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Ἱστορίαι

Ἱστορίαι Thucydides

Book 1

 
« Notre embarras est grand ; car notre altitude jusqu’à ce jour doit, au milieu de notre détresse actuelle, vous paraître déraisonnable, et compromet aujourd’hui nos intérêts. Nous qui, jusqu’ici, n’avons jamais voulu accorder notre alliance à personne, nous venons maintenant réclamer celle des autres, et cela au moment où, par suite de cette même politique, nous nous trouvons isolés dans notre lutte contre les Corinthiens. Ainsi, ce qui autrefois semblait chez nous sagesse, cette répugnance à contracter aucune alliance et à partager au gré d’autrui les dangers de la guerre, se trouve n’être plus aujourd’hui qu’imprévoyance manifeste et faiblesse.
 
« Dans le combat naval qui a eu lieu, nous avons, à nous seuls, repoussé les Corinthiens ; mais aujourd’hui qu’ils s’avancent contre nous avec des forces supérieures, tirées du Péloponnèse et du reste de la Grèce, l’impossibilité où nous nous voyons de vaincre avec nos seules ressources, et la grandeur du danger, si nous sommes vaincus, nous mettent dans la nécessité de solliciter des secours et auprès de vous et partout ailleurs. Nous avons donc droit à quelque indulgence, lorsque, après avoir failli plutôt par erreur que par mauvaise intention, nous osons adresser une demande qui contraste avec nos précédentes habitudes d’indifférence.
 
XXXIII. « Si vous cédez à nos prières, ce sera pour vous une chose heureuse, à bien des égards, que nous ayons eu besoin de votre appui ; d’abord vous viendrez en aide à un peuple victime d’une injustice et qui ne porte aucun préjudice aux autres ; ensuite, en nous accueillant au moment des plus grands périls, vous nous rendez un service signalé et à jamais mémorable ; enfin notre flotte est, après la vôtre, la plus nombreuse de la Grèce. Songez combien est rare et heureux pour vous, combien affligeant pour vos ennemis un pareil concours de circonstances : une puissance dont l’alliance ne vous eût point paru achetée trop cher au prix de riches trésors et d’une vive reconnaissance, est là, qui s’offre d’elle-même, qui se livre, sans danger ni dépense pour vous ! Vous obtenez du même coup réputation de justice, reconnaissance de ceux que vous secourez, et accroissement de puissance pour vous-mêmes ! avantages qui, dans la suite des siècles, ne se sont offerts que bien rarement réunis. Car il est bien rare qu'un peuple, sollicitant une alliance, apporte à ceux qu’il implore autant de sécurité et d’éclat qu’il doit en recevoir luimême.
 
« Que si quelqu’un de vous ne croit pas à l’éventualité d’une guerre dans laquelle nous puissions vous être utiles, il se trompe ; il ne voit pas que les Lacédémoniens désirent la guerre parce qu’ils vous redoutent ; que les Corinthiens, puissants par eux-mêmes et animés de sentiments hostiles à votre égard, commencent par nous attaquer aujourd’hui pour en venir ensuite à vous, de crainte que notre union contre eux, cimentée par une haine commune, ne leur fasse manquer le double but qu’ils se proposent, nous nuire, et affermir leur propre puissance. Notre intérêt réciproque est de prendre les devants, nous en vous offrant, vous en acceptant notre alliance ; mieux vaut prévenir leurs desseins que d'avoir à les déjouer.
 
XXXIV. « S’ils prétendent qu’il y a injustice de votre part à accueillir leurs colons, qu’ils sachent que toute colonie honore sa métropole quand elle en est bien traitée ; mais qu’autrement elle s’en détache. Car les colons, en quittant la mère patrie, restent les égaux et non les esclaves de ceux qui demeurent. Leur injustice à notre égard est évidente : invités à mettre en arbitrage nos différends au sujet d’Épidamne, ils ont, pour soutenir leurs prétentions, préféré les armes au droit. Apprenez de leur conduite envers nous, qui leur sommes unis par la communauté d’origine, à ne point vous laisser aller à leurs séductions, à ne pas céder trop précipitamment à leurs priers ; car c’est en se préservant par-dessus tout du regret d’avoir servi ses adversaires qu’on assure d’une manière durable sa propre tranquillité.
 
XXXV. « Du reste, en nous accueillant vous ne romprez même pas votre traité avec les Lacédémoniens, puisque nous n’avons d’alliance avec aucun des deux partis. Le traitéLa trève de trente ans. porte que celles des cités grecques qui n’ont d’alliance avec personne sont libres d’en contracter avec qui bon leur semble. Il serait vraiment étrange que les Corinthiens pussent faire appel, pour l’équipement de leurs vaisseaux, à toutes les villes de même allianceC’est-à-dire à tous les Etats compris dans l’alliance des Lacédémoniens., mieux encore, à tout le reste de la Grèce, même aux États qui vous sont soumis, et qu’en même temps ils prétendissent nous interdire à nous et l’alliance dont il s’agit, et tout autre secours, de quelque côté qu’il vienne, afin de vous faire ensuite un crime d’avoir accédé à nos prières. Nous aurions bien plus justement à nous plaindre de vous, si nous ne pouvions vous convaincre : nous sommes en danger ; nous ne sommes point vos ennemis ; et vous nous re- pousseriez ! Eux, au contraire, sont vos ennemis ; ils sont les agresseurs ; et, loin de leur opposer aucun obstacle, vous souffririez, contre toute justice, qu’ils augmentent leurs forces en venant recruter jusque chez vous ! Ou bien empêchez les levées de mercenaires qu’ils font sur votre territoire, ou bien envoyez-nous aussi tel secours que vous jugerez convenable : mais le mieux de beaucoup serait de nous admettre ouvertement dans votre alliance et de nous venir en aide.
 
« Cette alliance vous offre de grands avantages ; nous l’avons dit en commençant, et nous l’avons prouvé. Le point capital c’est que nos ennemis sont les mêmes, (il n’y a pas de plus sûre garantie que celle-là) ; et que, loin d’être faibles, ils sont en état de faire beaucoup de mal à ceux qui se sont séparés d’eux. D’ailleurs, il s’agit d’une alliance maritime : repousser les avances d’une puissance continentale n’aurait pas pour vous la même portée ; car votre intérêt est, avant tout, d’empêcher qu’aucun autre peuple n’ait une marine ; ou, si vous ne le pouvez pas, d’avoir pour ami celui qui possède la puissance maritime la plus redoutable.
 
XXXVI. « Si quelqu’un, sans méconnaître ce que nos offres ont d’avantageux, craint, en les acceptant, de rompre le traité, qu’il sache que ce qui cause sa crainteL’alliance avec les Corcyréens. augmentera vos forces et inspirera plus de terreur à vos ennemis ·, tandis que la confiance qu’il puiserait dans un refus de concours, vous laissant faibles contre des adversaires puissants, ne ferait qu’accroître leur audace. Qu’il songe en outre que c’est sur Athènes non moins que sur Corcyre qu’il délibère en ce moment ; celui-là entend mal les intérêts de sa patrie et manque de prévoyance qui, lorsqu’il s’agit d’une guerre prochaine, imminente, n’envisage que le présent et hésite à se fortifier par l’adjonction d’une ville dont l’alliance ou l’hostilité est loin d’être indifférente. Elle est heureusement située, sur la route de l’Italie et de la Sicile, pour empêcher qu’une flotte ne se rende de là dans le Péloponnèse, ou de la Grèce dans ces contrées ; sans compter d’autres avantages considérables.
 
« Je résumerai en quelques mots, pour vous tous, pour chacun en particulier, les motifs qui doivent vous déterminer à ne pas nous abandonner : il y a dans la Grèce trois marines dignes d’être comptées : la vôtre, la nôtre et celle des Corinthiens ; si vous souffrez que deux d’entre elles se fondent ensemble, quand les Corinthiens nous auront accablés , vous aurez à combattre en même temps Corcyréens et Péloponnésiens ; si, au contraire, vous nous accueillez, l’adjonction de nos vaisseaux vous permettra de lutter contre eux avec des forces maritimes supérieures. »
 
Ainsi parlèrent les Corcyréens. Après eux les Corinthiens s’exprimèrent en ces termes :
 
XXXVII. « Puisque les Corcyréens, au lieu de se borner à solliciter votre alliance, ont accusé l’injustice de notre conduite et prétendu que nous leur faisions une guerre inique, nous sommes dans la nécessité de revenir d’abord sur ce double grief avant d’aborder le reste de la discussion : par là vous serez en état d’apprécier plus sûrement notre demande, et, si vous les repoussez dans leur détresse, ce ne sera pas sans réflexion.
 
« Ils prétendent que c’est par prudence qu’ils n’ont jamais contracté alliance avec personne : mais non ! c’est par scélératesse, et non par vertu, qu’ils ont tenu cette conduite : ils n’ont jamais voulu d’alliés, afin de n’avoir pas de témoins de leurs iniquités et de ne point appeler à eux des hommes devant lesquels il leur eût fallu rougir. D’un autre côté, la position avantageuse de leur ville leur assure à eux-mêmes l’arbitrage des injustices qu’ils commettent, bien mieux que ne le fe- raient les traités ; car il est fort rare qu’ils naviguent chez les autres, et les autres sont souvent forcés d’aborder chez eux. Voilà donc à quoi se réduisent ces beaux prétextes pour ne pas contracter d’alliance : ce n’est pas qu’ils craignent de s’associer aux injustices des autres ; ils veulent commettre seuls l’injustice, employer la violence quand ils sont les plus forts, profiter du secret pour s’enrichir encore, et, au milieu de tous leurs brigandages, n’avoir pas à rougir devant des témoins. S’ils avaient cette honnêteté dont ils se targuent, plus ils sont indépendants de leurs voisins, plus il leur était facile de faire éclater leur vertu en pratiquant la justice envers les autres et en s’y soumettant eux-mêmes.
 
XXXVIII. Mais telle n’a été leur conduite ni envers les autres ni à notre égard : colonie de Corinthe, ils se sont de tout temps montrés rebelles ; et maintenant ils nous font la guerre, sous prétexte qu’ils n’ont pas été envoyés pour être maltraités. Et nous aussi nous prétendons n’avoir pas fondé une colonie pour en recevoir des offenses, mais pour lui commander et obtenir d’elle les égards qui nous sont dus. Les autres colonies nous honorent ; les colons nous chérissent ; entourés de l’affection du plus grand nombre, nous déplaisons à eux seuls ; d’où il suit évidemment qu’il doit y avoir de leur faute, et que ce n’est pas sans raison, sans avoir à venger de graves outrages, que nous leur faisons la guerre. Eussions-nous tort, il eût été beau pour eux de céder à notre colère ; la honte serait à nous si, malgré leur modération, nous nous fussions abandonnés à la violence. Loin de là, insolents eux-mêmes et gonflés de leurs richesses, ils se sont portés envers nous à de nombreux outrages, particulièrement à propos d’Épi- damne : lorsque cette ville, qui nous appartient, était en proie aux horreurs de la guerre, ils n’intervinrent pas ; puis, quand nous sommes venus la secourir, ils s’en sont emparés et la retiennent de vive force.
 
XXXIX. « Ils prétendent qu’ils ont offert d’abord de s’en rapporter à des arbitres ; oui, sans doute, s’il n’y a pas dérision à provoquer l’arbitrage quand on a commencé par prendre les gages et assurer sa position, au lieu de se mettre sur le pied de l’égalité avec son adversaire aussi bien en actions qu’en paroles, et avant tout débat. Ce n’est pas avant d’assiéger la place, mais seulement lorsqu’ils ont compris que nous ne resterions pas indifférents, qu’ils ont invoqué le nom spécieux de la justice. Coupables seuls du mal qu’ils ont fait à Épidamne, ils viennent ici aujourd’hui vous demander non une alliance, mais une criminelle complicité·, ils vous prient de les accueillir quand ils sont nos ennemis. Il leur fallait venir à vous quand ils n’avaient rien à craindre, et non au moment où il y a pour eux danger présent, pour nous offense à venger ; au moment où vous-mêmes, placés jusqu’à ce jour en dehors des avantages de leur puissance, vous partageriez à nos yeux, si vous leur veniez maintenant en aide, la responsabilité d’injustices auxquelles vous êtes étrangers. Que ne vous ont-ils autrefois associés à leur puissance ; vous eussiez pu courir en commun les hasards des événements ! Mais vous ne vous associeriez maintenant qu’à leurs crimes, auxquels vous n’avez point participé, et dont vous ne devez pas dès lors subir les conséquences.
 
XL. « Ainsi nous venons à vous avec de légitimes griefs ; eux, au contraire, sont convaincus de violence et de brigandage. Cela démontré, sachez maintenant que vous ne sauriez les accueillir sans injustice. Le traité porte, il est vrai, que les villes qui n’y sont pas inscrites pourront, à leur gré, se rallier à l’une ou à l’autre des parties contractantes ; mais il ne peut être question là des États qui n’entreraient dans une alliance que pour nuire aux autres. Cette clause concerne ceux qui, sans se soustraire à d’autres liens, ont besoin de pourvoir à leur sûreté, mais non ceux qui apportent avec eux, si l’on n’a la prudence de les repousser, la guerre au lieu de la paix. C’est là le danger que vous encourez, si nous ne pouvons vous convaincre : il ne s’agit pas seulement pour vous de devenir leurs auxiliaires, mais d’être nos ennemis et de rompre le traité qui nous lie ; car du moment où vous marcherez avec eux, il vous faudra nécessairement concourir à leur défense. Ce qu’exige la justice, le voici : avant tout restez neutres entre les deux partis ; ou, si vous ne le pouvez pas, marchez contre eux avec nous : car un traité vous lie aux Corinthiens, tandis que vous n’avez jamais passé même la moindre convention avec ceux de Corcyre. N’établissez pas ce précédent, qu’on peut accueillir des rebelles. Car, lorsque les Samiens se révoltèrent contre vous, notre suffrage ne s’est pas ajouté à ceux qui vous étaient contrairesIl n’est pas question ailleurs de cette délibération des États du Péloponnèse sur la demande des Samiens.. Alors que les autres Péloponnésiens étaient partagés sur la question de savoir si on devait les secourir, nous avons soutenu ouvertement que chacun a le droit de châtier ses propres alliés. Si vous accueillez, si vous défendez des coupables, on verra vos alliés, et en tout aussi grand nombre, s’adjoindre à nous ; vous aurez à subir, bien plus que nous encore, la règle que vous aurez établie.
 
XLI. « Tels sont les motifs légitimes que nous pouvons invoquer auprès de vous, d’après le droit public de la Grèce. Voici maintenant la grâce que nous vous demandons avec instance : Nous ne sommes ni vos ennemis, au point de vouloir vous nuire, ni assez vos amis pour exiger un service gratuit ; nous ne prétendons qu’à une seule chose, être payés par vous de retour : lorsque autrefois vous avez manqué de vaisseaux longs dans votre lutte contre les Eginètes, antérieurement à la guerre médique, vous en avez obtenu vingt des Corinthiens. Ce bon office et celui que nous vous avons rendu en empêchant les Péloponnésiens de secourir les Samiens, vous ont assuré la victoire sur Égine et la réduction de Samos. Nous vous avons rendu ces services dans un moment où les hommes, tout entiers à la poursuite de leurs ennemis, n’ont qu’une préoccupation, une seule pensée, celle de vaincre ; alors ils regardent comme ami quiconque les sert, fût-il auparavant leur ennemi ; comme ennemi quiconque les entrave, fût-ce même leur ami ; car ils vont jusqu’à sacrifier leurs propres intérêts à la passion du moment.
 
XLII. « Réfléchissez donc à ce que nous avons fait ; vous qui êtes jeunes, apprenez-le des anciens, et songez à nous payer de retour. Surtout n’allez pas, tout en reconnaissant la justesse de nos observations, vous imaginer que vos intérêts sont tout autres, en cas de guerre : celui-là assure le mieux ses intérêts qui commet le moins de fautes. Cette guerre à venir, dont les Corcyréens exploitent la crainte pour vous pousser à l’injustice, est encore chose obscure, incertaine ; et il ne convient pas que cette pensée vous trouble au point de vous faire encourir, de la part des Corinthiens, une haine non plus à venir, mais actuelle et inévitable.
 
« Il est plus sage de mettre de côté les défiances qui se sont précédemment élevées entre nous au sujet des MegariensLes Mégariens, en guerre avec Corinthe pour une question de territoire, avaient abandonné l’alliance de Lacédémone pour s’unir aux Athéniens (V. liv. i, ch. 103).. Car un dernier service, rendu à proposIl s’agit évidemment du service que les Corinthiens sollicitent actuellement et qui effacerait le souvenir de l’offense faite à propos de Mégare., fût-il même léger, peut effacer une offense beaucoup plus grave. Ne vous laissez pas non plus séduire par l’importance de leur marine ; car on assure mieux sa puissance en évitant toute injustice envers ses égaux, qu’en se faissant entraîner par l’apparence d’avantages actuels à poursuivre, au milieu des dangers, un accroissement de pouvoir.
 
XLIII. « Puisque nous avons rappelé par hasard ce que nous avons dit autrefois nous-mêmes, à Lacédémone, à savoir que chacun doit punir ses propres alliés, nous vous demandons aujourd’hui la même chose : notre suffrage vous a été favorable ; que le vôtre ne nous soit pas contraire. Payez-nous de retour et songez que nous sommes dans cette situation où l’homme n’a pas de meilleur ami que celui qui l’aide, de plus grand ennemi que celui qui lui fait obstacle. Gardez-vous donc d’admettre, à notre détriment, ces Corcyréens dans votre alliance, et de les aider dans leurs injustices : en agissant ainsi vous ferez ce qui est juste et en même temps ce qui est le plus conforme à vos interest. » Ainsi parlèrent les Corinthiens.
 
XLIV. Les deux parties entendues, les Athéniens se réunirent deux fois en assemblée. Ils penchèrent d’abord en faveur des Corinthiens ; mais, changeant d’avis la seconde fois, ils résolurent de faire avec les Corcyréens non pas un traité d’alliance tel qu’ils eussent mêmes amis et mêmes ennemis (car, dans ce cas, si les Corcyréens leur eussent demandé de marcher contre Corinthe, leur traité avec les Péloponnésiens se serait trouvé rompu), mais bien une ligue défensive pour le cas où quelqu’un attaquerait soit Corcyre, soit Athènes, soit leurs alliés. Ils sentaient bien qu’en tout état de cause ils auraient la guerre avec les Péloponnésiens, et ils ne voulaient pas abandonner aux Corinthiens Corcyre pourvue d’une marine si florissante ; ils aimaient mieux mettre aux prises les deux peuples autant qu’ils le pourraient, afin que, le cas échéant et la guerre venant à s’engager, ils trouvassent Corinthe et les autres puissances maritimes déjà affaiblies. D’ailleurs, Corcyre leur paraissait avantageusement située sur la route de l’Italie et de la Sicile.
 
XLV. Tels furent les motifs qui déterminèrent les Athéniens à accueillir les Corcyréens : peu après le départ des Corinthiens, ils envoyèrent à Corcyre un secours de dix vaisseaux, commandés par Lacédémonius, fils de Cimon, par Diotime, fils de Strombichus et par Protéas, fils d’Épiclès. Ils leur donnèrent pour instructions de ne pas combattre les Corinthiens, à moins qu’ils ne fissent voile contre Corcyre, ou contre quelque place de son territoire, et n’y tentassent une descente : dans ce cas la flotte athénienne devait s’opposer de tout son pouvoir à leurs entreprises. En donnant ces ordres ils avaient en vue d'éviter la rupture du traité. Les vaisseaux abordèrent à Corcyre.
 
XLVI. « Les Corinthiens, de leur côté, après avoir terminé leurs préparatifs, firent voile vers Corcyre avec cent cinquante vaisseaux : il y en avait dix d’Élée, douze de Mégare, dix de Leucade, vingt-sept d’Ambracie, un d’Anactorium, et quatre-vingt-dix de Corinthe. Le contingent de chaque ville avait son commandant particulier ; celui des Corinthiens était Xénoclidès, fils d’Euthyclès, avec quatre collègues. La flotte, après avoir touché la côte qui regarde Corcyre, fit voile de LeucadeAujourd’hui Sainte-Maure. et aborda à ChimériumAujourd’hui promontoire Chelandi, au sud de l’Albanie. dans la Thesprotide. C’est un port au-dessus duquel se trouve, à quelque distance de la mer, la ville d’EphyreAu sud de Chimérium, à peu de distance de l’emplacement où est aujourd’hui Parga., dans la partie de la Thespro- tide appelé Éléatide. Le lac Achérusien se jette dans la mer près de cette ville ; le fleuve AchéronIl a sa source au-dessus de Souli, et se jette dans la Méditerranée au sud de Parga ; c’cst le Sulorum fluvius., après avoir arrosé la Thesprotide, coule dans ce lac et lui a donné son nom. Près de là coule aussi le fleuve Thyamis Aujourd’hui Calamas, prend sa source à une quinzaine de lieues au nord de Janina., qui sépare la Thesprotide de la Cestrine, et c’est entre ces deux fleuves que s’élève le promontoire Chimérium. Les Corinthiens prirent terre en cet endroit et y établirent leur camp.
 
XLVII. Les Corcyréens, à la nouvelle que cette flotte approchait, équipèrent cent dix navires, commandés par Miciadès, oesimidès et Eurybatos, et campèrent dans une des îles nommées SybotaEn face de la pointe sud de Corcyre et du promontoire de Leucimne. Aujourd’hui Santo Nicolo di Sivota.. Les dix vaisseaux athéniens s’y trouvaient avec eux : sur le promontoire de LeucimneAujourd’hui Capo Bianco. campait leur infanterie avec mille ho- plites auxiliaires de Zacynthe. Les Corinthiens avaient aussi sur le continent un grand nombre de barbares auxiliaires ; car les habitants de cette partie de la terre ferme ont de tout temps été leurs amis.
 
XLVIII. Les préparatifs terminés, les Corinthiens firent voile la nuit, de Chimérium, avec trois jours de vivres, pour aller offrir le combat. Ils naviguaient, au point du jour, lorsqu’ils distinguèrent en pleine mer la flotte corcyréenne qui venait à leur rencontre. Dès qu’on se fut aperçu de part et d’autre, on se mit en ordre de bataille. A l’ile droite des Corcyréens étaient les vaisseaux d’Athènes ; le reste de la ligne était occupé par les Corcyréens formés en trois divisions, cha- cune sous le commandement d’un des généraux. Telles étaient les dispositions des Corcyréens : les Corinthiens placèrent à leur aile droite les vaisseaux de Mégare et d’Arabracie, au milieu les autres alliés, chacun à part ; eux-mêmes formaient, avec les navires d’une marche supérieure, l’aile gauche, opposée aux Athéniens et à la droite des Corcyréens.
 
XLIX. Les signaux levésAfin de faire connaître les ordres des chefs au milieu de la mêlée, on arborait un signal, comme on arbore aujourd’hui le pavillon, et on l’abaissait pour faire cesser le combat. On verra plus loin, par quelques passages de Thucydide, que les anciens savaient aussi, au moyen de feux élevés ou abaissés, signaler l’arrivée, le départ de l’ennemi, et même le nombre des vaisseaux. de part et d’autre, on s’aborda et l’action commença. Des deux côtés les ponts des navires étaient couverts d’une foule d’hoplites, d’archers et de gens de trait : les dispositions, conformes à l’ancien usage, étaient d’ailleurs fort imparfaites ; la lutte était vive, mais l’art y faisait défaut ; c’était plutôt un combat de terre qu’une bataille navale : car une fois qu’on s’était abordé il était difficile de se séparer, à cause du nombre et de la confusion des vaisseaux. On comptait surtout, pour la victoire, sur les hoplites qui couvraient les ponts et combattaient de pied ferme, pendant que les bâtiments étaient au repos. Il n’y avait pas d’évolutions Δι έκπλοι, évolution qui consistait, suivant le scoliaste, à fondre sur l’ennemi, puis à revenir en arrière pour attaquer encore, ; on se battait avec plus de force et de courage que de science ; aussi ce n’était partout que trouble et confusion. Au milieu de ce désordre les Athéniens se portaient au secours des Corcyréens là où ils fléchissaient, et con- tenaient leurs adversaires par la crainte ; mais les généraux n’osaient pas attaquer, retenus par les instructions des Athéniens. L’aile droite des Corinthiens souffrit extrêmement : les Corcyréens, avec vingt bâ- timents, les mirent en fuite, les dispersèrent, les poussèrent à la côte, et, les poursuivant jusqu’à leur camp, firent une descente, incendièrent les tentes abandonnées et pillèrent le trésor. Sur ce point les Corinthiens et leurs alliés eurent le dessous, et l’avantage resta aux Corcyréens. Mais à l’aile gauche où se trouvaient les Corinthiens en personne, ils remportèrent une victoire complète sur les Corcyréens moins nombreux déjà, et affaiblis encore par l’absence des vingt vaisseaux occupés à la poursuite. Les Athéniens, voyant les Corcyréens accablés, commencèrent à les seconder avec moins de réserve. Ils s’étaient jusque-là abstenus de toute attaque ; mais lorsqu’ils virent les Corcyréens ouvertement en déroute et les Corinthiens acharnés à la poursuite, chacun prit part à l’action, et, au milieu de la confusion générale, Corinthiens et Athéniens en furent réduits à la nécessité de se combattre.
 
L. Lorsque la déroute fut complète, les Corinthiens ne s’arrêtèrent pas à remorquer les coques des bâtiments L’usage était de remorquer les coques des bâtiments submergés, qui devenaient des trophées de victoire. Les vainqueurs recueillaient également tous les débris flottant sur la mer ; c’était même par là que l’on constatait la victoire ; car pour recueillir ces débris il fallait être demeuré maître du champ de bataille. qu’ils avaient submerges ; ils s’attachèrent aux hommes et manoeuvrèrent en tout sens pour les massacrer, bien plus que pour faire des prisonniers. Ignorant la défaite de l’aile droite, ils tuaient, sans le savoir, leurs propres amis ; car les deux flottes étaient si nombreuses et occupaient une telle étendue sur la mer que, du moment où elles se furent mêlées, il devint difficile de distinguer les vainqueurs des vaincus ; c’était, pour le nombre des vaisseaux, le combat naval le plus important qui eût été livré jusque-là entre Grecs.
 
Après avoir poursuivi les Corcyréens jusqu’à terre, les Corinthiens se mirent à recueillir les débris des navires et leurs morts. Ils en recouvrèrent la plus grande partie et les transportèrent à SybotaAu nord-ouest de Parga et en face des îles Sybota., port désert de la Thesprotide, où campait le corps des barbares auxiliaires. Ce soin rempli, ils se rallièrent et firent voile de nouveau contre les Corcyréens. Ceux-ci, de leur côté, craignant une descente sur leurs côtes, rallièrent les navires en état de tenir la mer, y joignirent tout ce qui leur restait, et, secondés par les vaisseaux athéniens, allèrent à la rencontre des Corinthiens. Il était déjà tard et l’on avait chanté le péan signal de l’attaque, lorsque les Corinthiens reculèrent soudain en ramant sur la poupeDe manière à reculer, sans cesser de faire face à l’ennemi. : ils venaient de découvrir vingt vaisseaux athéniens qui cinglaient vers eux. C’était un secours que les Athéniens avaient envoyé après le départ des dix premiers bâtiments, dans la crainte que les Corcyréens ne fussent vaincus (ce qui arriva) et que ces dix vaisseaux ne fussent insuffisants à les défendre.
 
LI. Les Corinthiens les aperçurent les premiers et soupçonnèrent que c’étaient des vaisseaux athéniens, en plus grand nombre même qu’il ne paraissait ; c’est ce qui les fit reculer. Les Corcyréens, moins bien placés pour les découvrir, ne les virent pas tout d’abord et s’étonnèrent du movement rétrograde des Corinthiens ; mais ensuite quelques-uns des leurs les aperçurent et signalèrent l’approche d’une flotte ; alors ils reculèrent de leur côté ; car il était déjà tard, et les Corinthiens avaient viré de bord et s’éloignaient. Les deux partis se séparèrent ainsi et le combat finit à la nuit.
 
Les Corcyréens avaient leur camp à Leucimne : les vingt vaisseaux athéniens, commandés par Glaucon, fils de Leagros, et AndocideL’un des dix orateurs athéniens ; il fut plus tard exilé par les Trente., fils de Leogoras, passant à travers les morts et les débris, y arrivèrent peu de temps après qu’on les eut aperçus. Comme il faisait nuit, les Corcyréens craignirent d’abord que ce ne fussent des ennemis ; mais ils furent ensuite reconnus et abordèrent.
 
LII. Le lendemain les trente vaisseaux athéniens et ceux de Corcyre qui pouvaient tenir la mer firent voile vers le port de Sybota, ancrage des Corinthiens, pour leur offrir le combat. Les Corinthiens prirent la mer et rangèrent leur flotte au large ; mais ils restèrent immobiles, décidés à ne pas engager l’action s’ils n’y étaient forcés. Outre les craintes que leur inspirait l’arrivée de la division athénienne qui n’avait pas encore donné, ils avaient par devers eux de nombreux embarras : la garde des prisonniers à bord, et l’absence de toute ressource pour réparer leurs vaisseaux sur une plage déserte. Aussi se préoccupaient-ils surtout des moyens de retourner chez eux ; car ils craignaient que les Athéniens, regardant le traité comme rompu à la suite de l’engagement précédent, ne leur fermassent la retraite.
 
LIII. I’ls prirent le parti de faire monter quelques hommes sur une barque, et de les envoyer, sans caducéeEnvoyer un héraut, avec le caducée, c’eût été reconnaître qu’ils étaient en guerre avec les Athéniens. Le caducée consistait en un bâton droit, avec deux serpents enlacés, à partir des extrémités et en regard l’un de l’autre. Le bâton représentait, suivant le scoliaste de Thucydide, la droiture du discours, et les serpents, les deux armées en présence., sonder les dispositions des Athéniens. Voici le discours que tinrent en leur nom ces envoyés : « Il y a injustice de votre part, Athéniens, à commencer la guerre et à rompre le traité ; nous voulons tirer vengeance de nos ennemis, et vous y mettez obstacle en prenant les armes contre nous. Si votre intention est de nous empêcher de faire voile vers Corinthe, ou vers tout autre point qui nous conviendra, si vous rompez le traité, prenez-nous d’abord et traitez-nous en ennemis. » Ainsi parlèrent les envoyés.
 
Tous ceux des Corcyréens qui les entendirent s’écrièrent qu’il fallait sur-le-champ les arrêter et les mettre à mort ; mais les Athéniens leur firent cette réponse : « Péloponnésiens, nous n’avons ni commencé la guerre, ni rompu le traité : nous sommes seulement venus au secours des Corcyréens, nos alliés. Si donc vous voulez aller partout ailleurs, nous n’y mettons pas obstacle ; mais si vous attaquez Corcyre ou quelque place de sa dépendance, nous ne le souffrirons pas, autant qu’il dépendra de nous. »
 
LIV. Sur cette réponse des Athéniens, les Corinthiens se disposèrent à faire voile pour leur pays et élevèrent un trophée à Sybota du continent. Les Corcyréens, de leur côté, recueillirent les débris des vaisseaux et leurs morts ; car le courant et le vent qui s’était élevé la nuit les avaient poussés vers eux et dispersés de toutes parts sur le rivage ; ils élevèrent aussi, comme vainqueurs, un trophée dans l’ile de Sybota. Voici, du reste, sur quels fondements les deux partis s’attribuaient la victoire : les Corinthiens, supérieurs dans le combat naval jusqu’à la nuit, avaient pu recueillir la plus grande partie des débris et enlever leurs morts ; ils avaient fait au moins mille prisonniers et coulé environ soixante-dix navires ; ils élevèrent donc un trophée. Les Corcyréens avaient détruit trente vaisseaux ; après l’arrivée des Athéniens ils avaient recueilli les débris des navires et les morts qui étaient de leur côté ; la veille, les Corinthiens avaient rétrogradé devant eux, à la vue des vaisseaux d’Athènes, et, après l’arrivée des Athéniens, ils n’avaient point osé quitter Sybota pour venir à leur rencontre : c’est pourquoi ils éle- vèrent aussi un trophée. Ainsi les deux partis s’attribuaient la victoire.
 
LV. Les Corinthiens, en retournant chez eux, s’emparèrent par surprise d’Anactorium, ville située à l’entrée du golfe d’Ambracie, et qui leur appartenait en commun avec les Corcyréens ; ils y établirent une co- lonie corinthienne et rentrèrent chez eux. Parmi les captifs corcyréens il se trouvait huit cents esclaves qu’ils vendirent. Il y avait aussi deux cent cinquante Corcyréens, appartenant pour la plupart aux plus riches familles. Ils les retinrent prisonniers et les traitèrent avec beaucoup d’égards, espérant que, rentrés dans leur patrie, ils la rallieraient à la métropole. Corcyre ayant ainsi échappé aux attaques des Corinthiens, les vaisseaux athéniens se retirèrent. Mais ce fut là pour les Corinthiens le premier motif de guerre contre Athènes ; ils ne lui pardonnèrent pas de s’être alliée à Corcyre pour les combattre, malgré la foi des traités.
 
LVI. Bientôt après survinrent entre les Athéniens et les Péloponnésiens les sujets de guerre suivants : les Corinthiens travaillaient à se venger ; les Athéniens, bien convaincus de leur ressentiment, ordonnèrent aux Potidéates, qui habitent l’isthme de PallèneDans la Chalcidique. L’isthme de Pallène était compris entre le golfe Thermæus (golfe de Salonique) et le golfe Canastræus (golfe de Cassandria). Potidée, située sur l’itshme même, pouvait être isolée du continent et de la presqu’ile de Pallène par une double muraille. Pallène était située au sud de Potidée, sur le golfe Thermæus. et qui sont leurs alliés tributaires, quoique colons des Corinthiens de démolir la muraille qui regarde PallèneAfin de mettre la ville hors d’état de résister aux flottes athéniennes., de donner des otages, enfin de chasser les épidémiurgesMagistrats envoyés par la métropole pour l’administration de la colonie, analogues aux démarques athéniens. que leur envoyaient chaque année les Corinthiens, et de n’en plus recevoir désormais. Ils craignaient que les Potidéates ne fissent défection, à l’instigation de Perdiccas et des Corinthiens, et que leur défection n’entraînât celle des alliés de l’ÉpithraceThucydide emploie souvent les expressions οἱ ἐπὶ Θρᾴκης, τὰ ἐπὶ Θ.... pour désigner les peuples et les villes de la Chalcidique. J’ai eu recours au mot Épithrace, pour éviter une périphrase..
 
LVII. Ce fut immédiatement après le combat naval de Corcyre que les Athéniens prirent à l’égard des Potidéates ces mesures de précaution ; car l’hostilité des Corinthiens était dès lors évidente ; et, d’un autre côté, Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, auparavant allié et ami des Athéniens, s’était déclaré leur ennemi. Il y avait été déterminé par l’alliance que les Athéniens avaient contractée avec Philippe, son frère, et avec Derdras, qui lui faisaient la guerre de concert. Comme il n’était pas sans crainte, il envoya des députés à Lacédémone pour déterminer un conflit entre les Athéniens et les Péloponnésiens ; il se concilia les Corinthiens, en vue de la défection de Polidée ; en même temps il fit des propositions aux Chalcidéens et aux Botliéens, qui habitent les confins de la Thrace, pour les entraîner dans le soulèvement ; car il espérait avec l’alliance de ces peuples, qui confinaient à son royaume, lutter avec plus d’avantage contre les Athéniens. Ceuxci, informés de ces démarches, résolurent de prévenir la défection des villes ; comme ils se trouvaient alors envoyer contre Perdiccas trente vaisseaux et mille hoplites, sous les ordres d’Archestrate, fils de Lycomède, et de dix autres généraux, ils prescrivirent aux commandants des vaisseaux de prendre des otages à Potidée, de raser la muraille et de surveiller les villes voi- sines, pour empêcher leur défection.
 
LVIII. Les Potidéates envoyèrent une députation à Athènes pour obtenir qu’il ne fût rien innové à leur égard. Mais en même temps ils se rendirent à Lacédémone, assistés des Corinthiens, pour s’y ménager des secours en cas de besoin. Voyant qu’après de longues démarches ils n’avaient rencontré à Athènes aucune disposition favorable, et que la flotte dirigée contre les Macédoniens devait aussi agir contre eux, forts d’ailleurs des promesses que leur avaient faites les magis- trats lacédémoniens d’envahir l’Attique, si les Athéniens attaquaient Potidée, ils profitèrent de l’occasion et rompirent avec Athènes, de concert avec les Chalcidéens et les Bottiéens auxquels ils s’unirent par un traité. Perdiccas persuada aux Chalcidéens d’aban- donner les places maritimes et de les détruire ; puis de s’établir à Olynthe Olynthe, située au-dessus de l’isthme de Pallène et au nord de Potidée, prit dès lors une grande importance ; elle maintint, pendant toute la guerre du Péloponnèse, son indépendance contre les Athéniens et les Lacédémoniens, étendit sa domination sur la plus grande partie de la Chalcidique, et ne fut soumise que par Philippe (348)., et de se borner à cette seule ville en la fortifiant. A ceux qui quittaient ainsi leurs foyers il abandonna, pour tout le temps de la guerre contre les Athéniens, une partie de ses domaines en Mygdonie, aux environs du lac Bolbé. Ils rasèrent leurs villes, émigrèrent vers l’intérieur, et se préparèrent à la guerre.
 
LIX. Cependant les trente vaisseaux athéniens, en arrivant sur les côtes de l’Épithrace, trouvent Potidée et les autres villes en pleine révolte. Les généraux, ne se croyant pas en mesure, avec les forces sous leurs ordres, de combattre à la fois Perdiccas et les villes rebelles, se tournent vers la Macédoine, leur première destination, et là ils s’unissent pour faire la guerre à Philippe et aux frères de Derdras, qui de l’intérieur y avaient pénétré à la tête d’une armée.
 
LX. Sur ces entrefaites, les Corinthiens, instruits de la défection de Potidée et de la présence des vaisseaux athéniens sur les côtes de la Macédoine, conçurent des craintes pour cette ville. Préoccupés de ses dangers comme s’ils leur étaient personnels, ils y envoyèrent seize cents hoplites et quatre cents hommes de troupes légères, soit volontaires de Corinthe, soit mercenaires levés dans le reste du Péloponnèse. A leur tête était Aristée, fils d’Adimantos ; la plupart des volontaires corinthiens l’avaient suivi surtout par affection pour sa personne, et lui-même avait été choisi à cause de l’amitié toute particulière qu’il avait toujours eue pour les Potidéates. Ils arrivèrent dans le pays quarante jours après la défection de Potidée.
 
LXI. Les Athéniens ne tardèrent pas, de leur côté, à apprendre le soulèvement des villes. A la première nouvelle, et sur l’avis que les troupes commandées par Aristée étaient dans ces parages, ils envoyèrent contre les révoltés deux mille hoplites d’Athènes et quarante vaisseaux sous les ordres de Callias, fils de Calliadès, avec quatre collègues. Arrivés en Macédoine, ils trouvent le premier corps de mille hommes déjà mairie de Thermé et assiégeant Pydna. Ils placent eux-mêmes leur camp devant Pydna et continuent le siége. Mais ensuite, préoccupés de Potidée et de la présence d’Aristée, ils se voient forcés de conclure un accord avec Perdiccas et évacuent la Macédoine. Ils se dirigent alors vers BéræéEn quittant Pydna, ils devaient, pour se rendre par terre à Potidée, faire le tour du golfe Thermaïque en longeant la côte et laisser Beræé sur la gauche. C’est pour cela que Thucydide dit ensuite χάχεΐθεν ίπιστρε'ψχντες ; après avoir trop incliné à l’ouest, ils reprennent leur route à l’est. La construction de cette phrase a fort embarrassé les traducteurs. Il suffit, pour lever toutes les difficultés, de remarquer que les mots πειράσχντες πρώτον του Χ.... doivent logiquement précéder κάχενΟεν ιπιστρέψχντες ; le mot πρώτον l’indique assez. ; mais, après avoir tenté inutilement une surprise contre cette ville, ils reviennent sur leurs pas et se rendent par terre à Potidée. Ils étaient trois mille hoplites athéniens, sans compter un grand nombre d’alliés et six cents cavaliers macédoniens sous la conduite de Philippe et de Pausanias. Soixante-dix vaisseaux longeaient en même temps la côte. Marchant à petites journées, ils arrivèrent le troisième jour à Gigone et y campèrent.

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