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Ἱστορίαι Thucydides

Book 2

 
Cependant les Athéniens, avec leurs cent vaisseaux, croisaient autour du Péloponèse. Ils s’emparèrent de SollionSollion ou Solion (Strabon, X, p. 459), place maritime de l’Acarnanie, située à l’opposite de Leucade, et colonie de Corinthe· , place qui appartenait aux Corinthiens, et la donnèrent avec son territoire aux Paléréens, à l'exclusion des autres Acarnaniens Ils prirent aussi d’assaut Astacos, en chassèrent le tyran Évar chos et firent entrer cette ville dans leur alliance. De là ils cin glèrent vers Céphallénie, qu’ils réduisirent sans combat. Cette Ile est située dans le voisinage de l’Acarnanie et de Leucade ; elle renferme quatre villes, qui sont celles des Paléens, des Crâniens, des Saméens et des Pronnéens. Bientôt après la flotte reprit la route d’Athènes.
 
L’automne finissait, lorsque les Athéniens en corps de nation, citoyens et métèques, envahirent la Mégaride sous la conduite de Périclès fils de Xanthippos. Les cent vaisseaux qui avaient fait le tour du Péloponèse se trouvaient alors à Égine. Dès qu'on apprit sur cette flotte que ceux de la ville étaient en masse à Mégare, on fit voile pour les rejoindre. Jamais armée athénienne n’avait présenté un si magnifique coup d’œil. La ville était alors dans tout son éclat et n’avait pas encore souffert de la peste. Les Athéniens à eux seuls ne comptaient pas moins de dix mille hoplites, non compris les trois mille qui assiégeaient Potidée. Les métèques faisant le service d'hoplites étaient près de trois milles à quoi il faut ajouter la troupe, fort considérable, des soldats armés à la légère, Après qu’on eut dévasté une bonne partie de la Mégande, on se retira. Dans la suite et durant tout le cours de cette guerre, les Athéniens renouvelèrent chaque année ces incursions en Mégaride avec leurs cavaliers ou avec toutes leurs forces, jusqu’au moment oùNiséa tomba en leur pouvoir (a).
 
A la fin du même été, les Athéniens construisirent un fort à Atalante, île voisine des Locriens-Opontiens et auparavant déserte. Ils voulaient protéger l’Eubée contre les pirates d’Oponte et du reste de la Locride. Tels furent les événements qui se passèrent dans l’été, depuis l’évacuation de l’Attique par les Péloponésiens.
 
L’hiver suivant, l’Àcarnanien Évarchos obtint des Corinthiens qu’ils le ramenassent à Astacos avec quarante vaisseaux et quinze cents hoplites, auxquels il adjoignit quelques auxiliaires soudoyés par lui. A la tête de cette expédition étaient Euphamidas fils d’Aristonymos, Timoxénos fils de Timocratès et Eumachos fils de Chrysis. Ils mirent à la voile et rétablirent Évarchos. Après avoir inutilement essayé de soumettre quelques places maritimes de l’Acarnanie, ils repartirent pour Corinthe. Dans le trajet, ils touchèrent à Céphallénie et firent une descente chez les Crâniens ; mais, trompés par des pourparlers et attaqués à l’improviste, ils perdirent quelques hommes, se rembarquèrent précipitamment et opérèrent leur retraite.
 
Le même hiver, les Athéniens, conformément à la coutume du pays, célébrèrent aux frais de l’Etat les funérailles des premières victimes de cette guerre Ceurqui avaient péri dans les combats de l’été. Après une action, le premier soin des généraux était de relever leurs morts et de les brûler.. On recueillait les os de chaque tribu dans de» urnes distinctes, qui étaient rapportées A Athènes, en attendant les funérailles qui avaient lieu en hiver. . Voici en quoi consiste la cérémonie. On expose les ossements dés morts sous une tente (a) Voyez liv. IV, chap. lxvi. dressée trois jours d’avance, et chacun apporte ses offrandes à celui qu’il a perdu. Quand vient le moment du convoi, des chars amènent des cercueils de cyprès, un pour chaque tribu; les ossements y sont placés d'après la tribu dont les morts faisaient partie. Un lit vide, couvert de tentures, est porté en l’honneur des invisibles, c’est-à-dire de ceux dont les corps n’ont pu être retrouvés. Tout citoyen ou étranger est libre de se joindre au cortège. Les parentes viennent auprès du tombeau faire entendre leurs lamentations. Les cercueils sont déposés au monument public, dans le plus beau faubourg de la villeLe Céramique extérieur, à 1*0. d’Athènes, sur le chemin d’ÊIeu-sis. On y jouit d’une belle vue; il y avait des arbres et des ruisseaux. Ce faubourg était réservé pour les sépultures publiques; les tombeaux particuliers étaient sur les autres av.enues de la ville. . C’est toujours là qu’on enterre ceux qui ont perdu la vie dans les combats ; les guerriers de Marathon furent seuls exceptés : leur vaillance incomparable les fit juger dignes d’être inhumés dans le lieu même où ils avaient trouvé la mortLe sépulcre des morts de Marathon consistait en deux tertres ou tumuli, tels qu’en élevaient à leurs chefs les Grecs des âges héroïques. L’un de ces tertres était pour les Athéniens, l’autre pour les Platéens. Ces tumuli existent encore. Hérodote (IX, lxxxv) dit qu’on enterra pareiüement sur le champ de hataüle les Athéniens morts à la journée de Platée; maie peut-être ne veut-il parler que d’un cénotaphe. . Dès que les ossements ont été recouverts de terre, un orateur, choisi par la république parmi les hommes les plus habiles et les plus considérés, prononce un éloge digne de la circonstance ; après quoi l’on se sépare. Telle est la cérémonie des funérailles; l’usage en fut régulièrement observé dans tout le cours de la guerre, à mesure que l’occasion s’en présenta. Cette fois, ce fut Périclès fils de Xanthippos qui fut chargé de porter la parole. Quand le moment fut venu, il s’avança vers une estrade élevée, d’où sa voix pouvait s'entendre au loin, et il prononça le discours suivant :
 
« La plupart des orateurs qui m’ont précédé à cette tribune, ont fait l’éloge du citoyen qui a ajouté à la loi ce discours sur les victimes de la guerre, comme étant un hommage rendu à leur tombeau L’institution des obsèques publiques est attribuée à Solon (Diog. Laert. I, lv). Plus tard on y joignit un discours, on ignore depuis quelle époque (Dion. Hal. V, xvn). Ce discours différait de nos oraisons funèbres en ce que l’orateur devait louer non-seule- ment ceux à qui l'on donnait la sépulture, mais encore tous les guerriers enterrés dans le Céramique, ce qui faisait que ces discours, coupés sur le même modèle, offraient toujours une revue des fastes militaires d’Athènes. Ici Périclès s’écarte de l’usage, en prenant pour thème l’éloge des institutions et des mœurs des Athéniens. C’était le conseil qui désignait l’orateur officiel très-peu de jours d’avance. — Comparez le Ménexène de Platon, l’oraison funèbre réellement prononcée par Lysias, celle qu’on attribue à Démosthène sur les Athéniens morts à Chéronée, enfin les fragments de Gorgias et d’Hypé-ridès. . Quant à moi, il m’eût semblé préférable qu’une vaillance qui s’est manifestée par des faits fût seulement honorée par des faits comme;sont les pompes déployées par l’État pour ces funérailles, plutôt que d’exposer la renommée d’un si grand nombre d’hommes au talent oratoire d’un seul. Rien n’est plus malaisé que de garder une juste mesure dans un sujet où la vérité est appréciée si diversement. L’auditeur bien informé et favorablement prévenu trouve le discours peu d’accord avec ce qu’il sait et ce qu’il désire, tandis que celui qui ignore les faits estime par jalousie qu'il y a exagération dans tout ce qui excède sa propre portée. On ne tolère la louange d’autrui qu’autant qu’on se croit capable de faire soi-même ce qu’on entend louer ; passé cette limite, l’envie provoque l'incrédulité. Néanmoins, puisque cette institution a été jugée bonne par nos pères, je dois me conformer à la loi et tâcher de répondre de mon mieux aux vœux et a l’attente de chacun de vous.
 
« Je commencerai par nos ancêtres; c’est à eux qu’appartient la première place dans ces augustes souvenirs.
 
« Cette contrée que la même race d’hommes a toujours habitée, ils nous l’ont transmise constamment libre, grâce à leur valeùr. Aussi ont-ils droit à nos éloges, mais nos pères encore plus; car à l’héritage qu’ils avaient reçu ils ont ajouté la puissance que nous possédons et, à force de travaux, Pont léguée à la génération présente ; et nous, dans la vigueur de l’âge, nous avons encore étendu cet empire et mis notre ville sur le pied le plus respectable pour la guerre comme pour la paix.
 
«c Les combats et les exploits qui nous ont valu ces conquêtes, le courage avec lequel, nous ou nos pères, nous avons repoussé les agressions des barbares ou des Grecs, je les passerai sous silence, ne voulant pas m’étendre sur un sujet qui vous est connu. Mais le régime qui nous a fait parvenir à ce degré de puissance, les institutions et les mœurs qui ont rendu notre ville si florissante, c’est là ce que j'exposerai d’abord, avant de passer à l’éloge de nos guerriers, persuadé qu’un tel examen n'est point ici hors de saison, et que la foule èntière des citoyens et des étrangers est intéressée à l'entendre.
 
« La constitution qui nous régit n'a rien à envier aux autres peuples ; elle leur sert de modèle et ne les imite point. Elle a reçu le nom de démocratie, parce que son but est l’utilité du plus grand nombre et non celle d’une minorité. Pour les affaires privées tous sont égaux devant la loi ; mais la considération ne s’accorde qu’à ceux qui se distinguent par quelque talent. C’est le mérite personnel, bien plus que les distinctions sociales, qui fraye la voie des honneurs. Aucun citoyen capable de servir la patrie n’en est empêché par l’indigence ou par l'obscurité de sa condition.
 
« Libres dans notre vie publique, nous ne scrutons pas avec une curiosité soupçonneuse la conduite particulière de nos concitoyens ; nous ne les blâmons pas de rechercher quelque plaisir ; nous n’avons pas pour eux de ces regards improbâteurs qui blessent, s’ils ne frappent pas.
 
« Malgré cette tolérance dans le commerce de la vie, nous savons respecter ce qui touche à l’ordre public ; nous sommes pleins de soumission envers les autorités établies, ainsi qu’en-vers les lois, surtout envers celles qui ont pour objet la protection des faibles, et celles qui, pour n'être pas écrites, ne laisent pas d’attirer à ceux qui les transgressent un blâme miversel.
 
« Nous avons ménagé à l’esprit des délassements ans nombre, soit par des jeux et des sacrifices périodiques, ;oit, dans l'intérieur de nos maisons, par une élégance dont le ;harme journalier dissipe les tristesses de la vie. La grandeur le notre ville fait affluer dans son sein les trésors de toute a terre, et nous jouissons aussi complètement des produits itrangers que de ceux de notre sol.
 
« Quant à l’apprentissage de la guerre, nous l’emportons en plusieurp points sur nos rivaux. Notre ville n’est fermée à personne ; il n’y a point de loi qui, chez nous, écarte les étrangers d’une étude ou d’un spectacle dont nos ennemis pourraient profiter. C’est qu'à l’heure du danger, nous comptons moins sur des préparatifs, sur des stratagèmes prémédités, que sur notre courage naturel. D’autres, par un laborieux exercice commencé dès l’enfance, se font de la bravoure une vertu d’éducation; nous, au contraire, sans nous astreindre à de rudes fatigues, nous affrontons les périls avec une égale intrépidité. Et la preuve, c'est que les Lacédémoniens ne se mettent jamais en campagne contre nous sans se faire suivre de tous leurs alliés ; tandis qife nous, pénétrant seuls chez nos ennemis, nous triomphons, sans trop de peine, de peuples qui défendent leurs propres foyers.
 
« D’ailleurs aucun ennemi ne s’est encore mesuré contre toutes nos forces, dont une partie est toujours distraite parles exigences de notre marine et par l’envoi de nos troupes sur divers points du continent. Et néanmoins, nos adversaires ont-ils quelque engagement avec une fraction de notre armée : vainqueurs, ils se vantent de nous avoir tous défaits; vaincus, ils prétendent n’avoir cédé qu’à nos forces réunies.
 
« Et quand il serait vrai que nous aimons mieux nous former à la vaillance par une vie facile que par un exercice pénible, à l’aide des mœurs plutôt que des lois, toujours est-il que nous avons l’avantage de ne pas nous tourmenter d’avance des peines à veniT, et que, au moment de l’épreuve, nous ne nous montrons pas pour cela moins braves que ceux dont la vie est un travail sans fin.
 
« Mais ce ne sont pas là nos seuls titres de gloire. Nous excellons à concilier le goût de l’élégance avec la simplicité, la culture de l’esprit avec l’énergie. Nous nous servons de nos richesses, non pour briller, mais potfr agir. Chez nous, ce n’est pas une honte que d'avouer sa pauvreté ; ce qui en est une, c’est de ne rien faire pour en sortir. On voit ici les mêmes hommes soigner à la fois leurs propres intérêts et ceux de l’Ë-tat, de simples artisans entendre suffisamment les qμestioIls politiques. C’est que nous regardons le citoyen étranger aux affaires publiques, non comme un ami du repos, mais comme un être inutile. Nous savons et découvrir par nous-mêmes et juger sainement ce qui convient à l’État ; nous ne croyons pas que la parole nuise à l’action; ce qui nous paraît nuisible, c’est de ne pas s’éclairer par la discussion. Avant que d’agir nous savons allier admirablement le calme de la réflexion avec la témérité de l’aûdace; chez d’autres, la hardiesse est l’effet de l’ignorance et l’irrésolution celui du raisonnement. Or il est juste de décerner la palme du courage à ceux qui, connaissant mieux que personne les charmes de la paix, ne reculent cependant point devant les hasards de la guerre.
 
«Pour ce qui tient aux bons offices, nous offrons encore un frappant contraste avec les autres nations. Ce n’est pas en recevant, c’est en accordant des bienfaits, que nous acquérons des amis. Or l’amitié du bienfaiteur est plus solide: parce qu’il est intéressé à ne pas laisser perdre le fruit d’une reconnaissance qui lui est due ; tandis que l’obligé a moins d’ardeur, parce qu’il sait que, de sa part, un service rendu est l’acquittement d’une dette plutôt qu’un mérite. Nous obligeons sans calcul ni arrière-pensée, mais'avec une confiante générosité.
 
« En résumé, j’ose le dire, Athènes, prise dans son ensemble, est l’école de la Grèce ; et, si l’on considère les individus, on reconnaîtra que, chez nous, le même homme se prête avec une extrême souplesse aux situations les plus diverses.
 
«Pour se convaincre que mon langage n’est pas dicté par une vaine jactance, mais qu’il est l’expression de la vérité, il suffit d’envisager la puissance que ces qualités diverses nous ont acquise. Seule de toutes les villes existantes, Athènes, mise à l’épreuve, se trouve supérieure à sa renommée; seule elle peut combattre un ennemi sans qu’il s’irrite de sa défaite, et commander à des sujets sans qu’ils se plaignent d’avoir d’indignes souverains.
 
« Cette grandeur de notre république est attestée par les plus éclatants témoignages, qui nous vaudront l’admiration de la postérité aussi bien que de la génération présente, sans qu’il soit besoin pour cela ni des louanges d’un Homère, ni d’une poésie qui pourra charmer passagèrement les oreilles, mais dont les mensonges seront démentis par la réalité des faits. Nous avons forcé toutes-les terres et toutes les merS.à devenir accessibles à notre audace ; partout nous avons laissé des monuments impérissables de nos succès ou de nos revers.
 
« Telle est donc cette patrie, pour laquelle ces guerriers sont morts héroïquement plutôt que de se la laisser ravir, et pour laquelle aussi tous ceux qui leur survivent doivent se dévouer et souffrir.
 
« Si je me suis étendu sur les louanges de notre ville, c’est pour bien constater que la partie n’est pas égale entre nous et les peuples qui ne jouissent pas de semblables avantages ; c’est aussi pour appuyer sur des preuves non équivoques l’éloge des guerriers qui font l’objet de ce discours.
 
«A cet égard, ma tâche est à peu près accomplie ; car tout ce que j’ai exalté dans notre république est dû à leurs vertus et à ceHes de leurs pareils. Il est bien peu de Grecs auxquels on puisse donner des louanges si légitimes. Rien· n’est plus propre à mettre en relief le mérite d’un homme que cette fin glorieuse qui, chez eux, a été la révélation et le couronnement de la valeur.
 
« Ceux qui, à d’autres égards, sont moins recommandables, ont raison de s’immoler dans les combats pour leur pays ; ils effacent ainsi le mal par le bien, ils rachètent par leurs services publics les torts de leur conduite privée. Mais tel n’a point été le mobile de nos héros. Nul d’entre eux n’a faibli par le désir de jouir plus longtemps de la fortune; nul, dans l’espoir d’échapper à l’indigence et de s’enrichir, n’a voulu ajourner l’heure du danger ; mais, désirant par-dessus tout punir d’injustes adversaires, et regardant cette lutte comme la plus glorieuse, ils ont voulu, à ce prix, satisfaire tout à la fois leur vengeance et leurs vœux. Ils ont livré à l’espérance la perspective incertaine de la victoire ; mais ils se sont réservé la plus forte part du péril. Préférant se venger et mourir, plutôt que de céder pour sauver leur vie, ils ont repoussé la flétrissure de leur mémoire, bravé les chances du combat; et, dans un rapide moment, ils sont sortis de la vie au plus fort de la gloire, non à l’instant de la crainte.
 
« C’est ainsi que ces guerriers se sont montrés les dignes enfants de la patrie. Quant à vous qui leur survivez, souhaitez que vos jours soient plus heureusement préservés, mais déployez contre les ennemis le même héroïsme. Ne vous bornez pas à exalter en paroles lès biens attachés à la défense du pays et au châtiment de ceux qui l’attaquent,— biens qu’il est superflu d'exposer ici,puisque vous les connaissez de reste, — mais contemplez chaque jour, dans toute sa splendeur, la puissance de notre république; nourrissez-en votre enthousiasme ; et, quand vous en serez bien pénétrés, songez que c’est à force d'intrépidité, de prudence et de dévouement, que ces héros l’ont élevée si Haut. Bien que le succès n’ait pas toujours couronné leurs efforts, ils n’ont pas voulu frustrer Athènes de leur vaillance ; mais ils lui ont payé le plus magnifique tribut. En S’immolant pour la patrie, ils ont acquis une gloire immortelle et trouvé an superbe mausolée, moins dans la tombe où ils reposent, que dans le souvenir toujours vivant de leurs exploits. Les nommes illustres ont pour tombeau la terre entière. Non-seulement leur pays conserve leurs noms gravés sur des colonnes, mais, jusque dans les régions les plus lointaines, à défaut d’épitaphe, la renommée élève à leur mémoire un monument' immatériel.
 
« Les prenant donc aujourd'hui pour modèle et plaçant le bonheur dans la liberté, la liberté dans le courage, ne reculez pas devant les hasards des combats. Ce ne sont pas les malheureux, privés de l’espérance d’un meilleur sort, qui ont le plus de raison de sacrifier leur vie,(mais ceux qui ont encore à perdre et à qui un revers peut ravir de précieux avantages. Pour l’homme de cœur, l’humiliation qui suit un acte de faiblesse est plus poignante que cette mort qu’on ne sent pas, lorsqu’elle vient frapper dans sa force le guerrier animé par l’espérance commune.
 
« Aussi n’est-ce pas des larmes, mais plutôt des encouragements que je veux offrir aux pères qui m’écoutent. Ils savent, eux qui ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie, que le bonheur est pour ceux qui obtiennent, comme vos fils, la fin la plus glorieuse ou, comme vous, le deuil le plus glorieux, et pour qui le terme de la vie est la mesure de la félicité.
 
« Je sais qu’il est difficile de vous persuader ; car souvent le bonheur d’autrui vous rappellera celui dont vous jouissiez naguère. Je sais que la douleur n’est pas dans l’absence des biens qu’on n’a pas connus, mais dans la privation de ceux dont on s’était fait une douce habitude. Reprenez donc courage dans l’espoir d’avoir d’autres enfants, vous à qui l’âge le permet encore. De nouveaux fils remplaceront dans les familles ceux qui ne sont plus; l’État y gagnera à la fois de réparer ses pertes et de voir garantir sa sûreté ; car on ne saurait apporter dans les délibérations le même patriotisme et la même sagesse, lorsqu’on n'a pas, comme les autres, des enfants à exposer au danger.
 
« Et vous qui approchez du terme de la carrière, considérez comme un gain d’en avoir passé la plus grande partie dans le bonheur. Songez que le reste sera court et allégé par la gloire de vos enfants. La passion de l’honneur est la seule qui jamais ne vieillisse; et, dans la caducité de l’âge, le seul plaisir n’est pas, comme on le prétend, d’amasser des richesses, mais de commander le respect.
 
« Quant à vous ici présents, fils et frères de ces guerriers, j’entrevois pour vous une grande lutte. Chacun aime à louer celui qui n’est plus ; et c’est à peine si, à force de vaillance, vous serez placés, je ne dis pas à leur niveau, mais un peu au-dessous. L’envie s’attache au mérite vivant, tandis que la vertu qui a cessé de faire ombrage devient l’objet d’un culte universel.
 
« Peut-être convient-il de rappeler aux femmes réduites au veuvage quels seront désormais leurs devoirs. Un seul mot me suffira : qu’elles mettent leur gloire à se montrer fidèles au caractère de leur sexe, et à acquérir auprès des hommes le moins de célébrité possible, soit en bien soit en mal.
 
« J’ai satisfait à la loi en disant ce que je croyais utile. Des honneurs plus réels sont réservés à ceux qu’on ensevelit aujourd’hui. Ils viennent d’en recevoir une partie; de plus leurs enfants seront, dès ce jour et jusqu’à leur adolescence, élevés aux dépens de la république. C’est une glorieuse couronne, offerte par elle aux victimes de la guerre et à ceux qui leur survivent; car là où les plus grands honneurs sont décernés à la vaillance, là aussi se produisent les hommes les plus vaillants.
 
« Maintenant que chacun de vous se retire, après avoir donné des larmes à ceux qu’il a perdus.»
 
Telles furent les funérailles célébrées dans cet hiver, avec lequel finit la première année de la guerre. Dès le commencement de l’été Deuxième année de la guerre, 430 ans av. J.C., les Péloponésiens et leurs alliés, avec les deux tiers de leurs contingents, envahirent, comme l’année précédente, le territoire de l’Attique, sous la conduite d’Archidamos, fils de Zeuxidamos et roi des Lacédémoniens. Ils y campèrent et y commirent quelques dégâts.
 
Ils étaient en Attique depuis peu do jours seulement lorsque la peste se déclara dans Athènes Ce morceau, justement célèbre, a donné lieu à de grandes controverses, principalement entre médecins, les uns y retrouvant les caractères de la peste d’Orient, les autres ceux de la rougeole, de la petite vérole ou de la suette miliaire, maladies qui tour à tour ont décimé l’espèce humaine. Sans entrer dans cette discussion, nous ferons remarquer que la peste proprement dite, endémique dans le Delta, où elle reparaît tous les automnes, se propage, deux ou trois fois par siècle, jusqu’à Thèbes; mais qu’on ne lui a jamais vu suivre la marche inverse, c’est-à-dire descendre d’Ethiopie en Egypte; que notre auteur ne fait aucune mention de bubons ni d’anthrax, lésions particulièrement caractéristiques et aussi apparentes que formidables; enfin que les exanthèmes fébriles, ci-dessus nommés, n’ont fait leur première apparition en Europe que huit ou neuf siècles plus tard, et que les traits pathognomoniques ne cadrent pas non plus avec ceux de la maladie décrite par Thucydide. Il ne faut pas s’obstiner à poursuivre, dans ces pages admirables, la solution d’une question d’identité nosologique. Il doit nous suffire d’y reconnaître la forme d’une de ces affections très-meurtrières, à la fois épidémiques et contagieuses, qui ont avec le typhus des camps une étroite parenté, et qui recevaient des Grecs, au siècle d’Hippocrate et de Thucydide, le nom générique de λοιμός;. . Elle avait, dit-on, frappé déjà plusieurs contrées, entre autres Lemnos; mais jamais on n’avait entendu parler d’une si terrible épidémie. Les médecins n’étaient d’aucun secours, parce que, dans le principe, ils traitaient le mal sans le connaître. Ils étaient eux-mêmes les premières victimes, à cause de leurs commnications avec les malades. Tous les moyens humains furent également impuissants; en vain on fit des prières dans les temples, on consulta les oracles, on eût recours à d’autres pratiques, tout fut inutile. On finit par y renoncer et par céder à la violence du fléau.
 
Cette maladie commença, dit-on dans l’Éthiopie, au-dessus de l’Égypte; de là elle étendit ses ravages sur l’Égypte, la Libye et la majeure partie des États du roi; puis elle fondit sur la ville d’Athènes et d’abord sur le Pirée, si brusquement qu’on accusa les Péloponésiens d’avoir empoisonné les puits, — il n’y avait pas encore de fontaines en ce lieu, — mais ce fut dans la ville haute que la mortalité fut la plus grande.
 
Je laisse à chacun, médecin ou non, le soin d’expliquer l’origine probable de ce fléau et de rechercher les causes capables d’opérer une telle perturbation ; je me bornerai à décrire les caractères et les symptômes de cette maladie, afin qu’on puisse se mettre sur ses gardes, si jamais elle reparaît. J’en parlerai en homme qui fut atteint lui-même et qui vit souffrir d’autres personnes.
 
On s’acoordait à reconnaître que cette année avaitété particulièrement exempte des maladies ordinaires ; celles qui venaient à se produire finissaient toutes par celle-ci. En général on était frappé sans aucun signe précurseur, mais à l’im-proviste et en pleine santé. D’abord on ressentait de vives chaleurs de tête ; les yeux devenaient rouges et enflammés ; à l’intérieur, le pharynx et la langue paraissaient couleur de sang; la respiration était irrégulière, l’haleine fétide. Venaient ensuite l’éternument et l’enrouement. Bientôt le mal descendait dans la poitrine, accompagné d’une toux violente ; lorsqu’il atteignait l’estomac, il le soulevait avec des douleurs aiguës et déterminait toutes les évacuations bilieuses qui ont été spécifiées par les médecins. La plupart des malades étaient saisis d’un hoquet sans vomissements et de fortes convulsions, qui chez lès uns ne tardaient pas à se calmer et qui se prolongeaient chez d’autres. A l’extérieur le corps n’était ni brûlant au toucher ni blême; il était rougeâtre, livide, couvert de petites phlyctènes et d’ulcères; mais la chaleur interne était telle qu’on ne supportait pas même les vêtements les plus légers, les couvertures les plus fines. Les malades réstaient nus et se seraient volontiers plongés dans l’eau froide, comme le firent quelques malheureux qui, abandonnés à eux-mêmes et dévorés d’une soif ardente, se précipitèrent dans des puits. Cette soif était toujours la même, qu’on bût peu ou beaucoup. Le malaise, résultant de l’agitation et de l’insomnie, ne laissait point de relâche.
 
Tant que le mal était dans sa période d’intensité, le corps, loin de dépérir, opposait à ses atteintes une résistance inatten-’ due ; en sorte que la plupart des malades conservaient encore quelque vigueur lorsque, au bout de sept ou de neuf jours, ils étaient emportés par l’inflammation intérieure; ou bien, s’ils franchissaient ce terme, le mal descendait dans les intestins", et y déterminait de fortes ulcérations, suivies d’une diarrhée opiniâtre et d’une atonie à laquelle la plupart finissaient par succomber. Ainsi la maladie, qui d’abord avait son siège dans la tête, parcourait graduellement tout le corps du haut en bas. Si l’on échappait aux accidents les plus graves, le mal frappait les extrémités, qui, dans ce cas, gardaient les traces de son passage; il attaquait les organes sexuels, les doigts des mains et des pieds. Plusieurs en furent quittes pour la perte de ces membres, d’autres pour celle des yeux; d’autres enfin étaient totalement privés de mémoire et, en se relevant, ne reconnaissaient ni leurs proches ni eux-mêmes.

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