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Ἱστορίαι

Ἱστορίαι Thucydides

Book 3

 
I. L’été suivantPremière année de la quatre-vingt-huitième olympiade, ■428 av J.-C., au fort de la croissance des blés, les Péloponnésiens et leurs alliés tirent une expédition en Attique, sous la conduite d’Archidamus, fils deZeuxidamus, roi des Lacédémoniens. Ils campèrent dans le pays et le ravagèrent. La cavalerie athénienne les inquiétait, comme de coutume, par de fréquentes at- taques, partout où l’occasion se présentait : elle tint en respect sur presque tous les points les troupes légères, et les empêcha de s’écarter de leurs campements pour ravager les environs de la ville Les Péloponnésiens, après être restés tant qu'ils eurent des vivres, éva- cuèrent l’Attique et rentrèrent chez eux, chacun de leur côté.
 
II. Aussitôt après l'invasion des Péloponnésiens, l’ile de LcsbosToutes les villes de Lesbos formaient alors une sorte de confédération, à la tête de laquelle était Mytilène, gouvernée ellemême par l’aristocratie., à l’exception de MéthymneMéthymne était située à 280 stades (environ 50 kilom.) à l’est de Mytilène., se détacha des Athéniens. Dès avant la guerre, les Lesbiens avaient médité cette défection ; mais les Lacédémoniens ne les avaient pas accueillis alors. Dans cette circonstance même, ils furent contraints de se révolter plus tôt qu'ils ne l’avaient projeté ; car ils attendaient pour agir qu’ils eussent comblé l’entrée des portsIl s’agit évidemment ici des remparts de Mytilène., élevé des murailles, achevé la construction des navires, et qu’il leur fût arrivé du Pont-Euxin des secours sur lesquels ils comptaient, des archers, du blé, en un mot tout ce qu’ils avaient réclamé. Mais les ha- bitants de Ténédos, ennemis des Lesbiens, ainsi que ceux de Mélhymne, et même quelques particuliers de Mytilène, hommes de parti et proxènes des AthéniensMytilène, comme toutes les villes alliées des Athéniens, était partagée en deux factions, le peuple et les grands ; les projets de défection furent, sans doute, dénoncés par les chefs du parti populaire ; car nous voyons plus tard le peuple, aussitôt qu’il eut reçu des armes, forcer les magistrats à traiter avec les Athéniens. — Sur les causes de cette guerre voir Aristote, Polit. v, chap. 3, et Diodore., dénoncèrent l’entreprise. Ils firent savoir aux Athéniens que l’on contraignait tous les habitants de l’ile à se concentrer dans Mitylène ; que, d’accord avec les Lacédémoniens et les Béotiens, unis aux Lesbiens par la communauté d’origineLes Lesbiens étaient Éoliens, et les Éoliens descendaient des Béotiens., tout se préparait à la hâte pour une prochaine défection, et qu’il était temps qu’Athènes prévint la révolte, si elle ne voulait que Lesbos fût perdue pour elle.
 
III. Les Athéniens avaient eu beaucoup à souffrir déjà de la maladie et de la guerre, à peine commencée et déjà dans toute sa force ; ils jugèrent que ce serait une grosse affaire d’avoir en outre à combattre Lesbos, maîtresse d’une marineLesbos et Chio avaient, à elles seules, fourni cinquante vaisseaux aux Athéniens (Thuc. ii, 56)., et dont la puissance n’avait pas été entamée. Ils se refusèrent donc d’abord à accueillir ces accusations, par ce motif surtout qu’ils ne voulaient pas qu’elles fussent vraies. Mais une ambassade qu’ils envoyèrent aux Mytiléniens n’ayant pu dé-, cider ceux-ci à cesser la concentration des habitants et les préparatifs de guerre, ils commencèrent à craindre, et se décidèrent à prendre les devants. Une flotte de quarante vaisseaux, qui se trouvait prête à mettre à la voile pour le Péloponnèse, fut expédiée soudain sous la conduite de Cléippide, fils de Dinias, avec deux autres généraux. Les Athéniens avaient été prévenus qu’il se célébrait hors de la villeProbablement sur le promontoire de Malée, où devait être un temple., en l’honneur d’Apollon de Malée, une fête à laquelle assistait tout le peuple de Mitylène, et qu’on pouvait espérer les surprendre en se hâtant. L’entreprise pouvait réussir ; dans le cas contraire, les généraux devaient ordonner aux Mytiléniens de livrer leurs vaisseaux et de raser leurs murailles ; en cas de refus, ils avaient ordre de faire la guerre. Les vaisseaux partirent. Il se trouvait alors à Athènes, d’après les traités, dix trirèmes auxi- liaires de Mytilène ; les Athéniens les arrêtèrent et mirent les équipages sous bonne garde. Mais les Mytiléniens n’en furent pas moins prévenus : un homme passa d’Athènes en Eubée, se rendit à pied à Géres- tum, y trouva un vaisseau marchand en partance, et, favorisé par le vent, arriva le troisième jour à Mytilène. Les Mytiléniens, sur l’avis qu’il leur donna de l'expédition, ne sortirent pas pour la fête d’Apollon de Malée ; ils palissadèrent la partie de leurs murailles et de l'enceinte des ports qui n’était qu’à moitié construite, et firent bonne garde.
 
IV. Les Athéniens abordèrent peu après. Les généraux, voyant l’état des choses, signifièrent leurs ordres aux Mytiléniens, et, sur leur refus de s’y conformer, commencèrent les hostilités. Les Mytiléniens n’étaient pas préparés ; car ils avaient été surpris par la nécessité de faire la guerre. Cependant ils firent une sorte de démonstration et sortirent un peu en avant du port, comme pour combattre ; mais ensuite, poursuivis par les vaisseaux athéniens, ils se hâtèrent d’ouvrir une négociation avec les généraux ennemis, dans le but d'éloigner la flotte pour le moment, s'il se pouvait, à des conditions acceptables. Les généraux athéniens accueillirent ces ouvertures ; car eux-mêmes craignaient de ne pas être en mesure de faire la guerre à toute l’Ile de Lesbos. Une convention fut conclue : des députés mytiléniens, au nombre desquels était un de ceux qui avaient dénoncé les préparatifs, et qui déjà se repentait, partirent pour Athènes, afin d'obtenir le rappel de la flotte en assurant que de leur côté ils n’entreprendraient rien qui fût contraire à l’alliance. En même temps ils envoyèrent une autre députation aux Lacédémoniens ; car ils comptaient peu sur le succès de celle qui devait agir auprès des Athéniens. Les députés, montés sur une trirème, échappèrent à la surveillance de la flotte athénienne mouillée à MaléeIl ne peut pas être question ici du promontoire de Malée, situé , au contraire , au sud de la ville ; ce promontoire est à une telle distance qu’une flotte n’aurait pu, de là, surveiller Mytilène. Il s’agit probablement d’un mouillage, au nord de Mytilène, auquel la presqu’ile de Malée aura donné son nom., au nord de la ville, et arrivèrent à Lacédémone après une pénible navigation : là ils avisèrent aux moyens d’obtenir quelque secours.
 
V. Ceux qui avaient été envoyés à Athènes étant revenus sans avoir rien obtenu, les Mytiléniens prirent les armes de concert avec tout le reste de l’ile, Méthymne exceptée. Cette dernière ville fournit des se- cours aux Athéniens, ainsi qu’Imbros, Lemnos et un petit nombre d'autres alliés. Les Mytiléniens firent une sortie générale contre le camp des Athéniens, et engagèrent un combat dans lequel ils n'eurent pas le désavantage. Cependant ils n’osèrent ni bivouaquer sur le champ de bataille, ni compter sur eux-mêmes ; ils rentrèrent donc dans la place, et à partir de ce moment ils restèrent dans l'inaction, décidés à ne se hasarder qu'avec d’autres préparatifs et s’il leur arrivait quelque secours du Péloponnèse. En effet, Méléas de Lacédémone et Hemnéondas deThèbes venaient d'arriver auprès d’eux : envoy és avant la défection, mais n'ayant pu devancer l’arrivée de la flotte athénienne, ils pénétrèrent secrètement dans le port sur une trirème, après le combat, et conseillèrent d’envoyer avec eux des députés sur une autre trirème ; ce qui fut exécuté.
 
VI. Les Athéniens, fortement encouragés par l'inaction des Mytiléniens, appelèrent à eux des alliés ; et ceux-ci, voyant les Mytiléniens se défendre mollement, se hâtèrent d'arriver. Ils mouillèrent au sud de Mytilène, formèrent deux camps fortifiés, de part et d’autre de la place, et établirent des croisières devant les deux ports. La mer se trouva ainsi fermée aux assiégés. Du côté de la terre, au contraire, les Mytiléniens et les Lesbiens venus à leur secours étaient maîtres de tout le pays. Les Athéniens n’occupaient que peu d’espace autour de leurs camps ; Malée ne leur servait guère que de mouillage pour leur flotte, et de marché. Tel était l’état des hostilités à Mytilène.
 
VII. Vers la même époque de cet été, les Athéniens envoyèrent contre le Péloponnèse trente vaisseaux, sous le commandement d’Asopius, fils de Phormion. Les Acarnanes avaient eux-mêmes demandé qu’on leur envoyât un fils ou un parent de Phormion A cause de la bienveillance que Phormion leur avait témoignée. Phormion devait vivre encore, ou du moins être mort depuis peu ; car nous avons vu (ii, 103) qu’il était rentré au printemps de cette même année avec les vaisseaux capturés et les prisonniers.. Cette flotte suivit les côtes de la Laconie et ravagea les places maritimes. Asopius en renvoya ensuite la plus grande partie à Athènes et se rendit à Nau pacte avec douze vaisseaux. Plus tard il souleva les Acarnanes qu’il entraîna eu masse contre les oeniades ; lui-même remonta le fleuve Achéloüs, pendant que l’armée de terre dévastait le territoire ; n’ayant pu, cependant, obtenir la soumission du pays, il congédia l’armée de terre, mit à la voile pour Leucade et fit une descente à Né- ricum. Mais une partie de son armée fut détruite par les indigènes, unis pour la défense commune aux quelques soldats qui gardaient le pays ; lui-même fut tué dans la retraite.
 
Après cet échec, les Athéniens se rembarquèrent et firent une convention avec les Leucadiens pour enlever leurs morts.
 
VIII. Les députés mytiléniens envoyés sur le premicr vaisseau reçurent des Lacédémoniens l’invitation de se rendre à Olympie, pour que le reste des alliés pût délibérer après les avoir entendus. Ils y allèrent en effet : c’était l’olympiade dans laquelle Doriée de Rhodes fut vainqueur pour la seconde foisQuatre-vingt-huitième olympiade.. Après la fête, la délibération s’ouvrit, et ils parlèrent ainsi :
 
IX. « Lacédémoniens et alliés, les usages des Grecs nous sont connus : lorsqu’un peuple fait défect ion pendant la guerre et abandonne ses anciens alliés, ceux qui l’accueillent le traitent avec honneur, en raison de l’utilité qu’ils en retirent ; mais on ne l’en regarde pas moins comme traître à ses premiers amis, et on a peu d’estime pour luiTacite dit également (Ann. i, 58) : Proditores etiam üs quos anteponunt invisi sunt. . Cette manière de voir ne serait pas fausse, si, entre les révoltés et ceux dont ils se séparent, il y avait réciprocité de sentiments et de bienveillance, égalité de ressources et de puissance ; s’il n’existait aucun motif plausible de défection. Mais telle n’est pas notre situation à l’égard des Athéniens ; il n’y a donc pas lieu de nous mépriser si, après avoir été traités honorablement par eux pendant la paix, nous les abandonnons au moment du danger.
 
X. « Et d’abord nous mettrons en avant la justice et la vertu, comme il convient quand on réclame une alliance : car nous savons qu’il ne peut y avoir ni amitié solide entre particuliers, ni communauté d’intérêts entre États, si ces relations ne sont fondées sur la croyance réciproque à la vertu de l’autre partie, et sur la conformité des moeurs. C’est la divergence des sentiments qui produit la diversité dans les actes.
 
« Notre alliance avec les Athéniens date du jour où vous vous êtes retirés de la guerre médiqueVoyez Hérod. (ix, 106, 114)., tandis qu’eux sont restés pour la soutenir jusqu’au bout. Toutefois, ce n’est point en leur qualité d’Athéniens, et pour l’asservissement de la Grèce, que nous avons contracté avec eux ; c’est aux Grecs que nous nous sommes alliés, pour affranchir la Grèce du joug des Mèdes. Tant que, dans l’exercice du commandement, ils ont respecté l’égalité, nous les avons suivis avec zèle ; mais quand nous les avons vus faire trève à leur haine contre les Mèdes, et marcher à l’asservissement de leurs alliés, nous avons commencé à craindre.
 
« Les alliés, dans l’impossibilité de se réunir pour la défense commune, faute d'unité dans les vues, subirent le joug, à l’exception de nous et des habitants de Chio. Pour nous, qui n’avions plus dès lors qu’une liberté et une indépendance nominales, nous avons pris part à leurs expéditions. Mais, instruits par le passé, nous ne voyions plus en eux des chefs sur lesquels nous pussions compter ; car il n’était pas vraisemblable qu’après avoir réduit en servitude ceux qu’ils avaient admis avec nous dans leur alliance , ils ne fissent point éprouver le même sort aux autres, s’ils en avaient un jour le pouvoir.
 
XI. « Si nous étions demeurés tous indépendants, nous aurions eu plus de garanties contre leurs entreprises ambitieuses ; mais, du moment où ils tenaient la plupart des alliés sous leur main et n’avaient con- servé qu'avec nous des rapports d’égalité, il était naturel, surtout en présence de la soumission générale, qu'ils supportassent plus impatiemment cette égalité que seuls nous avions gardée ; d’autant mieux qu’ils se surpassaient eux-mêmes en puissance, tandis que nous devenions plus isolés que jamais. Une crainte égale et réciproque est la seule garantie d’une alliance Germania a Sarmatis Dacisque mutuo metu — separatur, (Tac. Germ. i. ; car celui qui serait tentéd’y commettre quelque infraction, en est détourné par la considération qu’il ne peut attaquer avec des forces supérieures. Si nous sommes restés indépendants, la seule raison en est qu’ils ont cru devoir s’emparer de l’empire et de la direction des affaires bien moins par la force que sous des prétextes spécieux, et par l’intrigue. D’ailleurs, ils nous citaient en exemple, et alléguaient que des peuples indépendants n’auraient pas volontairement pris part à leurs expéditions si ceux qu’ils attaquaient n'eussent été coupables. En même temps c’étaient les plus forts qu’ils entraînaient tout d’abord contre les plus faibles, les réservant euxmêmes pour les derniers, bien assurés de trouver chez eux moins de résistance quand ils auraient autour d’eux soumis tout le reste. S'ils avaient, au contraire, commencé par nous, quand tous les autres peuples avaient encore et leurs propres forces et un point d’appui, il n’eût pas été aussi facile de nous asservir. Notre marine aussi les inquiétait : ils craignaient qu'un jour elle ne se réunît tout entière soit à vous, soit à quelque autre peuple, et ne devînt pour eux un sérieux danger. Enfin, nous ne nous maintenions que par nos soins obséquieux envers la multitude et les chefs qui se succédaient. Et cependant, instruits par les exemples d’autrui, nous sentions bien que nous ne pouvions tenir longtemps, si la guerre présente ne fût survenue.
 
XII. « Qu’était-ce donc, en effet, que notre amitié ? quelles garanties de liberté avions-nous, quand notre commerce mutuel n’avait rien de sincère ? Ils nous flattaient par crainte en temps de guerre ; nous agissions de même envers eux en temps de paix ; et, tandis que chez les autres hommes la confiance naît surtout de la bienveillance réciproque, chez nous elle ne s’appuyait que sur la terreur. C’était la crainte, bien plus que l’amitié, qui servait de base à notre alliance : ceux à qui la certitude du succès donnerait le plus tôt de l’audace devaient aussi être les premiers à la rompre. Si donc on nous trouve coupables pour avoir pris les devants dans notre défection ; si on allègue qu’ils ont différé à nous attaquer, et que nous eussions dû attendre, de notre côté, la preuve évidente du péril que nous redou- tions, on apprécie mal les choses ; car si nous avions eu, comme eux, le pouvoir de former des desseins hostiles et d’en remettre à notre gré l’exécution, qu’aurions-nous eu besoin de leur obéir, étant leurs égaux ? Mais, comme il est toujours en leur pouvoir de nous attaquer, nous devons aussi avoir un droit égal de pourvoir à notre défense.
 
XIII. «Telles ont été, Lacédémoniens et alliés, les raisons et les causes de notre défection ; elles prouvent clairement pour ceux qui nous entendent que nous avons agi à propos ; elles justifient nos craintes et les précaut ions prises en vue de notre sécurité. Depuis longtemps déjà nous avions formé ce dessein, lorsque nous avons envoyé vers vous, avant même la rupture de la paix, pour traiter de cette défection ; mais vous nous avez arrêtés alors, en refusant de nous accueillir. Sollicités aujourd’hui par les Béotiens, nous avons répondu sans délai à leur appel. Cette défection avait à nos yeux un double caractère : nous nous séparions des Grecs pour ne pas contribuer à leurs maux par notre union avec les Athéniens, et pour coopérer au contraire à leur affranchissement ; des Athéniens, afin de les prévenir et de n’être pas écrasés par eux dans la suite. Toutefois, nous avons rompu prématurément et sans préparatifs ; ce doit être pour vous une raison de plus de nous admettre à votre alliance, et de nous envoyer de prompts secours : vous montrerez par-là que vous savez secourir ceux qui le méritent, et en même temps vous nuirez à vos ennemis. Jamais occasion ne fut plus favorable : les Athéniens sont écrasés par la maladie et par les frais de la guerre ; leur flotte est occupée, partie contre vous, partie contre nous-mêmes ; il est donc vraisemblable qu’il leur restera peu de vaisseaux disponibles, si, dans le cours de cet été, vous faites une seconde invasion par terre et par mer à la fois : ou bien ils ne pourront résister à votre attaque par mer, ou bien ils retireront leurs flottes de votre pays et du nôtre.
 
« N’allez pas croire qu’il s’agit de courir des dangers tout personnels, en faveur d’une contrée étrangère : tel croit Lesbos fort éloignée, qui en retirera des avantages prochains ; car ce n’est pas dans l’Attique que sera, comme quelques-uns le pensent, le siége de la guerre ; c’est dans les contrées d’où l’Attique tire ses ressources. Les Athéniens tirent leurs revenus de leurs alliés ; ils les accroîtront encore s’ils nous soumettent ; car personne n’osera plus se détacher d'eux : nos ressources s’ajouteront aux leurs, et nous serons plus durement traités que les peuples les premiers asservis. Mais si vous vous empressez de nous donner un secours efficace, vous ajouterez à votre puissance une ville qui possède une marine considérable (ce dont vous avez surtout besoin) ; vous abattrez plus aisément les Athéniens, en leur enlevant leurs alliés ; car chacun alors se rangera plus hardiment à votre parti ; vous échapperez au reproche qu’on vous fait de ne pas secourir ceux qui se détachent d’Athènes ; enfin, si vous vous attribuez le rôle de libérateurs, votre triomphe en sera plus certain.
 
XIV. « Respectez donc les espérances que les Grecs ont placées en vous ; respectez Jupiter olympien, dans te temple dans lequel vous nous voyez assis en suppliants ; secourez les Mityléniens en devenant leurs allies ; ne nous abandonnez pas au moment où les périls auxquels nous nous exposons personnellement doivent ou profiter à tous les Grecs, si nous réussissons, ou aggraver encore leur situation, si nous succombons faute d’avoir pu vous persuader. Montrez-vous tels que vous veulent les Grecs, tels que vous désirent nos craintes. »
 
XV. Ainsi parlèrent les Mytiléniens. Les Lacédémoniens et les alliés, après les avoir entendus, goûtèrent leurs raisons, et admirent les Lesbiens dans leur alliance. Ordre fut donné aux alliés présents de réunir sans retard à l’isthme les deux tiers de leurs contingents pour envahir l’Attique. Les Lacédémoniens, s’y rendirent eux-mêmes les premiers : ils préparèrent des machines pour traîner les vaisseaux et les faire passer, par-dessus l'isthme, de la mer de Corinthe dans celle d’Athènes ; car ils voulaient attaquer en même temps par terre et par mer. Ils apportaient à ces travaux beaucoup d’ardeur ; mais les alliés, occupés de leurs moissons et fatigués de la guerre, ne se réunissaient que lentement.
 
XVI. Les Athéniens comprirent que l’opinion qu’on avait de leur faiblesse était pour beaucoup dans ces préparatifs de l’ennemi ; aussi voulurent-ils prouver qu’on s’était trompé sur leur compte, et qu’ils étaient en état, sans toucher à leur flotte de Lesbos, de faire face aisément à celle qui venait du Péloponnèse. Ils armèrent donc cent vaisseaux, et les montèrent euxmèmes avec les métèques ; les chevaliers et les pentacosiomédimnes furent seuls dispensésSolon avait partagé les Athéniens en quatre classes : les pentacosiomédimnes, les chevaliers, les zeugites, les thètes. Les pentacosiomédimnes étaient ainsi appelés parce qu’ils tiraient de leurs propriétés un revenu annuel de cinq cents mesures. Les chevaliers avaient trois cents mesures de revenu et devaient pouvoir nourrir un cheval ; les zeugites n’avaient qu’un revenu de deux cents, ou cent-cinquante mesures ; les thètes étaient les prolétaires. Les deux premières classes montaient rarement sur les vaisseaux, le service à terre étant considéré comme plus honorable.. Ils tinrent la haute mer dans les parages de l’isthme, faisant montre de leurs forces et opérant des descentes partout où bon leur semblait. Les Lacédémoniens, à ce spectacle inattendu, crurent que les Lesbiens leur avaient fait de faux rapports, et jugèrent la situation critique ; car leurs alliés ne venaient pas les rejoindre, et on leur annonçait d’un autre côté que les trente vaisseaux athéniens, en croisière autour du Péloponnèse, rava- geaient les champs voisins de leur ville. Ils rentrèrent donc chez eux. Plus tard, ils préparèrent une expédition maritime pour envoyer à Lesbos, demandèrent aux villes alliées un contingent de quarante vaisseaux, et nommèrent Alcidas au commandement de cette flotte et de l’expédition. Les Athéniens, lorsqu’ils virent les Lacédémoniens se retirer, s’en retournèrent aussi avec leurs cent vaisseaux.
 
XVII. Au moment où ces vaisseaux tenaient la mer, les Athéniens avaient sous voiles l’une des flottes les plus belles et les plus nombreuses qu’ils eussent jamais équipées. (Ils avaient cependant possédé des arme- ments aussi considérables, et même un peu plus, au commencement de la guerre.) Cent vaisseaux gardaient l’Attique, l’Eubée et Salamine ; cent autres croisaient autour du Péloponnèse, sans compter ceux qui étaient à Potidée et ailleurs ; de sorte que, dans un seul été, le nombre total des bâtiments en mer s’élevait à deux cent cinquante. L’entretien de cette flotte et le siége de Potidée contribuèrent surtout à épuiser le trésor ; car chacun des hoplites qui bloquaient cette place recevait deux drachmes par jour, une pour lui, une pour son homme de service ; ils avaient, dès l’origine, été au nombre de trois mille, et jamais il n’y en eut un moindre nombre occupé au siége. Il y avait eu aussi seize cents hoplites sous les ordres de Phormion ; mais ils ne restèrent pas jusqu’à la fin. Tous les vaisseaux recevaient la même solde : ainsi se consumèrent les trésors de l’État, et tel fut le nombre excessif des vaisseaux équipés.
 
XVIII. Pendant que les Lacédémoniens se tenaient aux environs de l’isthme, les Mytiléniens, avec des troupes auxiliaires, firent par terre une expédition contre Méthymne, dans l'espoir qu'elle leur serait livrée par trahison. Ils attaquèrent la place ; mais l’en- treprise n'ayant pas eu le succès qu'ils en attendaient, ils allèrent à Antissa, à Pyrrha et à Érèse, mirent ces places en meilleur état, renforcèrent les murs et se hàtèrent de rentrer chez eux. Après leur retraite, ceux de Méthymne firent à leur tour une expédition contre AntissaAu nord du promontoire Sigrium. Pline et Strabon rapportent qu’elle était originairement située dans une île, qui fut plus tard réunie à la terre ferme. Elle a été détruite par les Romains (Tite-Live, XLV, 31 ). ; mais les habitants firent une sortie, et, secondés par quelques auxiliaires, ils les mirent en dé- route : beaucoup périrent ; le reste se hâta de battre en retraite. Les Athéniens, in formés de ces événements, et sachant que les Mytiléniens étaient maîtres du pays, sans que leurs propres soldats fussent en mesure de les contenir, y envoyèrent, au commencement de l’automne, mille hoplites d'Athènes, sous le commandement de Pachès, fils d’Épicure. Ceux-ci firent eux-mêmes les fonctions de rameurs sur les vaisseaux ; arrivés à Mytilène, ils investirent la place au moyen d’une simple muraille. Quelques forteresses furent aussi élevées dans de fortes positions. Mytilène se trouva ainsi fortement contenue par mer et par terre, et l’hiver commença.
 
XIX. Le besoin d’argent pour ce siége força alors pour la première fois, les Athéniens à contribuer euxmêmes pour une somme de deux cents talentsCe n’était pas un tribut levé sur tout le peuple, mais une contribution volontaire fournie par les riches en temps de guerre.. Ils envoyèrent aussi, pour lever des contributions chez les alliés, douze vaisseaux, sous les ordres de Lysiclès et de quatre autres commandants. Déjà Lysiclès avait parcouru différentes côtes, levant partout le tributThucydide ne dit pas si c’est le tribut ordinaire, ou une contribution de guerre. Cependant, il est difficile d’admettre que les Athéniens aient accru les charges de leurs tributaires, au moment où la défection devenait générale.  ; parti de Myonte, en Carie, il traversait la plaine du Méandre et était arrivé à la colline SandiusCette colline, qui parait avoir été assez connue du temps de Thucydide, n’est citée nulle part ailleurs., lorsqu’il tomba dans une embuscade dressée par les Cariens et les AnéïtesAnéa était en lonie., et périt avec une grande partie de son armée.
 
XX. Le même hiverPremière année de la quatre-vingt-huitième olympiade, 127 av. J.-C., les Platéens, toujours assiégés par les Péloponnésiens et les Béotiens, pressés d’ailleurs par la disette, et n’entrevoyant ni espérance de secours du côté d’Athènes, ni aucun autre moyeu de salut, formèrent, d’accord avec les Athéniens assiégés avec eux, le dessein de s’échapper en gravissant le mur des ennemis et en tâchant de le forcer. Tous se rallièrent d’abord à ce projet, conçu par le devin Théénète, fils de Tolmidès, et par Eupompidès, fils de Démachus, l’un des commandants. Mais ensuite la moitié des assiégés recula, trouvant qu’il y avait trop à risquer. Deux cent vingt persistèrent résolûment dans ce projet d’évasion, et l’exécutèrent de la manière suivante : ils firent des échelles de la hauteur du mur des ennemis  ; ils l’avaient calculée en comptant les rangs de briques de leur côté, là où par hasard la muraille n’était pas enduite. Plusieurs comptant en même temps, quelques-uns devaient se tromper, mais la plupart rencontraient juste. D’ailleurs, ils reprirent plusieurs fois le calcul, et, comme ils étaient peu éloignés, ils pouvaient aisément voir la muraille à l’endroit qu’ils voulaient. C’est ainsi qu’ils prirent approximativement la mesure des échelles, en se réglant sur l’épaisseur des briques.
 
XXI. Voici comment était construit le mur des Péloponnésiens : il se composait de deux enceintesOn trouve dans Tite-Live (v, 1) la description d’un mur semblable. l’une du côté de Platée, l’autre ayant ses fronts vers la campagne, dans la prévision d’une attaque de la part des Athéniens. Un espace de seize pieds séparait les deux enceintes, et dans cet intervalle étaient construits des logements pour les gardes, reliés entre eux de telle sorte que le tout ne paraissait former qu’une seule muraille épaisse, avec des créneaux des deux côtés. De dix en dix créneaux s’élevaient de grandes tours occupant toute la largeur entre les deux enceintes, et s’étendant de la face intérieure à la face extérieure des ouvragesLes tours s’appuyaient sur les deux murs, intérieur et extérieur, et les reliaient ensemble. Elles avaient donc une largeur de seize pieds.. De cette manière, il n’y avait point de passage le long des tours, et il fallait les traverser par le milieu. La nuit, lorsque le temps était mauvais et pluvieux, les soldats abandonnaient les créneaux, et la garde se faisait dans les tours, qui étaient couvertes et peu distantes les unes des autres. Tel était le mur de siège élevé autour de Platée.
 
XXII. Les assiégés, lorsque leurs préparatifs furent terminés, profitèrent d’une nuit où l’absence de la lune, jointe à une tempête de pluie Thucydide dit plus loin qu’il tombait une neige à moitié fondue, qui avait rempli les fossés, et de vent, favorisait leur évasion. A leur tête marchaient les auteurs de l’entreprise. D’abord ils franchirent le fossé qui les entourait  ; ils abordèrent ensuite le mur des ennemis, sans être aperçus par les gardes  ; car ceux-ci ne pou- vaient ni les voir au milieu de l’obscurité, ni les entendre, le bruit de leur marche étant couvert par le fracas du vent. D’ailleurs, ils marchaient à une grande distance les uns des autres, pour n’être pas trahis par le choc de leurs armes. Ils étaient armés à la légère et chaussés seulement du pied gauche afin d’assurer leurs pas dans la boue. Ils abordèrent le mur dans l’intervalle de deux tours, en face des créneaux qu’ils savaient abandonnés  ; ceux qui portaient les échelles marchaient en avant et les appliquèrent. Ensuite montèrent douze hommes légèrement armés, n’ayant qu’une petite épée et la cuirasse. Amméas, fils de Coroebus, les commandait et gravit le premier  ; après lui montèrent ses douze hommes, six vers chacune des deux tours. A leur suite marchaient d’autres soldats légers, armés de petits javelots  ; ceux-ci étaient eux-mêmes suivis par d’autres qui portaient leurs boucliers, afin de faciliter l’escalade, et qui devaient les leur remettre quand ils seraient près de l’ennemi. Déjà ils étaient en grand nombre sur le rempart, lorsque les gardes des tours prirent l’éveil  ; un des Platéens, en s’accrochant à une brique des créneaux, l’avait arrachée  ; elle fit du bruit en tombant et aussitôt fut jeté le cri d’alarme. Toutes les troupes se précipitèrent alors à la muraille, ignorant, au milieu des ténèbres et de l’orage, quel pouvait être le danger. En même temps ceux des Pla- téens restés dans la ville font une sortie et attaquent le mur des Péloponnésiens du côté opposé à celui où leurs compagnons l’escaladaient, afin de détourner de ces derniers l’attention de l’ennemi. Les Péloponnésiens troublés restaient en place, ne sachant que penser de ce qui arrivait  ; aucun d’eux n’osait quitter son poste pour porter secours ailleurs. Cependant trois cents soldats, qui avaient ordre de porter secours partout où besoin serait, s’avancèrent hors des murs, du côté d’où partaient les cris  ; en même temps des torches furent élevées du côté de Thèbes, pour annoncer l’ennemi. Mais les Platéens qui étaient dans la ville élevèrent aussi, du haut de la muraille, un grand nombre de torches préparées d’avance à cet effet, afin que les ennemis, confondant les signaux et soupçonnant tout autre chose que la vérité, ne vinssent pas au secours avant que ceux qui tentaient l’évasion se fussent échappés et mis en sûreté.
 
XXIII. Pendant ce temps les Platéens escaladaient le mur : les premiers arrivés au sommet s’emparèrent des deux tours, massacrèrent les gardes, occupèrent les issuesLes assiégeants, qui campaient entre les deux murs, ne pouvaient communiquer entre eux que par les passages établis sous les tours. Les assiégés, maitres de deux tours et de l’intervalle qui les séparait, avaient un passage défendu à droite et à gauche par ces mêmes tours., et les gardèrent eux-mêmes, afin que personne ne pût les traverser pour venir au secours. Du haut des murs, ils appliquèrent des échelles contre les tours et y firent monter un grand nombre des leurs. Ceux-ci, maîtres de ces positions, accablaient de traits, et d’en haut et d’en basDu haut des tours et des passages inférieurs qu’ils avaient occupés., ceux qui venaient pour les reprendre, et les tenaient en respect. En même temps, d’autres, en plus grand nombre, appliquaient plusieurs échelles à la fois, renversaient les créneaux, et esca- ladaient le mur dans l’intervalle des tours. Chacun d’eux, à mesure qu’il passait, s’arrêtait sur le bord du fosséLe fossé extérieur. Les Péloponnésiens étaient sortis de leur camp, et arrivaient extérieurement pour s’opposer au passage., et de là lançait des flèches et des javelots à ceux des ennemis qui se portaient à la défense du mur et s’opposaient au passage. Lorsque tous furent passés, ceux qui étaient dans les tours descendirent les derniers, non sans peine, et allèrent se ranger aussi au bord du fossé. A ce moment les trois cents Péloponnésiens arrivaient à leur poursuite, des torches à la main. Mais les Platéens, plongés dans l’obscurité, avaient, l’avantage de les mieux voir : du bord du fossé où ils se tenaient, ils les accablaient de flèches et de javelots, visant au défaut des armes, tandis que l’ennemi, ébloui par la lueur des torches, les distinguait moins bien, plongés comme ils l’étaient dans les ténèbres. Aussi les derniers mêmes des Platéens eurent-ils le temps de franchir le fossé  ; mais ce ne fut pas sans peine, ni sans être serrés de près  ; car la glace qui s’y était formée ne présentait pas assez de consistance pour qu’on pût passer dessus  ; elle était à demi fondue, comme il arrive quand le vent souffle plutôt de l’est que du nord. C’était là précisément le vent qui soufflait cette nuit : la neige qui tombait avait, en se fondant, rempli d’eau le fossé, si bien qu’ils le traversèrent ayant à peine la tête hors de l’eau. Cependant leur évasion fut surtout favorisée par la violence même de la tempête.
 
XXIV. A peine sortis du fossé, les Platéens serrèrent leurs rangs et se jetèrent sur la route qui conduit à Thèbes, ayant à leur droite la chapelle du héros Androcrate, bien sûrs qu’on ne les soupçonnerait pas d’avoir pris une route qui menait à l’ennemi. Ils voyaient, de là, les Péloponnésiens les poursuivre avec des flambeaux sur la route qui, par le Cythéron et Dryocéphales, conduit à Athènes. Après avoir tenu pendant six ou sept stades la route de Thèbes, les Platéens, coupant de côtéAu sud, après avoir marché d’abord à l’est., prirent le chemin qui, par la montagne, conduit à Érytres et à Ysies La position de ces deux villes n’est pas exactement connue., suivirent les hauteurs, et arrivèrent à Athènes au nombre de deux cent douzeIls obtinrent à Athènes le droit de cité.. Ils étaient plus nombreux à leur sortie  ; mais quelques-uns étaient rentrés dans la ville avant l’escalade, et un archer avait été pris sur le fossé extérieur. Les Péloponnésiens cessèrent la poursuite et revinrent à leur poste. Quant aux Platéens restés dans la ville, ils ne savaient rien de ce qui s’était passé. Sur la nouvelle apportée par ceux qui étaient rentrés qu’aucun des leurs n’avait survécu, ils envoyèrent un héraut dès qu’il fit jour, pour traiter de l’enlèvement des morts. Mais, quand ils connurent la vérité, ils se tinrent en repos. C’est ainsi que les guerriers de Platée se sauvèrent en escaladant la muraille.
 
XXV. A la fin du même hiver, le Lacédémonien Saléthus fut envoyé de Lacédémone à Mytilène sur une trirème. Il gagna Pyrrha et de là, continuant sa route par terre, il pénétra à Mytilène sans être aperçu, en suivant un ravin par où l’on pouvait franchir la circonvallation. Il annonça aux magistrats qu’une invasion allait avoir lieu dans l’Attique, et qu’en même temps arriveraient les quarante vaisseaux qui devaient les secourir  ; qu’il avait été expédié en avant pour les en prévenir, et pour s’occuper des autres dispositions. Les Mytiléniens prirent confiance et furent moins disposés à traiter avec les Athéniens. L’hiver finit, et avec lui la quatrième année de cette guerre, dont Thucydide a écrit l’histoire.
 
XXVI. L’été suivant, les Péloponnésiens, après avoir expédié à Mytilène les quarante-deux vaisseaux qu’ils avaient placés sous le commandement d’Alcidas, envahirent eux-mêmes l’Attique avec leurs alliés. Ils voulaient que les Athéniens, inquiétés de deux côtés, pussent disposer de moins de force contre la flotte qui faisait voile pour Mytilène. Cléomènes commandait cette invasion, au nom et comme oncle paternel du roi Pausanias, fils de PlistoanaxPlistoanax était alors exilé pour ne s’être pas avancé au delà d’Éleusis, lors de l’invasion que les Péloponnésiens firent en Attique, quatorze ans avant la guerre du Péloponnèse., trop jeune encore. Ils ravagèrent dans l’Attique ce qui l’avait été déjà auparavant, dévastèrent les nouvelles plantations, et tout ce qui avait pu échapper dans les courses précédentes. Cette invasion fut, après la seconde, la plus désastreuse pour les Athéniens  ; car les Lacédémoniens, attendant toujours de Lesbos des nouvelles de leur flotte qu’ils croyaient déjà arrivée, firent des incursions et portèrent le ravage dans presque toutes les parties du pays. Mais, comme rien de ce qu’ils attendaient ne réussit, et que les vivres manquaient, l’armée fut dissoute et chacun rentra chez soi.
 
XXVII. Cependant les Mytiléniens voyant que la flotte du Péloponnèse n’arrivait pas, que le temps se passait et que les vivres manquaient, se trouvèrent réduits à traiter avec les Athéniens  ; voici dans quelles circonstances : Saléthus, ne comptant plus lui-même sur la flotte, donna des armes aux gens du peuple, qui jusquelà n’en avaient pas, afin de tenter une sortie contre les Athéniens. Mais, une fois armés, ils ne voulurent plus entendre les magistrats, se rassemblèrent tumultueusement et ordonnèrent aux riches d’apporter en commun le blé qu’ils tenaient caché, et de le distribuer à tout le monde  ; sinon ils traiteraient, disaient-ils, avec les Athéniens et leur livreraient la ville.
 
XXVIII. Ceux qui étaient à la tête des affaires, voyant qu’ils n’étaient pas en état de résister au peuple, et qu’il y aurait danger pour eux-mêmes à être exclus de la capitulation, firent avec Pachès et son armée une convention, commune à tous les citoyens  ; elle portait que les Mytiléniens s’en remettaient complètement à la discrétion des Athéniens, qu’ils recevraient l’armée dans la ville, et enverraient des ambassadeurs à Athènes pour traiter de leurs intérêts. Jusqu’à leur retour. Pachès s’engageait à ne mettre aucun Mytilénien dans les fers, à ne réduire en servitude et à ne faire périr personne. Telle fut la convention. Ceux des Mytiléniens qui s’étaient montrés le plus favorables aux Lacédémoniens, saisis de crainte lors de l’entrée des ennemis, ne purent maîtriser leur défiance et, malgré les garanties du traité, allèrent s’asseoir au pied des autels. Pachès les fit relever, promit de ne leur faire aucun mal, et les déposa à Ténédos jusqu’à ce que les Athéniens eussent décidé de leur sort. Il envoya ensuite des trirèmes à Antissa, s’en rendit maître, et prit sous le rapport militaire les dispositions qu’il jugea convenables.
 
XXIX. Cependant les Péloponnésiens qui montaient les quarante vaisseaux, au lieu d’arriver en toute hâte comme ils le devaient, perdirent du temps autour du Péloponnèse, et firent lentement le reste de la tra- versée. Leur présence dans ces parages ne fut connue des Athéniens qu’à leur arrivée à Délos. De là ils touchèrent à Icare et à Mycone  ; et c’est alors seulement qu’ils apprirent la prise de Mytilène. Voulant se renseigner sûrement à cet égard, ils firent voile pour Embatos d’ErythréeSur la côte de l’Asie mineure, an fond du golfe formé par la presqu’ìle de Clazomène, en face de Chio., où ils abordèrent sept jours après la reddition de Mytilène. Instruits de la vérité, ils ou- vrirent une délibération sur le parti à prendre dans la circonstance  ; Teutiaple d’Élée parla ainsi :
 
XXX. « Alcidas, et vous, Péloponnésiens, qui commandez l’armée avec moi, mon avis est de faire voile pour Mytilène, tels que nous sommes, et avant que notre arrivée soit connue. Car, vraisemblablement, des hommes qui viennent tout récemment de s’emparer d’une ville ne seront guère sur leurs gardes, et nous les surprendrons. Du côté de la mer surtout, ils n’auront pris aucune précaution, parce qu’ils ne s’attendent pas à voir arriver l’ennemi de ce côté  ; et c’est là précisément qu’est notre force. Il est présumable aussi que leurs troupes de terre sont dispersées dans les maisons, avec l’incurie naturelle aux vainqueurs. Si donc nous tombons sur eux de nuit et à l’improviste, j’ai bon espoir qu’avec l’aide de ceux des habitants qui peuvent nous être restés favorables, nous nous saisirons de l’autorité. Ne nous laissons pas détourner par la crainte du danger, et songeons que c’est là, ou jamais, l’occasion d’une de ces surprises de guerre qui d’ordinaire assurent le succès au général qui, sachant s’en préserver lui-même, observe, attaque à propos, et y fait tomber l’ennemi. »
 
XXXI. Alcidas ne se rendit point à ces raisons. Des exilés d’Ionie Vraisemblablement des chefs de l’aristocratie, exilés par les Athéniens et la faction populaire. et les Lesbiens embarqués sur la flotte conseillèrent, puisqu’il craignait de courir cette chance, d’occuper quelqu’une des villes d’Ionie, ou CumesAu nord de Phocée, sur le golfe de Cûmes, — aujourd’hui golfe de Sandarli. en Éolie  ; on aurait ainsi une base pour faire révolter l’Ionie, et on pouvait l’espérer, disaient-ils, car on n’y voyait pas avec déplaisir l’arrivée des Péloponnésiens. Ils ajoutaient qu’on enlèverait par là aux Athéniens leur plus grande source de revenus, en même temps qu’on leur imposerait des dépenses considérables, s’ils voulaient y envoyer une flotte. Enfin, ils espéraient engager Pissythnès à prendre part à la guerre. Alcidas ne goûta pas davantage cet avis, tout entier à cette pensée que, puisqu’il n’avait pas secouru à temps Mytilène, il lui fallait regagner au plus vite le Péloponnèse.
 
XXXII. Il fit voile d’Embate et rangea la côteEn faisant le tour du golfe de Smyrne et de la presqu’ìle de Clazomène.. Arrivé à Myonèse, ville des Téïens, il égorgea la plupart des prisonniers qu’il avait faits pendant sa navigation. Lorsqu’il eut mouillé à Éphèse, des députés envoyés par les Samiens d’AnéaAnéa, sur le continent, en face de Samos, était le refuge habituel des Samiens exilés. vinrent lui dire qu’il ne prenait pas le bon moyen d’affranchir la Grèce, en égorgeant des hommes qui n’avaient pas porté les armes contre lui, qui n’étaient pas ses ennemis, et que la nécessité seule retenait dans l’alliance d’Athènes  ; que, s’il continuait ainsi, il attirerait à lui peu d’ennemis, et verrait un bien plus grand nombre d’amis se changer en adversaires. Alcidas se rendit à ces raisons, et mit en liberté tous ceux des habitants de Chio qu’il retenait encore prisonniers, ainsi que quelques autres. Car, à la vue de ses vaisseaux, on ne fuyait pas  ; on s’approchait plutôt, les croyant Athéniens  ; on n’avait pas le moindre soupçon que jamais, les Athéniens étant maîtres de la mer, une flotte péloponnésienne pût aborder en Ionie.
 
XXXIII. D’Éphèse, Alcidas fit voile à la hâte, et se mit à fuir. Car il avait été aperçu, lorsqu’il mouillait encore devant Claros, par la Salaminienne et le ParalusC’étaient deux bàtiments légers, affectés au service public  ; on les employait ordinairement pour les messages pressés : ils conduisaient les généraux, amenaient à Athènes ceux qui étaient mis en jugement, transportaient à Délos les offrandes pour les sacrifices., qui venaient d’Athènes. Craignant d’être poursuivi, il tenait la haute mer, résolu à n’aborder nulle part ailleurs qu’au Péloponnèse, à moins d’y être forcé. La nouvelle de sa présence fut apportée d’Erythrée à Pachès et aux Athéniens  ; elle arriva bientôt de toutes parts. Comme les villes d’Ionie ne sont pas fortifiées, on craignait fort que, tout en suivant les côtes, et sans avoir même l’intention de s’arrêter, il n’attaquât et ne mit au pillage les villes qui seraient sur son passage. La Salaminienne et le Paralus vinrent elles-mêmes annoncer qu’elles avaient vu Alcidas à ClarosPetite ville d’Ionie, près de Colophon, entre Myonèse et Éphèse.. Pachès se mit à le poursuivre en toute hâte, et poussa jusqu’à I’ile de Patmos. Mais, comme l’ennemi ne se montrait plus nulle part, il désespéra de l’atteindre, et s’en retourna. Il regardait comme un avantage, du moment où il n’avait pas rencontré l’ennemi en pleine mer, de ne pas l’avoir rejoint sur quelque côte  ; car alors, Alcidas étant obligé d’y prendre ses campements, les Athéniens se fussent eux-mêmes trouvés dans la né- cessité de le surveiller et d’établir des croisières.
 
XXXIV. Pachès revint en longeant les côtes, et relàcha à NotiumAu sud de Colophon, à deux mille pas environ de la ville haute.. Ce port était occupé par les Colo- phoniens, qui s’y étaient établis à l’époque où la ville haute fut prise par Itamanès et les harbares, appelés par une faction. Cet événement avait eu lieu vers le temps de la seconde invasion des Péloponnésiens en Attique. Cependant les fugitifs établis à Notium se divisèrent de nouveau entre eux : une partie demanda à Pissythnès un secours d’ArcadiensLes Arcadiens vendaient leurs services à tous les peuples, comme aujourd’hui les habitants de certains cantons de la Suisse. et de barbares, et se retrancha dans un quartier fortifié. Ceux des Colophoniens de la ville haute qui tenaient pour les Mèdes arrivèrent avec les auxiliaires et s’emparèrent du gouvernement. Ceux au contraire qui s’étaient soustraits à cette faction, et qui vivaient dans l’exil, appelèrent Pachès. Celui-ci invita à une conférence Hippias, chef des Arcadiens qui occupaient la forteresse, sous pro- messe de l’y renvoyer sain et sauf, dans le cas où l’on ne pourrait s’entendre. Hippias sortit en effet et se rendit à l’entrevue. Mais Pachès le plaça sous bonne garde, sans toutefois le mettre aux fers  ; puis il attaqua inopinément la forteresse, s’en empara par surprise et massacra les Arcadiens et tous les barbares qui l’occupaient. Il y ramena ensuite Hippias, comme il en était convenu, et, lorsqu’il y fut entré, il le fit saisir et tuer à coups de flèches. Cela fait, il rendit Notium aux Colophoniens, à l’exclusion des partisans des Mèdes. Plus tard les Athéniens y envoyèrent une colonie qu’ils soumirent à leurs propres lois, et y rassemblèrent tous les Colophoniens disséminés dans différentes villes.
 
XXXV. Pachès, de retour à Mytilène, soumit Pyrrha et Érésus. Il prit le Lacédémonien Saléthus, caché dans la ville, et l’envoya à Athènes avec les Mytiléniens qu’il avait déposés à Ténédos et tous ceux qu’il regardait comme les auteurs de la défection. Il renvoya aussi la plus grande partie de son armée, demeura lui-même avec le reste, et établit à Mytilène et dans toute l’ile de Lesbos l’ordre qu’il jugea convenable.
 
XXXVI. A l’arrivée des Mytiléniens et de Saléthus, les Athéniens mirent immédiatement à mort ce dernier, malgré toutes les offres qu’il put faire, entre autres celle d’éloigner de Platée les Lacédémoniens qui la tenaient encore assiégée. Ils délibérèrent ensuite sur le sort des autres, et, dans l’entrainement de la colère, ils résolurent de faire périr non-seulement ceux qui étaient présents, mais tous les Mytiléniens arrivés à âge d’hommeDiodore (xii, 55) dit également que Cléon fit rendre un décret par lequel tous les hommes en état de porter les armes étaient condamnés à périr, etc., et de réduire les femmes et les enfants en esclavage. Ils leur reprochaient, en particu- lier, de s’être révoltés alors qu’ils n’étaient pas, comme les autres, réduits à l’état de sujets  ; mais ce qui augmentait surtout leur irritation, c’était que la flotte péloponnésienne eût osé, pour secourir Mytilène, se risquer sur les côtes d’Ionie  ; car ils en concluaient que la défection des Mytiléniens était la suite de quelque grand dessein. Ils envoyèrent donc une trirème porter leur résolution à Pachès, avec ordre de faire périr les Mytiléniens. Mais, dès le lendemain, ils éprou- vèrent une sorte de repentir : ils réfléchissaient combien était cruelle et terrible la décision par laquelle ils avaient condamné à périr une ville entière, au lieu de frapper seulement les coupables. Dès que les députés mytiléniens présents à Athènes et ceux des Athéniens qui leur étaient favorables s’aperçurent de ce changement, ils disposèrent les magistratsLes prytanes, ou les stratèges qui, en temps de guerre, pouvaient convoquer extraordinairement le peuple. à provoquer une nouvelle délibération. Ceux-ci s’y prêtèrent aisément  ; car il était évident pour eux que le plus grand nombre des citoyens désiraient pouvoir revenir sur leur délibération, L’assemblée fut aussitôt formée et chacun donna son avis. CléonC’est lui qu’Aristophane met en scène dans les Chevaliers, et qu’il appelle (v, 136) : Corroyeur, paphlagonien, pillard, braillard, charlatan. fils de Cléenète, qui avait emporté la veille le décret de mort, le plus violent des citoyens« Homme turbulent (dit Cicéron dans le Brutus, chap. 7), « mais qui ne manquait pas d’éloquence. » en toute occasion, et l’homme qui avait alors le plus d’ascendant sur le peuple, se présenta de nouveau et parla ainsiLe scoliaste de Lucien (sur Timon, § 30). dit que Cléon changea lui-même d’avis, grâce aux dix talents que lui firent compter, la nuit, les Lesbiens.  :
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