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Ἱστορίαι

Ἱστορίαι Thucydides

Book 5

 
« A Athènes le serment sera prêté par le sénat et les magistrats urbainsPar opposition à ceux que leurs fonctions appelaient au dehors» comme les généraux, les commandants des colonies., et reçu par les prytanes; à Argos par le sénat, les quatre-vingts èt les artynesLes fonctions de ces magistrats ne sont pas bien connues; peut- être présidaient-ils le conseil des Quatre-vingts., entre les mains des quatre-vingts; à Mantinée par les démiurgesC’était sans doute là une magistrature populaire analogue au tribunal., le sénat et les autres magistrats, entre les mains des théoresCollège de prêtres chargés de consulter les oracles. et des polémarquesMagistrats chargés de l’intendance militaire et de tout ce qui avait trait à la guerre.; à Élis, par les démiurges, les magistrats souverains et les six cents, entre les mains des démiurges et des thesmophylaces"Gardiens des lois..
 
« Les serments seront renouvelés, par les Athéniens, à Élis, à Mantinée et à Argos, trente jours avant les jeux Olympiques; par les Argiens, les Éléens, les Mantinéens, à Athènes, dix jours avant les grandes PanathénéesLes petites Panathénées se célébraient tons les ans; les grandes tous les quatre ans, la troisième année de chaque olympiade. 10
 
« Les clauses relatives à la paix, aux serments et à l’alliance, seront inscrites sur une colonne de marbre, à Athènes, dans l’Acropole; à Argos, dans l’Agora, au temple d’Apollon; à Mantinée, dans le temple de Jupiter, sur l’Agora. On placera aussi en commun une colonne d’airain à Olympie, pendant les jeux actuels. Si les États contractants trouvent quelque chose de mieux, ils pourront l’ajouter à ces articles, et ce qui aura été arrêté de concert dans une délibération commqne sortira son entier effet. »
 
XLVIII. Ainsi fut conclu ce traité de paix et d’alliance. Ni les Lacédémoniens ni les Athéniens ne renoncèrent pour cela à celui qu’ils avaient entre eux. Les Corinthiens, quoique alliés des Argiens, ne voulurent ni adhérer à ce nouveau traité, ni même jurer l’alliance conclue précédemment entre les Éléens, les Argiens et les Mantinéens, sous la condition de ne faire la guerre et la paix que d’un commun accord. Ils déclarèrent se contenter de la première alliance défensive, en vertu de laquelle ils devaient se prêter un mutuel secours, sans attaquer personne de concert. Par là les Corinthiens se séparaient de leurs alliés, et tournaient de nouveau leurs vues vers les Lacédémoniens.
 
XLIX. Cet été furent célébrés les jeux Olympiques, où Androsthènes d’Arcadie remporta pour la première 1 Les petites Panathénées se célébraient tons les ans; les grandes tous les quatre ans, la troisième année de chaque olympiade. fois le prix du pancraceVers le milieu de juillet.. Les Lacédémoniens se virent interdire par les Éléens l’entrée du temple; ils ne purent, dès lors, ni sacrifier, ni participer aux jeux, comme n’ayant pas payé l’amende à laquelle les Éléens les avaient condamnés, suivant la loi olympique, sous prétexte qu’ils avaient, pendant la trêve olympiqueLes Éléens, chargés de l’administration du temple et des jeux, faisaient publier cette trêve, afin que tons les Grecs pussent assister aux fêtes; les hostilités devaient être partout suspendues pendant ce temps., porté les armes contre la place des Phrycos et envoyé des hoplites à Lépréon. L’amende était de deux mille raines, à deux mines par hopliteC’était le prix de rachat d’un soldat péloponnésien, dans les guerres des Péloponnésiens entre eux. Tous les soldats qui avaient porté les armes pendant la trêve olympique étaient considérés comme captifs de Jupiter., suivant la loi. Les Lacédémoniens envoyèrent des députés et soutinrent qu’ils avaient été condamnés à tort, la trêve n’ayant pas encore été proclamée à LacédémoneElle était proclamée par des hérauts appelés spoudophores. quand ils envoyèrent leurs hoplites. Les Éléens alléguaient que pour eux la suspension d’armes existait déjà, — car ils ont coutume de la proclamer chez eux d’abord,— et que, tandis qu’ils étaient tranquilles, sans inquiétude, comme en temps de trêve, les Lacédémoniens en avaient profité pour commettre inopinément cette injuste violence. Les Lacédémoniens répondaient que les Éléens n’auraient pas dû faire proclamer la trêve à Sparte, si déjà à cette époque ils se croyaient lésés par les Lacédémoniens; qu’ils l’avaient fait cependant, preuve qu’ils étaient loin de cette pensée; que de ce moment les Lacédémoniens n’avaient plus porté les 1 Vers le milieu de juillet. 8 Les Éléens, chargés de l’administration du temple et des jeux, faisaient publier cette trêve, afin que tons les Grecs pussent assister aux fêtes; les hostilités devaient être partout suspendues pendant ce temps. 3 C’était le prix de rachat d’un soldat péloponnésien, dans les guerres des Péloponnésiens entre eux. Tous les soldats qui avaient porté les armes pendant la trêve olympique étaient considérés comme captifs de Jupiter. * Elle était proclamée par des hérauts appelés spoudophores. armes contre eux. Néanmoins les Éléens persistèrent dans leur dire, soutenant qu’on ne leur persuaderait pas que les Lacédémoniens fussent irréprochables; que si cependant ceux-ci voulaient leur rendre Lépréon, ils offraient de leur côté de faire remise de ce qui leur revenait sur l’amende, et de payer pour les Lacédémoniens la part afférente au dieu.
 
L. N’ayant pu se faire écouter, ils leur proposèrent encore, non plus de rendre Lépréon, s’ils ne le voulaient pas, mais de monter à l’autel de Jupiter Olympien, puisqu’ils tenaient à jouir du temple, et là de s’engager par serment, en présence des Grecs, à payer plus tard l’amende. Les Lacédémoniens, ayant repoussé même cette proposition, furent exclus du temple, des sacrifices et des jeux, et durent sacrifier chez eux. Les autres Grecs prirent part à la solennité, à l’exception des Lépréates. Cependant les Éléens, craignant que les Lacédémoniens n’employassent la force pour sacrifier dans le temple, établirent une gaéde de jeunes gens armés : mille Argiens, autant de Mantinéens vinrent se joindre à eux, ainsi que des cavaliers athéniens, qui attendaient à Argos la célébration de la fête. La crainte était grande, au milieu des Grecs assemblés, que les Lacédémoniens ne. vinssent en armes, surtout depuis que Lichas, de Lacédémone, fils d’Arcésilas, avait été frappé dans la lice par les sergents d’armesMot à mot, les porte-verges, espèce de licteurs. : son attelage était vainqueur; mais comme il ne lui était pas permis de concourir, le héraut proclama que la victoire était au char envoyé par le peuple béotienLichas, ne pouvant concourir comme Lacédémonien, avait fait inscrire son char sous le nom du peuple béotien. Ί Li- 1 Mot à mot, les porte-verges, espèce de licteurs. 2 Lichas, ne pouvant concourir comme Lacédémonien, avait fait inscrire son char sous le nom du peuple béotien. chas alors s’avança dans la lice, et ceignit le cocher d’une bandelette, pour montrer que le char lui appartenait. Cela ne fit qu’augmenter la crainte générale, et on s’attendait à quelque événement. Cependant les Lacédémoniens se tinrent en repos, et la fête se passa sans accident.
 
Après les jeux Olympiques, les Argiens et leurs alliés se rendirent auprès des Corinthiens pour les engager à se joindre à eux. Des ambassadeurs de Lacédémone se trouvaient alors à Corinthe. De nombreuses conférences eurent lieu, mais sans résultat en définitive : un tremblement de terre étant survenu, on se sépara, et chacun retourna chez soi. L’été finit.
 
LI. L’hiver suivant420 avant notre ère., les Héracléotes de TrachineLes Lacédémoniens avaient envoyé une colonie à Trachiuc et changé son nom en celui d’Héraclée. en vinrent aux mains avec les Énianes, les Dolopes, les Méliens et quelques Thessaliens. Ces peuples, voisins d’Héraclée, lui étaient hostiles; car l’érection de cette place forte ne pouvait être dirigée que contre leur pays. Aussi, à peine fondée, ils l’attaquèrent et lui firent tout le mal possible. Dans cette circonstance, les Héracléotes furent vaincus; le Lacédémonien Xénarès, fils de Cnidis, qui les commandait, fut tué; plusieurs Héracléotes eurent le même sort. L’hiver finit, et, avec lui, la douzième année de la guerre.
 
LII. Dès le commencement de l’été suivant, les Béotiens, voyant Héraclée affaiblie et ruinée par cette défaite, l’occupèrent et en chassèrent le Lacédémonien Hégésippidas, sous prétexte d'incapacité : ils mirent la main sur cette ville, dans la crainte que les Athéniens 1 420 avant notre ère. * Les Lacédémoniens avaient envoyé une colonie à Trachiuc et changé son nom en celui d’Héraclée. ne profitassent, pour s’en emparer, de l’occupation que donnaient aux Lacédémoniens les troubles du Péloponnèse. Les Lacédémoniens n’en furent pas moins irrités contre eux. Le même été, Alcibiade, fils de Clinias, général des Athéniens, secondé par les Argiens et leurs alliés, pénétra dans le Péloponnèse avec un petit nombre d’hoplites et d’archers athéniens. Il prit à sa suite quelques alliés du pays, régla avec eux tout ce qui intéressait les contrées alliées, traversa le Péloponnèse avec son armée et persuada aux habitants de Patras de pousser leurs murs jusqu’à la mer. Il songeait lui-même à élever d’autres fortifications à Rhiond’Achaïe; mais les Corinthiens, les Sicconiens et tous ceux que cet établissement eût incommodés, accoururent et s’y opposèrent.
 
LIII. Le même été, la guerre éclata entre les Épidauriens et les Argiens, à propos d’un sacrifice que les Épidauriens devaient offrir à Apollon PythéenIl y avait un temple d’Apollon Pythéen à Asiné. Pythé passait pour le fils d’Apollon. pour un droit de pâturageLa plupart des commentateurs ont désespéré de ce passage : les manuscrits portent παραβοταμίων, ou παραποτάμιων. J’ai adopté la première leçon qui seule pouvait offrir un sens raisonnable. Boτάμια signifiant des herbages, j’ai traduit παραβοτάμια par droit d’herbage, quoique je ne connaisse aucun autre emploi de ce mot. et qu’ils n’avaient pas envoyé. Les Argiens avaient l’intendance suprême du temple; mais, en dehors même de ce motif, ils méditaient, d’accord avec Alcibiade, de s’emparer d’Épidaure, afin de tenir Corinthe en respect et d’ouvrir aux Athéniens, obligés maintenant de doubler Scylléon, une voie plus courte pour leur amener des secours d’Égine. Les Argiens se disposèrent donc à attaquer Épidaure, afin d’exiger le sacrifice.
 
LIV. Vers le même temps, les Lacédémoniens, sous la conduite du roi Agis, fils d’Archidamos, firent de leur côté une expédition en masse à Leuctra, sur leur frontière, du côté du Lycée. Personne ne savait le but de l’expédition, pas même les villes qui avaient fourni les troupes. Mais, les sacrifices offerts avant d’entrer chez l'ennemi n’ayant pas été favorablesOn trouve dans Thucydide et dans les autres historiens de nombreux exemples de cette superstition, bien d’accord d’ailleurs avec le caractère temporisateur des Lacédémoniens., ils rentrèrent chez eux, et prévinrent partout leurs alliés de se tenir prêts pour une expédition aussitôt après le mois suivant. C’était le mois carnéenCe mois était consacré à Apollon, surnommé Garaéus. Pendant tout le mois, les Lacédémoniens n’entreprenaient aucune expédition, à moins d’une extrême urgence., mois sacré pour les Doriens. Lorsqu’ils furent rentrés, les Argiens se mirent en marche, le quatrième jour avant le commencement du mois carnéen; et, comme s’il ne devait être tenu compte, pour toute la durée de l’expédition, que du jour de l’entrée en campagneΚαί άγοντες τήν ή μέραν ταύτην πάντα τον χρόνον, et ducentes hanc diem omne tempus; et considérant ce jour comme tout le temps, c’est-à-dire pensant que, du moment où le jour de l’entrée en campagne n’était pas réservé, il devait communiquer son caractère à tout le reste de l’expédition. Aucun des traducteurs n’a compris ce passage., ils envahirent le territoire d’Épidaure et le ravagèrent. Les Épidauriens appelèrent à eux leurs alliés; mais les uns prétextèrent le mois où l’on se trouvait, les autres vinrent jusqu’aux frontières de l’Épidaurie et restèrent dans l’inaction.
 
LV. Pendant que les Argiens étaient à Épidaure, des députés des divers ÉtatsAthéniens et Péloponnésiens. se rassemblèrent à Mantinée, 1 On trouve dans Thucydide et dans les autres historiens de nombreux exemples de cette superstition, bien d’accord d’ailleurs avec le caractère temporisateur des Lacédémoniens. 8 Ce mois était consacré à Apollon, surnommé Garaéus. Pendant tout le mois, les Lacédémoniens n’entreprenaient aucune expédition, à moins d’une extrême urgence. 3 Καί άγοντες τήν ή μέραν ταύτην πάντα τον χρόνον, et ducentes hanc diem omne tempus; et considérant ce jour comme tout le temps, c’est-à-dire pensant que, du moment où le jour de l’entrée en campagne n’était pas réservé, il devait communiquer son caractère à tout le reste de l’expédition. Aucun des traducteurs n’a compris ce passage. * Athéniens et Péloponnésiens. sur la convocation des Athéniens. Les conférences ouvertes, Euphamidas de Corinthe dit que les actes n’étaient pas d’accord avec les paroles, puisque, pendant qu’eux étaient tranquillement assis à traiter de la paix, les Épidauriens et leurs alliés étaient, les armes à la main, en présence des Argiens; qu’il fallait d’abord aller séparer les deux armées, et qu’on pourrait alors revenir traiter de la paix. Cette proposition fut agréée; on partit et on éloigna les Argiens de rÉpidaurie. Mais plus tard, les conférences ayant été reprises sans qu’on parvînt à s’entendre, les Argiens firent une nouvelle irruption dans l’Épidaurie et la ravagèrent. Les Lacédémoniens, de leur côté, se portèrent à CaryesPetite ville au nord de la Laconie, sur la frontière de l’Arcadie; distincte d’une autre ville du même nom au nord de l’Arcadie.; mais, cette fois encore, les sacrifices offerts avant d’entrer chez l’ennemi furent contraires, et ils revinrent sur leurs pas. Les Argiens ravagèrent environ le tiers de l’Épidaurie, et rentrèrent chez eux. Mille hoplites athéniens, sous la conduite d’Alcibiade, étaient venus se mettre à leur disposition; mais lorsqu’on apprit que les Lacédémoniens avaient renoncé à leur expédition, leur secours cessant d’être nécessaire, ils se retirèrent. Ainsi se passa l’été.
 
LVI. L’hiver suivantOlympiade quatre-vingt-dixième, seconde année, 419 avant notre ère; octobre., les Lacédémoniens, à l’insu des Athéniens, envoyèrent, par mer, à Épidaure, une garnison de trois cents hommes, sous le commandement d’Agésippidas. Les Argiens allèrent à Athènes se plaindre de ce que, malgré les traités qui portaient que chacun des peuples contractants interdirait à l’en- 1 Petite ville au nord de la Laconie, sur la frontière de l’Arcadie; distincte d’une autre ville du même nom au nord de l’Arcadie. i Olympiade quatre-vingt-dixième, seconde année, 419 avant notre ère; octobre. nemi le passage sur son territoire, ils eussent laissé passer ces troupes par mer. Ils disaient qu’il y aurait injustice de leur part à ne pas envoyer aussi les Messéniens et les Hilotes à Pylos contre les Lacédémoniens. Les Athéniens, à l’instigation d’Alcibiade, écrivirent sur la colonneQuand on déclarait le traité rompu, on renversait la colonne sur laquelle il était inscrit; les Athéniens, ne voulant pas encore reprendre les hostilités, se contentaient, comme vengeance, d’une insulte publique aux Lacédémoniens., au bas du traité conclu avec Lacédémone, que les Lacédémoniens avaient violé leurs serments; puis ils transportèrent les Hilotes de CraniesVoyez même livre, ch. 35. à Pylos, pour piller le pays; du reste ils se tinrent en repos. Dans la guerre que se firent cet hiver les Argiens et les Épidauriens, il n’y eut point de bataille rangée, mais seulement des embuscades et des incursions où la perte se bornait à quelques hommes de part et d’autre. L’hiver finissait et on touchait au printemps, lorsque les Argiens s’approchèrent d’Épidaure avec des échelles : ils espéraient la trouver sans défense à cause de la guerrePar suite de la dispersion des troupes dans tout le pays. et l’emporter de vive force; mais ils durent se retirer sans avoir rien fait. L’hiver finit, et avec lui la treizième année de la guerre.
 
LVII. Au milieu de l’été suivant418 avant notre ère 5 juin., les Lacédémoniens, voyant la détresse des Épidauriens, leurs alliés, la défection d’une partie du Péloponnèse et les mauvaises dispositions du reste, songèrent que le mal ne ferait qu’empirer s’ils ne le prévenaient au plus tôt. Ils se portèrent en masse contre Argos, eux et les Hilotes, sous 1 Quand on déclarait le traité rompu, on renversait la colonne sur laquelle il était inscrit; les Athéniens, ne voulant pas encore reprendre les hostilités, se contentaient, comme vengeance, d’une insulte publique aux Lacédémoniens. 2 Voyez même livre, ch. 35. 3 Par suite de la dispersion des troupes dans tout le pays. 4 418 avant notre ère 5 juin. la conduite d’Agis, fils d’Archidamos, leur roi. Les Tégéates prirent part à cette expédition, ainsi que tous les alliés des Lacédémoniens dans l’Arcadie. Les alliés du reste du Péloponnèse et ceux du dehors se rassemblèrent à Phlionte : les Béotiens avaient cinq mille hoplites, autant de troupes légères, cinq cents cavaliers et même nombre d’hamippesSoldats légers, intercalés dans les rangs des cavaliers, comme l’inclique leur nom, et combattant soit à pied; soit à cheval.. Les Corinthiens avaient fourni deux mille hoplites; les autres en proportion. Les Phliasiens prirent les armes en masse, l’armée se trouvant sur leur territoire.
 
LVIII. Les Argiens avaient été tout d’abord informés des préparatifs des Lacédémoniens; lors qu’ils les surent en marche pour rejoindre leurs alliés à Phlionte, ils se mirent eux-mêmes en campagne. Les Mantinéens, assistés de leurs alliés, et trois mille hoplites éléens, vinrent à leur secours. Ils se portèrent en avant, et rencontrèrent les Lacédémoniens à Méthydrion, en Arcadie; chacune des deux armées occupa une colline. Les Argiens se disposaient à profiter de l’isolement des Lacédémoniens pour attaquer, lorsque Agis leva secrètement son camp pendant la nuit et se porta vers Phlionte à la rencontre de ses alliés. Lorsque les Argiens s’en aperçurent, au point du jour, ils marchèrent d’abord vers Argos et suivirent ensuite la route de Némée, par où ils supposaient que les Lacédémoniens descendraient avec leurs alliés. Mais Agis, au lieu de suivre ce chemin, comme ils s’y étaient attendus, prit avec lui les Lacédémoniens, les Arcadiens et les Épidauriens, s’engagea dans une autre 1 Soldats légers, intercalés dans les rangs des cavaliers, comme l’inclique leur nom, et combattant soit à pied; soit à cheval. route d'un difficile accès, et déboucha dans la plaine d’Argos. Les Corinthiens, les Pelléniens et les Phliasiens prirent un autre chemin par les hauteurs. Les Béotiens, les Mégariens et les Sicyoniens avaient ordre de descendre par la route de Némée, occupée par les Argiens, afin de les prendre par derrière avec la cavalerie, s’ils venaient attaquer les Lacédémoniens dans la plaine. Ces dispositions prises, Agis, après avoir débouché dans la plaine, ravagea Saminthos et d’autres points.
 
LIX. Il était déjà jour quand les Argiens, mieux renseignés, descendirent de Némée. Ils donnèrent au milieu des troupes de Phlionte et de Corinthe, tuèrent quelques Phliasiens et éprouvèrent eux-mêmes, de la part des Corinthiens, des pertes qui ne furent pas beaucoup plus considérables. Les Béotiens, les Mégariens et les Sicyoniens s’avancèrent vers Némée, suivant leurs instructions, mais n’y trouvèrent plus les Argiens; ceux-ci étaient déjà descendus, et, à la vue de leur territoire ravagé, s’étaient mis en ordre de bataille. En face d’eux étaient les Lacédémoniens, également en ordre de combat. Les Argiens se trouvaient cernés au milieu des ennemis : du côté de la plaine, les Lacédémoniens et les alliés qu’ils avaient avec eux leur fermaient toute communication avec la ville; les Corinthiens, les Phliasiens et les Pelléniens occupaient les hauteurs; la route de Némée était fermée par les Béotiens, les Sicyoniens et les Mégariens. Ils n’avaient pas de cavalerie; car, de tous leurs alliés, les Athéniens étaient les seuls qui ne fussent pas encore arrivés. Toutefois les Argiens et leurs alliés ne croyaient pas généralement la situation aussi critique : le combat leur semblait au contraire se présenter favorablement, et ils s’applaudissaient de tenir ainsi sur leur propre territoire et auprès de leur ville les Lacédémoniens enfermés. Mais, au moment même où les deux armées allaient en venir aux mains, deux Argiens, Thrasyllos, l’un des cinq généraux, et Alciphron, proxène des Lacédémoniens, allèrent trouver Agis et eurent avec lui une conférence pour empêcher le combat : ils disaient les Argiens disposés à donner et à recevoir toutes satisfactions réciproques sur le pied de l’égalité, si les Lacédémoniens avaient quelques griefs contre eux; à faire la paix pour l’avenir et à conclure un traité.
 
LX. Ceux des Argiens qui faisaient ces propositions parlaient en leur nom propre et sans aucune mission publique. Agis les accepta, également de sa propre autorité : sans aucune délibération générale, sans les communiquer à d’autres qu’à un des magistrats qui l’accompagnaient dans son expéditionDeux éphores accompagnaient toujours le roi dans ses expéditions., il conclut une trêve de quatre mois, pendant laquelle les Argiens devaient exécuter leurs promesses. Aussitôt après il ramena son armée, sans rien dire à aucun des alliés. Les Lacédémoniens et les alliés obéirent aux ordres d’Agis, conformément à la loiQuand le roi commandait, lui seul donnait les ordres.; mais, entre eux, ils le critiquèrent amèrement, en songeant qu’au moment même où s’offrait une si belle occasion de combattre, quand l’ennemi était enveloppé de toutes parts par la cavalerie et l’infanterie, ils se retiraient sans avoir rien fait qui répondît à leurs préparatifs. C’était, en effet, la 1 Deux éphores accompagnaient toujours le roi dans ses expéditions. * Quand le roi commandait, lui seul donnait les ordres. plus belle armée grecque qui eût été rassemblée jusquelà : rien de plus brillant, surtout à Némée, quand elle s’y trouvait réunie tout entière. Là étaient les Lacédémoniens avec toutes leurs forces, les Arcadiens, les Béotiens, les Corinthiens, les Sicyoniens, les Pelléniens, les Phliasiens et les Mégariens; toutes troupes d’élite et qui semblaient capables de se mesurer, non-seulement avec la confédération des Argiens, mais avec bien d’autres forces encore réunies aux leurs. L’armée se retira donc, tout en accusant Agis; on se sépara, et chacun regagna son pays.
 
Les Argiens, de leur côté, accusaient bien plus amèrement encore ceux qui avaient traité sans l’aveu de la multitude : ils pensaient, eux aussi, que jamais plus belle occasion ne s’était présentée à eux que celle où les Lacédémoniens venaient de leur échapper; car ils auraient combattu au pied de leurs murailles, avec l’assistance d’alliés nombreux et braves. Aussi, à leur retour, se mirent-ils à lapider Thrasyllos dans le CharadronTorrent près d’Argos, dans le lit duquel siégeait ce tribunal improvisé., là où ils jugent, avant de rentrer, les délits militaires. Thrasyllos se réfugia au pied de l’autel, et échappa à la mort; mais ses biens furent confisquésDiodore de Sicile ajoute que sa maison fut rasée..
 
LXI. Après ces événements, il arriva d’Athènes mille hoplites et trois cents cavaliers, commandés par Lachés et Nicostratos. Les Argiens craignant, malgré toutMalgré leur griefs contre les Lacédémoniens, énumérés plus haut., de rompre la trêve avec les Lacédémoniens, les engagèrent à se retirer. Ils ne les introduisirent même 1 Torrent près d’Argos, dans le lit duquel siégeait ce tribunal improvisé. 2 Diodore de Sicile ajoute que sa maison fut rasée. 8 Malgré leur griefs contre les Lacédémoniens, énumérés plus haut. devant le peuple, avec qui les Athéniens demandaient à négocier, que contraints par les prières des Mantinéens et des Argiens, qui étaient encore présents. Alcibiade était à Argos à titre d’ambassadeur; il déclara, au nom des Athéniens, en présence des Argiens et des alliés, que la trêve n’avait pu être légalement conclue sans l’assentiment des autres alliés; que dès lors il fallait sur-le-champ, puisqu’ils arrivaient à temps, commencer la guerre. Les confédérés goûtèrent ces raisons, et tous, à l’exception des Argiens, se portèrent sur Orchomène d’Arcadie. Les Argiens, quoique tout aussi convaincus que les autres, restèrent d’abord en arrière, mais ils rejoignirent ensuite. Tous ensemble allèrent camper devant Orchomène, y mirent le siége et donnèrent plusieurs assauts. A tous les motifs qu’ils avaient de s’en rendre maîtres s’ajoutait la présence des otages d’Arcadie, que les Lacédémoniens y avaient déposés. Les Orchoméniens, inquiets de la faiblesse de leurs remparts et du nombre des ennemis, ne voyant, d’ailleurs, personne leur venir en aide, craignirent de succomber avant d’être secourus : ils capitulèrent à la condition d’entrer dans l’alliance et de remettre aux Mantinéens des otages d’Orchomène, indépendamment de ceux que les Lacédémoniens leur avaient confiés.
 
LXII. Les confédérés, une fois maîtres d’Orchomène, mirent en délibération quelle place ils attaqueraient d’abord parmi celles qui restaient : les Éléens opinaient pour Lépréon, les Mantinéens pour Tégée. Les Athéniens et les Argiens s’étaient rangés à l’avis des Mantinéens; les Éléens, irrités de ce que le choix ne fût pas tombé sur Lépréon, se retirèrent. Le reste des alliés fit à Mantinée ses dispositions pour aller attaquer Tégée. Quelques-uns des Tégéates conspiraient avec eux pour la leur livrer.
 
LXIII. Les Lacédémoniens, depuis qu’ils avaient quitté Argos, après la conclusion de la trêve de quatre mois, accusaient amèrement Agis de n’avoir pas profité, pour soumettre cette place, de la plus belle occasion qui se fût jamais offerte, à ce qu’ils croyaient : car c’était chose rare que d’avoir réunis sous la main des alliés aussi nombreux et de si belles troupes. Mais l’indignation fut bien plus grande encore, quand on apprit la prise d’Orchomène. Dans le premier mouvement de colère, ils décidèrent sur-le-champ, contrairement à leurs habitudesLes Lacédémoniens ne prononçaient jamais une condamnation, sans prendre le temps de s’éclairer à loisir. On en trouve la preuve dans Thucydide, livre i, ch. 132, à propos de Pausanias., que la maison d’Agis serait rasée et qu’il payerait une amende de cent mille drachmes. Il les supplia de n’en rien faire, promettant que, dans la première campagne, il rachèterait par quelque action d’éclat ce qu’on lui imputait; sinon ils feraient alors ce qu’ils jugeraient à propos. Ils ajournèrent l’amende et la démolition; mais ils rendirent en cette circonstance une loi sans précédents chez eux : ils lui nommèrent un conseil de dix Spartiates, sans l'avis desquels il lui était interdit de faire aucune expédition.
 
LXIV. Cependant les Lacédémoniens reçurent avis de leurs partisans à Tégée que, s’ils ne se hâtaient d’arriver, cette ville allait faire défection pour passer aux Argiens et à leurs alliés; que cette défection était imminente. Aussitôt ils s’y portèrent en masse, eux et 1 Les Lacédémoniens ne prononçaient jamais une condamnation, sans prendre le temps de s’éclairer à loisir. On en trouve la preuve dans Thucydide, livre i, ch. 132, à propos de Pausanias. les Hilotes, avéc une célérité jusqu'alors sans exemple. Ils se dirigèrent vers Oresthion de Ménalie, et avertirent ceux des Arcadiens qui étaient leurs alliés de se réunir et de marcher sur leurs pas à Tégée. Eux-mêmes s’avancèrent jusqu’à Oresthion avec toutes leurs forces : de là ils renvoyèrent chez eux le sixième de leur monde, particulièrement les vieillards et les hommes les plus jeunes, pour garder le pays. Le reste arriva à Tégée, et fut rejoint peu après par les alliés d’Arcadie. Ils envoyèrent aussi à Corinthe, chez les Béotiens, les Phocéens et les Locriens, pour les inviter à se porter au plus vite sur Mantinée. Cet avis prit les alliés à l’improviste; il ne leur était pas facile, d’un autre côté, de traverser isolément et sans s’attendre mutuellement le pays ennemi, qui leur barrait le chemin. Cependant ils firent diligence. Quant aux Lacédémoniens, ils prirent avec eux leurs alliés d’Arcadie qui déjà avaient rejoint, envahirent le territoire de Mantinée, et, campés près du temple d’Hercule, ils ravagèrent le pays.
 
LXV. Dès que les Argiens et leurs alliés les eurent aperçus, ils allèrent occuper une position très-forte, d’un difficile accès, et se rangèrent en bataille. Les Lacédémoniens marchèrent aussitôt sur eux et s’avancèrent jusqu’à un jet de pierre ou de javelot; mais à ce moment un vieillard, voyant la force de la position contre laquelle ils allaient donner, cria à Agis qu’il voulait guérir un mal par un autre. C’était dire que par cette audace intempestive il voulait, en cette circonstance, prendre sa revanche de la retraite tant critiquée d’Argos. Soit qu’Agis fût frappé de cet avis, soit qu’une autre idée ou une réflexion analogue se fût présentée à lui tout à coup, il ramena sur-le-champ son armée en arrière, avant l’engagement, et entra sur le territoire de Tégée. Là il détourna vers Mantinée ies eaux qui sont un objet de contestation entre les Mantinéens et les Tégéates, à cause du dommage qu’elles causent de quelque côté qu'elles se portentLa plaine de Mantinée forme un bassin sans issue; les eaux se font jour à travers le calcaire poreux des montagnes et les cavernes, pour ne reparaître que plus loin. Cette plaine est d’ailleurs tellement basse que les eaux des torrents l’inonderaient, si on n’avait soin de les diriger par des canaux vers les gouffres où elles sont absorbées.. Il espérait qu’à cette nouvelle les Argiens et leurs alliés, campés sur la colline, en descendraient pour venir s’opposer à la dérivation des eaux, et que le combat s’engagerait dans la plaine. Il resta tout le jour à cet endroit, occupé à détourner les eaux. D’abord les Argiens et leurs alliés, étonnés de cette retraite subite au moment de l’action ne surent que conjecturer. Mais ensuite, lorsqu’ils virent que l’ennemi s’était dérobé sans qu’ils fissent un mouvement pour le poursuivre dans sa retraite, ils recommencèrent à accuser leurs généraux : « Ce n’était pas assez, disaient-ils, d’avoir une première fois laissé échapper les Lacédémoniens lorsqu’ils étaient si bien cernés près d’Argos; maintenant encore ils fuient sans que personne les poursuive; ils se sauvent en toute tranquillité, et nous sommes trahis, » Les généraux, déconcertés au premier abord, firent ensuite descendre l’armée de la colline; ils s’avancèrent dans la plaine, et y campèrent avec l’intention d’attaquer.
 
LXVI. Le lendemain, les Argiens et leurs alliés se rangèrent dans l’ordre où ils devaient combattre, si l’occasion s’en présentait. Les Lacédémoniens, en re- 1 La plaine de Mantinée forme un bassin sans issue; les eaux se font jour à travers le calcaire poreux des montagnes et les cavernes, pour ne reparaître que plus loin. Cette plaine est d’ailleurs tellement basse que les eaux des torrents l’inonderaient, si on n’avait soin de les diriger par des canaux vers les gouffres où elles sont absorbées. venant des eaux pour reprendre leur position au temple d’Hercule, aperçurent tout à coup toute l’armée ennemie descendue de la colline et déjà rangée en bataille. A cet instant, les Lacédémoniens furent frappés d’une panique comme ils ne se rappelaient pas en avoir jamais éprouvé; car il leur fallut faire précipitammant leurs dispositions et prendre aussitôt leurs rangs en toute hâte. Agis, leur roi, donnait tous les ordres, conformément à la loi; car, lorsque le roi commande, tout émane de luiCela n’aurait rien d’extraordinaire partout ailleurs; mais Thucydide fait cette remarque, parce qu’en temps de paix le pouvoir du roi était extrêmement borné. :il donne personnellement ses instructions aux polémarquesLes polémarques ne commandaient pas un corps particulier, puisque les lochos qui répondent à nos régiments avaient leurs chefs, les lochages. Les polémarques, placés immédiatement au-dessous du roi et chargés de transmettre ses ordres, pouvaient prendre suivant l’occurrence le commandement supérieur d’un ou de plusieurs lochos. Pour se former une idée des autres fonctions, il suffit de se rappeler que le lochos, commandé par un lochage, était composé d’environ cinq cent douze hommes; il se partageait en quatre pentécostys de cent vingt-huit hommes chacune, commandées par un pentécontère. La pentécostys se subdivisait en quatre énomoties; l’énomotarque avait donc trente-deux hommes scus ses ordres.; ceux-ci aux lochages; les lochages aux pentécontères, qui les transmettent aux énomotarques et ces derniers à l’énomotie. Tous les ordres qu’il peut y avoir à donner suivent cette voie et sont rapidement transmis; car telle est l’organisation de l’armée lacédémonienne, que chaque homme, ou peu s’en faut, commande à d’autres commandants placés sous lui, ce qui étend à un grand nombre de personnes la responsabilité de l’exécution.
 
LXVII. A l’aile gauche allèrent se placer les sciritesLes scirites paraissent, d’après le récit même de Thucydide, avoir été un corps de fantassins; ils avaient le privilège de n’ôtre jamais mêlés aux autres troupes, comme les vétérans chez les Romains; ils étaient toujours employés aux postes les plus périlleux; c’est pour cela qu’ils étaient placés à l’aile gauche, toujours exposée à être débordée par l’ennemi. ·, 1 Cela n’aurait rien d’extraordinaire partout ailleurs; mais Thucydide fait cette remarque, parce qu’en temps de paix le pouvoir du roi était extrêmement borné. * Les polémarques ne commandaient pas un corps particulier, puisque les lochos qui répondent à nos régiments avaient leurs chefs, les lochages. Les polémarques, placés immédiatement au-dessous du roi et chargés de transmettre ses ordres, pouvaient prendre suivant l’occurrence le commandement supérieur d’un ou de plusieurs lochos. Pour se former une idée des autres fonctions, il suffit de se rappeler que le lochos, commandé par un lochage, était composé d’environ cinq cent douze hommes; il se partageait en quatre pentécostys de cent vingt-huit hommes chacune, commandées par un pentécontère. La pentécostys se subdivisait en quatre énomoties; l’énomotarque avait donc trente-deux hommes scus ses ordres. 3 Les scirites paraissent, d’après le récit même de Thucydide, avoir été un corps de fantassins; ils avaient le privilège de n’ôtre jamais mêlés aux autres troupes, comme les vétérans chez les Romains; ils étaient toujours employés aux postes les plus périlleux; c’est pour cela qu’ils étaient placés à l’aile gauche, toujours exposée à être débordée par l’ennemi. · qui occupent toujours ce poste, et qui, seuls parmi les Lacédémoniens, forment un corps spécial; venaient ensuite les soldats qui avaient fait l’expédition de Thrace sous Brasidas, et avec eux les Néodamodes; immédiatement après, les Lacédémoniens disposés par cohortes, et auprès d’eux les Arcadiens-HéréensHéréa était située près des frontières de la Triphylie, sur la rive droite de l’Alphée., puis les Ménaliens; à l’aile droite les Tégéates, avec quelques Lacédémoniens à l’extrémité; la cavalerie lacédémonienne aux deux ailes.
 
Dans l’armée opposée, les Mantinéens occupaient l’aile droite, parce que l’affaire avait lieu sur leur territoire; près d’eux étaient les Arcadiens alliés; ensuite les mille soldats d’élite que depuis longtemps Argos entretenait à ses frais et faisait exercer au métier des armesSuivant Diodore, xu, 75, on choisissait pour former cette troupe les jeunes gens des familles les plus riches. Aussi passèrent-ils tous à l’aristocratie lorsqu’après la bataille de Mantinée, elle conspira la ruine du gouvernement populaire.; à la suite les autres Argiens, et après eux leurs alliés, les Cléoniens et les Ornéates; enfin les Athéniens, qui occupaient l’aile gauche et avaient avec eux leur cavalerie.
 
LXVIII. Telles étaient, de part et d’autre, les dispositions et l’ordonnance des armées. Celle des Lacédémoniens paraissait plus nombreuse : je ne saurais donner exactement le chiffre des forces de part et d’autre, ni en détail ni en totalité. Le nombre des Lacé- * Héréa était située près des frontières de la Triphylie, sur la rive droite de l’Alphée. 1 Suivant Diodore, xu, 75, on choisissait pour former cette troupe les jeunes gens des familles les plus riches. Aussi passèrent-ils tous à l’aristocratie lorsqu’après la bataille de Mantinée, elle conspira la ruine du gouvernement populaire. moniens n’était pas connu, grâce au secret de leur gouvernement; et, de l’autre côté, la jactance naturelle aux hommes qui leur fait exagérer leur propre puissance, rend les assertions à peine croyables. On peut cependant estimer la force numérique des Lacédémoniens, à cette journée, au moyen du calcul suivant : sept lochos combattirent, sans compter les scirites au nombre de six cents; chaque lochos comprenait quatre pentécostys; la pentécostys était formée de quatre énomoties; chaque énomotie présentait un front de quatre hommes à la première ligne. La profondeur n’était pas partout la même; elle variait au gré de chaque lochage; cependant en général il y avait huit hommes de profondeurComme chaque énomotie, composée de trente-deux hommes, avait quatre hommes à la première ligne, il fallait, pour que la profondeur pût varier au gré des lochages, que les rangs autres que le premier fussent plus ou moins serrés.. En tout, la première ligne, sans les scirites, était de quatre cent quarante-huit hommes.
 
LXIX. Au moment où l’on allait s’aborder, les généraux firent, chacun de leur côté, les exhortations suivantes à leurs soldats : aux Mantinéens ils dirent qu’ils allaient combattre pour la patrie, que l’indépendance et la servitude étaient en cause; qu’il s’agissait pour eux de ne pas être dépouillés de l’une après en avoir eux joui, et de ne pas retomber dans l’autre; aux Argiens, ils rappelaient leur antique suprématie, l'égalité de pouvoirLa suprématie se rapporte au temps des Pélopides; l’égalité de pouvoir à l’époque de la guerre persique. dont ils avaient joui autrefois dans le Péloponnèse et dont ils ne devaient pas se laisser dépouiller à jamais, les nombreux griefs qu’ils avaient 1 Comme chaque énomotie, composée de trente-deux hommes, avait quatre hommes à la première ligne, il fallait, pour que la profondeur pût varier au gré des lochages, que les rangs autres que le premier fussent plus ou moins serrés. 8 La suprématie se rapporte au temps des Pélopides; l’égalité de pouvoir à l’époque de la guerre persique. à venger sur un peuple tout à la fois leur voisin et leur ennemi; aux Athéniens, qu’il était beau, en combattant avec des alliés nombreux et braves, de ne le céder à personne; que, vainqueurs des Lacédémoniens dans le Péloponnèse, ils affermiraient et agrandiraient leur empire, et qu’ils n’auraient plus à craindre désormais qu’aucun autre ennemi n’envahît leur territoire. Telles furent les exhortations adressées aux Argiens et à leurs alliés.
 
Les Lacédémoniens s’encourageaient entre eux; chacun, au bruit des chants guerriers, s’excitait lui-même en rappelant ses souvenirs et la conscience de sa propre valeurThucydide fait évidemment allusion ici aux chants de Tyrtée, dont il semble donner en quelques mots l’analyse.; car ils savaient que l’expérience, fruit de longs efforts, fait plus pour le succès qu’une exhortation brillante, mais fugitive.
 
LXX. Ensuite on s’ébranla de part et d’autre : les Argiens s’avancèrent avec impétuosité et colère, tandis que les Lacédémoniens marchaient lentement, aux modulations d’un corps nombreux de joueurs de flûtes institué, non dans un but religieux, mais pour imprimer à la marche une cadence régulière et empêcher les rangs de se rompre, comme il arrive ordinairement dans les grandes armées au moment de l’attaque.
 
LXXI. — Avant qu’on se fût encore abordé, voici ce qu’imagina Agis. Il arrive, en général, dans toute armée, qu’au moment de l’attaque, on s’appuie sur l’aile droite et que de part et d’autre on déborde la gauche de l’ennemi. Cela tient à ce que chacun, par 1 Thucydide fait évidemment allusion ici aux chants de Tyrtée, dont il semble donner en quelques mots l’analyse. crainte, s’efforce d’effacer autant que possible la partie découverte de son corps derrière le bouclier de son voisin de droiteOn portait le bouclier de la main gauche; la droite maniait la lance; le corps se trouvait donc à découvert de ce côté.; on se figure d’ailleurs qu’en se pressant ainsi, sans laisser aucun vide, on est mieux à couvert. Le chef de file de l’aile droite devient la cause première de ce désordre, en manoeuvrant incessamment de manière à dérober à l’ennemi la partie découverte de son corpsN’ayant aucun voisin sous le bouclier duquel il pût s’abriter, il tendait toujours à dépasser la ligne ennemie.; la même préoccupation fait que les autres le suivent. Dans cette journée, les Mantinéens débordèrent de beaucoup les scirites; mais les Lacédomoniens et les Tégéates débordèrent hien plus encore les Athéniens, leur armée étant plus nombreuse. Agis, craignant que sa gauche ne fût enveloppée, et trouvant que les Mantinéens la débordaient par trop, ordonna aux scirites et aux soldats de Brasidas de se séparer du corps de bataille et de se porter à gauche de manière à faire face aux Mantinéens sur toute la ligne. Pour remplir l’espace laissé vide, il ordonna aux polémarques Hipponoïdas et Aristoclès de se détacher de la droite avec deux lochos et de venir occuper l’intervalle; il pensait que de cette manière sa droite serait encore suffisamment garnie, et que l’aile opposée aux Mantinéens tiendrait avec plus d’avantage.
 
LXXII. Mais il arriva que, cet ordre étant donné à l’improviste et pendant la charge, Aristoclès et Hipponoïdas refusèrent d’avancer. — Ils furent plus tard, pour ce fait, exilés de Sparte, comme coupables de lâcheté. — Il s’ensuivit que les ennemis attaquèrent 1 On portait le bouclier de la main gauche; la droite maniait la lance; le corps se trouvait donc à découvert de ce côté. a N’ayant aucun voisin sous le bouclier duquel il pût s’abriter, il tendait toujours à dépasser la ligne ennemie. avant le mouvement terminé; et quoique Agis, en l’absence des lochos qui devaient soutenir les scirites, eût donné ordre à ces derniers de se replier sur la droite, il ne leur fut plus possible de rejoindre et de fermer la ligne. Mais si, dans cette occasion, les Lacédémoniens furent vaincus en habileté à tous égards, ils se montrèrent d’autant supérieurs par le courage. L’action engagée, les scirites et les soldats de Brasidas furent enfoncés par l’aile droite des Mantinéens. Ceux-ci se jetèrent, avec leurs alliés et les mille Argiens d’élite, dans l’intervalle resté vide; ils écrasèrent les LacédémoniensC’est à dire la cavalerie lacédéraonienne placée à cette aile, les scirites et les soldats de Brasidas., les cernèrent, les mirent en fuite, les poursuivirent jusqu’à leurs chariotsJusqu’au camp. et tuèrent quelquesuns des vieillards préposés à la garde des bagages. De ce côté les Lacédémoniens eurent le dessous. Mais le reste de l’armée, et surtout le centre où se trouvait Agis avec les cavaliers nommés les trois cents, se précipita sur les vieilles troupes d’Argos, surnommées les cinq lochos, sur les Cléoniens, les Ornéates et les Athéniens rangés près d’eux, et mirent tout en fuite. La plupart n’attendirent même pas le choc de l’ennemi, et cédèrent aussitôt qu’ils virent approcher les Lacédémoniens, au point que quelques-uns furent foulés aux pieds par les leurs, tant était grand l’empressement à s’échapper.
 
LXXIII. Les Argiens et leurs alliés ayant cédé sur ce point, l’armée se trouva coupéeΠαρερρήγνυντο άμα καί έφ’ έκάτερα. Ils furent rompus et portés dans des directions différentes, l’aile droite avançant pendant que lu gauche commençait à céder.. En même temps 1 C’est à dire la cavalerie lacédéraonienne placée à cette aile, les scirites et les soldats de Brasidas. * Jusqu’au camp. 8 Παρερρήγνυντο άμα καί έφ’ έκάτερα. Ils furent rompus et portés dans des directions différentes, l’aile droite avançant pendant que lu gauche commençait à céder. la droite des Lacédémoniens et des Tégéates déborda les Athéniens et les enveloppa. Ils couraient alors un double péril : cernés d’un côté et déjà rompus de l’autre, ils auraient souffert plus que tout le reste de l’armée, si la cavalerie qui était avec eux ne les eût soutenus. D’ailleurs Agis, voyant fléchir sa gauche opposée aux Mantinéens et aux mille Argiens, donna ordre à toute l’armée de se porter sur l’aile en souffrance; grâce à cette manoeuvre, les Athéniens purent se sauver à loisir pendant que l’armée défilait et s’éloignait; les Argiens, déjà vaincus, s’échappèrent avec eux. Les Mantinéens, leurs alliés et les soldats d’élite d’Argos ne songèrent plus dès lors à poursuivre l’ennemi : voyant les leurs en déroute et les Lacédémoniens en marche contre eux, ils se mirent à fuir. Les Mantinéens surtout perdirent beaucoup de monde : les Argiens au contraire se sauvèrent pour la plupart. Du reste, la fuite et la retraite ne furent ni précipitées ni longues; car les Lacédémoniens, tant qu’ils n’ont pas mis l’ennemi en déroute, combattent longtemps de pied ferme; mais, la fuite décidée, ils ne poursuivent ni loin ni longtemps.
 
LXXIV. Tel fut, sans insister sur quelques détails analogues, l’ensemble de ce combat le plus important qui eût été livré depuis bien des années entre les Grecs, et auquel concoururent les États les plus considérables. Les Lacédémoniens exposèrent les armes des ennemis morts, élevèrent aussitôt un trophée et dépouillèrent les cadavresÉlien dit, vi, 6, qu’il n’était pas permis aux Lacédémoniens de dépouiller les ennemis.. Ils recueillirent leurs morts, pour les transporter à Tégée, où ils les enter- 1 Élien dit, vi, 6, qu’il n’était pas permis aux Lacédémoniens de dépouiller les ennemis. rèrent, et rendirent par convention ceux des ennemis. Il périt sept cents Argiens, Ornéates et Cléoniens, deux cents Mantinéens, deux cents Athéniens ou Éginètes, et les deux généraux d’AthènesLâchés et Nicostratos, suivant le scolinste d’Aristophane.. Les alliés des Lacédémoniens ne firent pas de pertes qui méritent d’être mentionnées; quant aux Lacédémoniens eux-mêmes, il n’est pas facile de savoir la vérité; cependant on portait la perte de leur côté à trois cents hommes.
 
LXXV. Au moment où il fut question de livrer bataille, le second roi de Lacédémone, Plistoanax, prit avec lui les vieillards et les jeunes gens pour rejoindre l’arméeIl y avait cependant une loi qui défendait aux deux rois de se mettre en campagne en même temps.; mais, arrivé à Tégée, il apprit la victoire et s’en retourna. Les Lacédémoniens envoyèrent contremandcr les Corinthiens et les alliés de l’autre côté de l’isthme; comme on était alors au mois carnéen, ils se retirèrent eux-mêmes, congédièrent leurs alliés et célébrèrent les fêtesOu célébrait dans ce mois des fêtes miliiaires.. Par ce seul fait d’armes, ils se lavèrent en même temps et de l’accusation de lâcheté que leur adressaient les Grecs pour leur désastre de Sphactérie, et des reproches d’indécision et de lenteur. On vit que la fortune avait pu les trahir, mais qu’ils étaient restés les mêmes par le coeur.
 
La veille de cet engagement, les Épidauriens avaient envahi en masse le territoire d’Argos, qu’ils savaient abandonné, et avaient tué un grand nombre des soldats laissés à la garde du pays, pendant que le reste de l’armée, était au dehors; mais les Mantinéens ayant été renforcés, après le combat, par trois mille hoplites 1 Lâchés et Nicostratos, suivant le scolinste d’Aristophane. * Il y avait cependant une loi qui défendait aux deux rois de se mettre en campagne en même temps. 3 Ou célébrait dans ce mois des fêtes miliiaires. d’Élée et par un second corps de mille Athéniens, toutes ces troupes confédérées se portèrent aussitôt contre Épidaure, pendant que les Lacédémoniens célébraient les fêtes Carnéennes. Ils résolurent d’élever une enceinte de circonvallation et. se partagèrent les travaux; mais tous se fatiguèrent bientôt, à l’exception des Athéniens qui persévérèrent à remplir leur tâche et fortifièrent l’éminence où est le temple de Junon. On y mit une garnison fournie par tous les alliés, et chacun se relira de son côté. L’été finit.
 
LXXVI. Dès le commencement de l’hiver suivant, les Lacédémoniens, après la célébration des fêtes Carnéennes, se mirent en campagne. Arrivés à Tégée, ils envoyèrent des propositions de paix à Argos, où ils avaient précédemment formé des intelligences : leurs partisans, décidés à renverser le gouvernement démocratique à Argos, avaient bien plus de chances, depuis le combat, d’amener le peuple à un accord; leur intention était de conclure avec les Lacédémoniens d’abord une trêve, ensuite une alliance, et de s’attaquer alors au gouvernement populaire. Lichas, fils d’Arcésilas, proxène des Argiens, arriva à Argos, apportant, au nom des Lacédémoniens, une double proposition, de guerre ou de paix, à lèur volonté. Après de nombreuses contestations, — car Alcibiade se trouvait alors à Argos, — les partisans des Lacédémoniens, ne craignant plus d’agir ouvertement, déterminèrent les Argiens à accepter les propositions de paix. En voici la teneur :
 
LXXVII. « L’assemblée des Lacédémoniens a décidé qu’un accord serait fait avec les Argiens aux condi-· tions suivantes : Les Argiens rendrontC’est-à-dire feront rendre; car ces otages étaient entre les mains des Mantinéens. Voyez v, Cl. aux Orchoméniens leurs enfants, aux Ménaliens les hommes qu’ils leur ont pris, aux Lacédémoniens les prisonniers de MantinéeLes otages arcadiens déposés par les Lacédémoniens à Orchomène, et transportés à Mantinée après la prise d’Orchomène par les Argiens.; ils sortiront d’Épidaure et en raseront les fortifications.
 
« Si les Athéniens n’évacuent pas Épidaure, ils seront ennemis des Argiens et des Lacédémoniens, des alliés des Lacédémoniens et de ceux des Argiens.
 
« Les Lacédémoniens rendront à toutes les villes les enfants qu’ils peuvent avoir.

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