porte :
« Pisistrate, fils d’Hippias, a élevé ce monument de son archontat dans le temple d’Apollon Pythien. »
LV. Qu’Hippias ait exercé le pouvoir comme aîné, c’est ce que j’affirme, et cela d’après des informations plus précises que personne. On peut d’ailleurs s’en convaincre par ce qui suit : il paraît être le seul des fils légitimes de Pisistrate qui ait eu des enfants. C’est ce que prouvent et l’inscription de l’autelElle prouve seulement qu'Hippias eut des enfants. Toute celte argumentation est loin d’être concluante. et celle de la colonne érigée dans l’acropole d’Athènes en mémpire de l’iniquité des tyrans. Aucun fils de Thessalus ni d’Hipparque n’y est nommé, tandis qu’on y voit figurer cinq fils qu’Hippias eut de Myrrhine, fille de Caillas qui, lui-même, avait pour père Hypéréchides. Il était naturel en effet que l’aîné se mariât le premier. De plus, sur la colonne il est inscrit le premier, immédiatement après son père; ce qui n’est pas moins naturel, puisqu’il était l’aîné et lui succéda dans la tyrannie. D’ailleurs, jamais, je crois, Hippias n’aurait pu s’emparer ainsi de la tyrannie sans résistance dès le premier moment, s’il avait dû succéder le jour, mêmeC’est-à-dire an moment même du meurtre. à Hipparque, mort dans l’exercice du pouvoir. Au contraire, la crainte à laquelle il avait dès longtemps habitué les citoyens et le choix de • Temple d’Apollon Pythien, à Athènes. 8 Elle prouve seulement qu'Hippias eut des enfants. Toute celte argumentation est loin d’être concluante. 5 C’est-à-dire an moment même du meurtre. serviteurs dévoués suffirent et au delà à lui assurer la tranquille possession du pouvoir et à écarter les embarras qu’il aurait rencontrés, s’il eût été plus jeune que son frère et n’avait pas eu précédemment l’expérience que donne l’usage du pouvoir. La malheureuse aventure d’Hipparque attira l’attention sur son nom, et lui valut par la suite la réputation d’avoir occupé la tyrannie.
LVI. Hipparque donc, voyant ses avances repoussées par Harmodius, lui fit, comme il en avait formé le dessein, un cruel outrage. On invita sa jeune soeur à porter la corbeilleLes Jeunes filles portaient ainsi des corbeilles aux panathénées et dans les autres solennités : on les choisissait dans les familles les plus illustres. dans une solennité, puis on la chassa en prétextant qu’on ne l’avait pas même invitée, vu son indignité. Harmodius supporta impatiemment cet affront, et Aristogiton en fut encore plus indigné à cause de lui. Ils arrêtèrent toutes leurs mesures avec leurs complices et attendirent les grandes panathénées, le seul jour où les citoyens qui devaient former le cortège pussent se rassembler en armes sans donner lieu au soupçon. Ils devaient eux-mêmes porter les premiers coups, et les autres conjurés leur venir aussitôt en aide contre les gardes. Du reste, ils avaient peu de complices, pour plus dè sûreté; ils espéraient que, quelque peu nombreux qu’ils fussent au début, ceuxlà mêmes qui n’étaient pas prévenus voudraient, ayant les armes à la main, concourir à leur propre affranchissement.
LVII. La fête arrivée, Hippias, entouré de ses gardes, se rendit hors de la ville, sur la place nommée Céra- 1 Les Jeunes filles portaient ainsi des corbeilles aux panathénées et dans les autres solennités : on les choisissait dans les familles les plus illustres. mique11 y avait deux places du même nom, l’une extérieure, l’autre intérieure., pour régler dans tous ses détails la marche du cortège. Déjà Hârmodius et Aristogiton, armés de leurs poignards, s’avançaient pour le frapper, lorsqu’ils aper- çurent un de leurs complices s’entretenant familièrement avec Hippias; — car il était accessible à tous.— Ils se troublent alors, se croient dénoncés et se voient déjà arrêtés. Mais, avant de l’être, ils veulent du moins, s’il est possible, prendre une vengeance anticipée sur celui qui les a offensés, sur la cause première de tous leurs dangers. Tels qu’ils sont, ils se précipitent dans la ville, et rencontrent Hipparque près du lieu nommé Léocorion; aussitôt ils tombent sur lui comme des forcenés, et, transportés l’un par la jalousie, l’autre par la vengeance, ils le frappent et le tuent. Aristogiton échappa d’abord aux gardes, au milieu du concours de la foule; mais il fut pris ensuite et cruellement traité; quant à Hârmodius, il fut tué sur place au moment même.
LVIII. Hippias reçut cette nouvelle au Céramique : au lieu de courir vers le lieu du crime, il se porta immédiatement à la rencontre des citoyens armés qui formaient le cortège, avant qu’ils fussent informés de rien; car ils étaient à distance. Composant son visage pour la circonstance, de manière à ne rien trahir au dehors, il leur enjoignit de se rendre à un endroit qu’il désigna. Ils y allèrent, dans la pensée qu’il avait quelque communication à leur faire; mais Hippias, après avoir fait enlever les armes par ses gardes, choisit aussitôt ceux qu’il soupçonnait et tous ceux qui furent trouvés porteurs de poignards. Car il était d’usage, dans » 11 y avait deux places du même nom, l’une extérieure, l’autre intérieure. les cérémonies, de ne porter que le bouclier et la lance.
LIX. C'est ainsi qu’un dépit amoureux donna naissance à complot, et qu’une terreur subite jeta Harmodius et Aristogiton dans une entreprise plus audacieuse que raisonnée : Une plus dure tyrannie s’appesantit dès lors sur les Athéniens. Hippias, devenu plus défiant, fit périr un grand nombre de citoyens et commença à jeter ses regards au dehors pour voir s’il ne pourrait pas, en cas de révolution, se ménager quelque refuge. Il donna en conséquence sa fille Archédice à Éantidès, fils d Hippoclès, tyran de Lampsaque, — lui, Athénien, à un homme de Lampsaque! — parce qu’il savait que cette famille jouissait d’un grand crédit auprès de Darius. On voit à Lampsaque le tombeau d'Archédice, avec cette inscription : « Cette poussière couvre Archédice, fille d’Hippias, homme éminent parmi les Grecs ses contemporains. Fille, femme, soeur, mère de tyrans, un fol orgueil n’aveugla point son âme. »
Hippias exerça encore trois ans la tyrannie à Athènes. La quatrième année510 avant notre ère., il en fut dépossédé par les Lacédémoniens et les Alcméonides exilés. Il se retira, sous la foi publiqueII rendit la citadelle, à condition que le peuple lui remettrait ses fils qu’il avait entre les mains., à SigéeOù réguait un de scs frères., puis auprès d’Éantidès, à Lampsaque, et de là à la cour de Darius. Vingt ans plus tard, il fit, avec les Mèdes, dans un âge déjà avancé, la campagne de Marathon.
LX. Tous ces faits étaient présents à la pensée, et le souvenir de ce qu’on en avait entendu raconter rendait 1 510 avant notre ère. * II rendit la citadelle, à condition que le peuple lui remettrait ses fils qu’il avait entre les mains. 3 Où réguait un de scs frères. alors le peuple athénien dur et soupçonneux envers les citoyens accusés de sacrilège; car il voyait dans ce fait la manifestation d’un complot oligarchique et tyrannique. Déjà, par suite de cette irritation des esprits, bien des citoyens, et des plus estimables, étaient dans les prisons, sans qu’on entrevît un terme à ces rigueurs; chaque jour la passion prenait un caractère plus sauvage et les arrestations se multipliaient. Sur ces entrefaites, un des prisonniers, le plus coupable en apparence, reçut d’un de ses compagnons de captivité le conseil de faire des révélations, vraies ou fausses.— Les avis sur ce point sont partagés; et, ni alors, ni plus tard, personne n’a jamais pu rien dire de positif sur les auteurs de la profanation. — L’autre lui représenta, pour le persuader, que, fût-il même innocent, il devait se ménager l’impunité et se sauver lui-même tout en délivrant la république des soupçons qui l’agitaient; qu’il assurerait bien mieux son salut par un aveu suivi d’impunité que par des dénégations qui ne le garantiraient pas d’un jugement. Il s’accusa donc lui-même, et d’autres avec lui, pour le fait des Hermès. Le peuple athénien reçut avec joie ce qu’il crut être la vérité, d’autant plus qu’il avait jusque-là souffert impatiemment de ne pas connaître ceux qui conspiraient contre lui. Le révélateur et tous les citoyens qu’il n’avait pas accusés furent sur-le-champ mis en liberté; on fit le procès aux autresEnviron trois cents citoyens, dénoncés par Dioclidès, furent alors condamnés à mort. et on mit à mort tous ceux qu’on put arrêter; quant aux fugitifs, on prononça contre eux la peine capitale et on mit leur tête à prix. Du reste on ignore si, dans cette circonstance, les victimes furent i Environ trois cents citoyens, dénoncés par Dioclidès, furent alors condamnés à mort. frappées injustementPlutarque (Alcib. 21) prétend que ce fut injustement.; ce qui est incontestable, c’est que la république en retira un avantage manifeste.