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Ἱστορίαι

Ἱστορίαι Thucydides

Book 1

 
Avec tant de sujets de plainte, les Corinthiens accordèrent de grand cœur le secours demandé. Ils invitèrent quiconque le voudrait à aller s’établir à Epidamne ; en même temps ils y envoyèrent une garnison composée d’Ambraciotes, de Leuca-diens et de Corinthiens. Cette troupe se rendit par terre à ApollonieVille située près de l’embouchure du fleuve Aoüs (Voïoussa) eh Illyrie. Elle s’appelle aujourd’hui Pollina. , colonie de Corinthe, dans la crainte que les Corcy-réens ne lui fermassent la voie de mer. Quand les Corcyréens surent qu’il était arrivé de nouveaux habitants avec une garnison à Epidamne et que la colonie s’était donnée aux Corinthiens, ils entrèrent en courroux, et, mettant aussitôt en mer vingt-cinq vaisseaux suivis plus tard d’une seconde flotte, ils sommèrent outrageusement les Épidamniens de recevoir les bannis et de renvoyer la garnison corinthienne, ainsi que les nouveaux habitants. En effet les bannis d’Êpidamne étaient venus à Corcyre, et là, montrant les tombeauxIls faisaient remarquer l’identité des noms inscrits sur les sépulcres de Corcyre avec ceux qu’ils portaient eux-mêmes, afin d’établir leur filiation, en prouvant que les deux peuples avaient les mêmes ancêtres. et invoquant la communauté d’origine, ils avaient prié qu’on les ramenât. Comme les Épidamniens refusaient de rien entendre, les Corcyréens allèrent les attaquer avec quarante vaisseaux. Ils menaient avec eux les bannis, qu'ils voulaient rétablir, et avaient pris un renfort d’Illyriens. Arrivés devant la place, ils firent savoir à tous, Épidamniens ou étrangers, qu’il ne serait fait aucun mal à quiconque voudrait se retirer, mais qu'autre ment ils seraient tous traités en ennemis. Sur leur refus, ils assiégèrent la ville, qui est construite sur une presqu’île.
 
A la première nouvelle du siège d’Épidamne, les Corinthiens mirent des troupes sur pied. En même temps ils firent publier l’envoi d'une colonie à Épidamne, en invitant chacun à s’y associer, sous promesse de droits égaux C’est-à-dire que les anciens habitants n’auraient aucun privilège, mais seraient sur le pied d’égalité avec les noavem venus. ; si quelqu’un désirait participer à la colohie sans partir sur-le-champ, il pouvait rester moyennant le dépôt de cinquante drachmes CorinthiennesSoixante-quinze francs. La drachme corinthienne était la même que celle d’Égine, ou drachme épaisse, en usage dans le Péto-ponèse. Elle valait un franc cinquante centimes, tandis que celle d’À-thènes, ou drachme légère, ne valait que quatre-vingt-dix centimes. . Beaucoup de gens s’embarquèrent ou déposèrent l’argent. On pria les Mégariens de fournir une escorte navale pour le cas où les Corcyréens voudraient barrer le passage à cette expédition. Les Mégariens se disposèrent à l’accompagner avec huit vaisseaux ; les Paléens de Céphallénie avec quatre. On s’adressa aussi aux Ëpidauriens, qui en fournirent cinq; les Hermionéens en donnèrent un, les Trézéniens deux, les Leucadiens dix, les Ambraciotes huit. On demanda de l’argent aux Thébains et aux Phliasiens ; aux Éléens des vaisseaux vides et de l’argent. Les Corinthiens eux-mêmes préparèrent trente vaisseaux et trois mille hoplites.
 
Quand les Corcyréens eurent vent de ces préparatifs, ils se rendirent à Corinthe, accompagnés de députés de Lacédémone et de Sicyone. Ils demandaient que les Corinthiens rappelassent d’Épidamne leurs colons et leurs soldats, parce qu’ils n’avaient aucun droit sur cette ville. En cas de prétentions contraires, ils offraient de soumettre la question à celles des villes du Péloponèse qui seraient choisies pour arbitres ; elles décideraient à qui appartenait la colonie, et on s’en tiendrait à leur jugement. Ils offraient aussi de déférer à l’oracle de Delphes ; bref, ils ne voulaient pas la guerre : « Autrement, disaient-ils, nous serons contraints par votre violence, et pour notre sûreté, de rechercher des amis qui nous agréent peu et qui ne sont pas ceux d’aujourd’huiC'était donner assez clairement à. entendre qu’ils rechercheraient l’alliance des Athéniens. Les Corcyréens étant d’origine dorienne, leurs alliés naturels étaient les Péloponésiens, malgré la rupture survenue avec Corinthe et l’éloignement systématique où se tenaient les Corcyréens. . » Les Corinthiens leur répondirent que, s’ils retiraient de devant Ëpidamne leurs vaisseaux et les Barbares, on pourrait délibérer; mais que jusque-là il n’était pas raisonnable que les Épidamniens fussent assiégés et les Corinthiens en procès. Les Corcyréens répliquèrent qu’ils le feraient, pourvu que de leur côté les Corinthiens rappelassent" leurs gens d’Épidamne ; enfin ils étaient prêts à conclure une suspension d'armes, toutes choses demeurant en état, jusqu’à la sentence des arbitres.
 
Les Corinthiens n’écoutèrent aucune de ces propositions; mais à peine leurs vaisseaux furent-ils équipés et leurs alliés présents, qu’ils firent partir un héraut chargé de déclarer la guerre à Corcyre, levèrent l’ancre avec soixante-quinze vaisseaux etMeux mille hoplites, et cinglèrent vers Ëpidamne, avec l’intention de livrer bataille aux Corcyréens. La flotte avait pour chefs Aristéus fils de Pellichos, Callicratès fils de Callias et Timanor fils de Timanthès; l’armée de.terre, Archétimos fils d’Eurytimos et Isarchidas fils d’Isarchos. Lorqu’ils furent à Action, sur le territoire d’Anactorion, à l’endroit où s’élève le temple d’Apollon et où s’ouvre le golfe Ambracique, ils virent venir à eux dans une nacelle un héraut envoyé par les Corcyréens pour leur défendre de passer outre. En même temps les Corcyréens armaient leurs vaisseaux, garnissant de ceinturesEn termes de marine, la ceinture d'un navire est un renfort adapté extérieurement à la coque des vieux bâtiments pour en consolider les bordages. les plus vieux, pour qu’ils fussent en état de tenir la mer, et radoubant les autres. Le héraut ne leur rapporta de la part des Corinthiens aucune réponse pacifique. Aussi, dès que leur flotte, forte de quatre-vingts navires (il y en avait quarante au siège d’Épidamne), fut prête à partir ils appareillèrent, et, rangés en ligne, engagèrent le combat. Ils mirent les Corinthiens en pleine déroute et leur détruisirent quinze vaisseaux. Le hasard voulut que, le même jour, ceux qui assiégeaient Ëpidamne l’amenassent à capituler. On convint que les étrangers seraient vendus et les Corinthiens mis aux fers jusqu’à nouvel avis.
 
Après ce combat naval, les Gorcyréens dressèrent un trophée à LeucimmePointe méridionale de l’île de Corcyre; elle s’appelle encore aujourd’hui Leukimo. Le trophée d’une victoire navale était la carcasse d’un vaisseau ennemi, qu’on tirait sur le rivage et qu’on dédiait à une divinité. Le trophée d’uhe victoire sut terre consistait dans une panoplie ou armure complète prise à l’ennemi, et qu’on érigeait autour d’un pieu planté sur un champ de bataille, à l’endroit où la déroute avait commencé. Dans les guerres entre Grecs, ces sortes de monuments étaient toujours temporaires; en ne les relevait pas lorsqu’ils venaient à être abattus. , promontoire de Corcyre, et mirent à mort leurs prisonniers, excepté les Corinthiens, qu’ils chargèrent de chaînes. A dater de cette victoire et depuis la retraite des Corinthiens et de leurs alliés, les Corcyréens devinrent les maîtres de tous ces parages. Ils cinglèrent vers Leucade, colonie de Corinthe, et ravagèrent le pays; ils allèrent ensuite brûler Cyllène, chantier des Éléens, pour punir ces derniers, d’avoir fourni aux Corinthiens, des vaisseaux et de l’argent ; enfin, pendant la plus grande partie du temps qui suivit le combat naval, ils eurent l’empire de la mer et firent beaucoup de mal aux alliés de Corinthe. Sur la fin de l'été, les Corinthiens, voyant leurs alliés en souffrance, expédièrent une flotte et une armée qui vinrent stationner à Action et à Chimérion en Thesprotide Port et promontoire de l’Épi re, près de l’embouchure du fleuve Achéron, vis-à-vis de la pointe méridionale de Corcyre. , pour couvrir Leucade et les autres villes amies. Les Corcyréens, de leur côté, allèrent camper au promontoire Leucimme avec des troupes et des vaisseaux; mais ni les uns ni les autres ne prirent l’offensive. Ils se contentèrent de s’observer pendant le reste de l’été; l’hiver venu, ils regagnèrent leurs foyers.
 
Pendant toute l’année qui suivit le combat naval et pendant une autre année encore, les Corinthiens, irrités de la guerre que leur faisaient les Corcyréens, construisirent des vaisseaux et préparèrent une flotte formidable, en rassemblant à prix d’argent des rameurs dans le Péloponèse et dans le reste de la Grèce. A la nouvelle de ces armements, les Corcyréens prirent peur; et comme ils n’avaient d’alliance avec aucun des Grecs, ne s’étant fait inscrire ni dans le traité d’Athènes ni dans celui de LacédémoneTraité conclu entre les Athéniens et les Lacédémoniens, après la conquête de l’Eubée (I, cxrv, cxv). Ce traitéetipa-lait que tous ceux des Grecs qui le voudraient pourraient, à leur choix, se faire inscrire parmi les alliés de l’une ou de l’autre des parties contractantes. Jusqu’alors les Corcyréens n’avaient pas jugé à propos d’user de cette faculté. , ils jugèrent à propos de se rendre auprès des Athéniens pour s'allier à eux et tâcher d’en obtenir des secours. Informés de ce projet, les Corinthiens envoyèrent aussi une ambassade à Athènes, dans la crainte que la marine athénienne venant à se joindre à celle de Corcyre ne les empêchât de diriger la guerre comme ils l’entendaient. L’assemblée étant constituée, le débat s’engagea. Les Corcyréens parlèrent en ces termes :
 
« Il est juste, 'Athéniens, que ceux qui viennent, comme nous aujourd’hui, solliciter un appui étranger, sans pouvoir s’autoriser d’un service rendu ni d’une alliance antérieure, fassent bien comprendre d’abord que leur demande est avantageuse ou tout au moins n’est pas nuisible, ensuite qu’ils no seront pas ingratsLes affronts qu’ils ne manqueraient pas d’essuyer, lorsqu’ils s’adresseraient .à des alliés pour obtenir leur coopération à des entreprises injustes. . S'ils ne fournissent aucune de ces garanties, ils ne doivent pas s’irriter d’un refus.
 
« Les Corcyreens, persuadés qu’ils peuvent vous offrir toutes les sûretés désirables, nous ont envoyés requérir votre appui. Le système que nous avons suivi jusqu’à ce jour, en même temps qu’il est difficile à justifier auprès de vous, cause en ce moment tous nos malheurs. Après nous être constamment tenus en dehors de toute alliance, nous venons réclamer celle d’un peuple étranger; et cela quand, par suite du même système, nous sommes isolés dans notre guerre avec les Corinthiens. La sagesse que nous trouvions jadis à ne pas nous engager dans des périls au gré d’autrui, n’est plus maintenant à nos yeux qu'imprudenee et faiblesse.
 
« Dans le dernier combat naval, nous avons, il ést vrai, repoussé à nous seuls les Corinthiens ; mais dès l’instant qu’ils nous menacent avec des forces plus considérables, tirées du Pélopo-nèse et du reste de la Grèce; que nous nous voyons dans l’impossibilité de leur résister par nous-mêmes ; qu’enfin il y a pour nous un extrême danger à tomber entre leurs mains, force nous est de recourir à votre alliance ou à toute autre, et l’on ne doit pas nous faire un crime de ce que, par erreur de jugement plutôt que par malice, nous hasardons une démarche contraire à notre précédent amour du repos.
 
« Les circonstances qui nous obligent à demander votre protection auront pour vous, si vous nous l’accordez, divers avantages : d’abord vous soutiendrez des opprimés contre des oppresseurs; puis en accueillant un peuple menacé dans ses plus chers intérêts, vous lui rendrez un service dont il gardera une mémoire éternelle; enfin nous possédons, après vous, la marine la plus forte. Et considérez si ce n’est pas le coup de fortune le plus rare pour vous, le plus fâcheux pour vos ennemis, que de voir une puissance, dont naguère l’accession vous eût paru sans prix et eût mérité votre gratitude, venir à vous d’elle-même, se donnant sans qu’il vous en coûte ni dépense ni danger, et vous procurant l’approbation universelle, la reconnaissance de vos protégés et un surcroît de forces pour vous-mêmes, avantages qu’il est presque sans exemple de trouver réunis. Rarement ceux qui sollicitent une alliance apportent à leurs alliés futurs autant de gloire et de force qu’ils en, reçoivent.
 
« Si quelqu’un de vous croit qu’il n’éclatera point de guerre où nous puissions vous être utiles, il s’abuse et ne s’aperçoit pas que les Lacédémoniens, par suite de la crainte que vous leur inspirez, brûlent de prendre les armes ; tandis que les Corinthiens, qui ont de l’ascendant sur eux et qui vous sont hostiles, cherchent maintenant à nous soumettre pour vous attaquer ensuite. Ils veulent nous empêcher, vous et nous, d’unir contre eux nos inimitiés; ils veulent saisir l’occasion de nous affaiblir ou de se fortifier eux-mêmes. Notre devoir à nous, c’est de prendre les devants, les uns en offrant, les autres en acceptant cette alliance, et de prévenir leurs attaques plutôt que d’avoir à les repousser.
 
« Prétendraient-ils que vous n’avez pas le droit de recevoir leurs colons? Qu’ils apprennent qu’une colonie bien traitée respecte sa métropole, mais qu’opprimée elle s’en détache; en quittant le sol natal, on ne devient pas l’esclave, on demeure l’égal de ceux qu’on laisse derrière soi. Or il est évident que les torts sont de leur côté ; car invités à soumettre à un arbitrage l’affaire d’Épidamne, ils ont mieux aimé poursuivre leurs griefs par les armes que par les voies légales. Que leur conduite envers nous qui sommes leurs parents vous serve de leçon et vous empêche d’être dupes de leurs sophismes et de céder avec empressement à leurs prières. La meilleure garantie de sécurité, c’est de s’exposer le moins possible au repentir d’avoir servi ses ennemis.
 
« En nous accueillant, vous n’enfreindrez aucunement le traité qui vous lie aux Lacédémoniens, puisque nous ne sommes alliés ni des uné ni des autres. Ce traité porte que toute ville grecque qui n’est alliée d’aucune des parties contractantes peut s’adjoindre à celle des deux qu’elle préfère. Or il serait étrange qu’il leur fût permis de recruter leurs équipages chez les peuples inscrits au traité, dans le reste de la Grèce et jusque chez vos sujets, tendis qu’ils nous interdiraient l’alliance qui est offerte à tous les peuples, ou tout autre secours. Puis ils viendraient vous faire un crime d’avoir acquiescé à notre demande ! C’est nous au contraire qui aurons à nous plaindre, si vous la rejetez; car vous nous aurez repoussés, nous qui sommes en péril et qui ne sommes pas vos ennemis; au lieu de vous opposer à ceux qui sont vos adversaires et qui marchent contre vous, vous souffrirez, ce qui est de toute iniquité, qu'ils tirent des renforts de votre propre empire. Il faudrait ou les empêcher de se recruter chez vos sujets, ou nous envoyer les renforts que vous jugerez convenables, ou enfin, ce qui serait mieux encore, nous recevoir dans votre alliance et nous défendre ouvertement.
 
« Comme nous l’avons dit en commençant, nous vous présentons plusieurs avantages : le plus grand, c'est que nous avons les mêmes ennemis, et cette garantie est la meilleure de toutes; sans compter que ces ennemis, loin d'être sans forces, sont à même de faire un mauvais parti à qui se détachera d’eux. De plus, c’est une puissance maritime et non une puissance continentale qui s'offre à vous ; il n'est donc pas indifférent de la repousser. Avant tout, s’il était possible, il vous faudrait ne permettre à aucun autre peuple de posséder des vaisseaux ; sinon, vous devez vous faire un ami de celui qui a la plus forte marine.
 
« Peut-être quelqu’un de vous, tout en étant convaincu de ces avantages, s’effarouche à l’idée de rompre le traité. Qu’il sache bien que si tout en conservant ce scrupule il augmente sa force, son attitude imposera aux ennemis ; mais si, confiant dans les traités, il s’affaiblit en nous repoussant, il se fera moins respecter de puissants adversaires. Qu'il sache aussi qu’en ce moment il délibère moins sur Corcyre que sur Athènes, et qu’il entend bien mal les intérêts de sa patrie, lorsqu’à la veille d’une guerre inévitable et presque commencée, il n’envisage que l’instant présent, et hésite à s’assurer d’une place dont l’alliance ou l’hostilité est de la dernière importance. En effet elle est favorablement située sur le chemin de l’Italie et de la Sicile ; elle peut empêcher la marine de ces pays de se joindre à celle du Péloponèse, comme aussi faciliter à la vôtre ce même trajet, sans parler des autres commodités qu’elle vous présente.
 
« Pour résumer sommairement les divers motifs qui vous engagent à ne pas nous abandonner, nous vous rappellerons qu’il y a en Grèce trois marines principales : la vôtre, la nôtre et cellè des Corinthiens. Si vous permettez à deux d’entre elles de se fondre en une et à Corinthe de nous absorber, vous aurez à combattre sur mer les Corcyréens et les Péloponésiens réunis. Si au contraire vous nous accueillez, au jour du péril vous aurez, grâce à nos vaisseaux, la supériorité du nombre.»
 
Ainsi parlèrent les Corcyréens ; après eux les Corinthiens s’exprimèrent en ces termes :
 
« Puisque dans leur discours les Corcyréens ici présents ne se sont pas bornés à réclamer votre alliance, mais qu’à les entendre nous sommes dans nos torts et nous leur faisons une guerre injuste, nous devons préalablement répondre à ce double reproche; après quoi nous aborderons le fond de la question, afin que vous avisiez. plus mûrement sur notre requête et ne repoussiez la leur qu'à bon escient.
 
« A les entendre, c’est par modération gu’iiS se sont abstenus jusqû'ici de toute alliance. Tant s’en fautl c’est par scélératesse, et nullement par vertu, qu’ils ont suivi ce système; c'est pour n’avoir ni associé ni témoin dans' leurs rapines et pour s’épargner des affronts. Ajoutez que leur ville, par sa position indépendante, leur permet mieux que ne le feraient des traités de se constituer eux-mémes les juges de ceux qu’ils offensent, parce que, fréquentant peu les ports étrangers, ils reçoivent très-souvènt dans le leur les vaisseaux des autres nations, forcés d’y relâcher : à cela sc réduit ce beau principe d’isolement dont ils font étalage ; ce n'est pas qu’ils craignent de tremper dans des iniquités; c’est qu'ils veulent être injustes seuls, user de violence quand ils sont les plus forts, ravir dans l’ombre le bien d’autrui, et nier effrontément leurs usurpations. S’ils avaient cette probité dont ils se vantent, plus iis sont à l’abri des attaques du dehors, plus ils tiendraient à honneur de rester dans les Voies légales.
 
« Mais ils n’ont garde d’agir ainsi ni .avec les autres, ni avec nous. Bien qu’ils soient nos colons, ils n’ont cessé de se séparer de nous, et maintenant ils nous combattent, sous prétexte qu’on ne les a pas envoyés en colonie pour être maltraités. A notre tour nous prétendons ne pas les avoir établis pour être en butte à leurs insultes, mais pour être leurs chefs et recevoir d’eux les hommages requis. Nos autres colonies nous vénèrent, et il n’y a pas de métropole plus chère que nous à ses colons. Si donc nous sommes bien vus du plus grand nombre, il est clair que nous ne saurions avec justice déplaire uniquement à ceux-ci, et que nous ne leur ferions pas une guerre exceptionnelle, si nous n’avions été exceptionnellement offensés. Et quand nous aurions des torts, il serait beau à eux de céder à notre colère, comme il serait honteux à nous de faire violence à leur modération. Mais non; pleins d’arrogance et infatués de leurs richesses, ils ont commis divers outrages envers nous, et en dernier lieu ils se sont emparés de notre ville d’Épidamne, qu'ils se gardaient bien de revendiquer quand elle était dans la détresse, mais qu’ils ont prise de force quand nous sommes allés à son secours.
 
« Ils prétendent avoir d’abord offert de s’en rapporter à des arbitres. A quoi nous répondons que ce n’est pas parler sérieusement que d’invoquer la justice en prenant d’avance ses sûretés, mais qu’il faut avant le débat mettre ses actions d’accord avec ses paroles. Or ce n’est pas avant de commencer le siège cTÉpidamne, mais seulement lorsqu’ils ont cru que nous n’y serions pas indifférents, qu’ils ont fait l’offre spécieuse d’un arbitrage. Puis, après cette première faute, ils viennent ici vous proposer de devenir, non pas leurs alliés, mais leurs complices, et de les recevoir quand ils se sont séparés de nous. Cétait lorsqu’ils n’avaient rien à craindre qu’il leur fallait venir à vous, et non lorsque nous sommes offensés et qu’eux-mêmes se trouvent en péril. Vous qui jadis n’avez point participé à leur puissance, vous leur accorderiez aujourd’hui votre protection; et, après être restés étrangers à leurs méfaits, vous partageriez avec eux nos ressentiments ! Il y a longtemps qu'ils auraient dû mettre en commun leurs forces avec les vôtres, pour courir ensemble les chances des événements Après ces mots, les éditions anciennes ajoutent une phrase que Didot traduit ainsi : « Il n’y a que les crimes auxquels vous n’avez point participé; vous n’en devez donc pas partager les conséquences. » Cette phrase manque dans les meilleurs manuscrits, et doit être considérée comme une glose explicative. .
 
« Il est donc démontré que nos plaintes sont fondées et que ces gens sont coupables de violence et d’usurpation. Apprenez maintenant que vous ne sauriez les accueillir sans injustice.
 
« Le traité porte, il est vrai, que toute ville qui n’y est pas inscrite, peut à son gré s’adjoindre à l’une ou à l’autre des parties contractantes. Mais cette clause n’a pas été introduite en faveur des peuples qui n’entreraient dans l’alliance que pour nuire à autrui; elle ne concerne que ceux-là seulement qui, ayant la libre disposition d’eux-mêmes, se trouvent avoir besoin de protection, et qui n’apportent pas à ceux qui auraient l’imprudence de les accueillir, la guerre au lieu de la paix. Or c’est là ce qui vous arriverait si vous ne nous écoutiez pas. En effet, vous ne deviendrez pas seulement leurs auxiliaires, mais nos ennemis: au lieu de nos alliés. Si vous marchez avec eux, nous ne pouvons les punir sans vous frapper en même temps. Votre devoir est avant tout de garder la neutralité, ou mieux encore de vous joindre à nous ; car vous êtes liés par un traité avec les Corinthiens, tandis qu’avec les Corcyréens vous n’ayez jamais eu même un simple armistice. . « D’ailleurs vous ne devez pas encourager les défections. Nous-mêmes, lors de la révolte des Samiens, nous ne fûmes pas de ceux qui l’appuyèrent par leur suffrage Pour les détails de cette révolte des Samiens et la répression opérée par Périclès, voyez liv. I, ch. cxv. Elle eut lieu quatre cent quarante ans av. J. C., sept ans avant la délibération actuelle. . Les Péloponé-siens étaient partagés sur la convenance de secourir Samos; nous soutînmes hautement que c’est à chacun de châtier ses propres alliés. Si vous accueillez, si vous protégez des coupables, on verra tout autant de vos sujets se joindre à nous, et la loi que vous aurez établie tournera contre vous plus encore que contre nous-mêmes.
 
« Tels sont les titres que nous avons à faire valoir auprès de vous, titres suffisants d’après les lois de la Grèce. De plus, nous pouvons faire appel à votre reconnaissance, et nous autoriser d’un ancien service, dont nous demandons aujourd’hui la réciprocité. N’étant pas vos ennemis, il n’est pas à craindre que nous nous .fassions une arme contre vous de cette reconnaissance, et nous ne sommes pas assez vos amis pour en abuser. Lorsque jadis, antérieurement aux guerres Médiques, vous manquiez de vaisseaux longs pour lutter contre Ëgine, vous en reçûtes vingt des Corinthiens Ce fait est rapporté par Hérodote (VI, lxxxix). Cette guerre d’Egine et d’Athènes se place quatre cent quatre-vingt-onze ans av. J. C., l’année qui précéda la bataille de Marathon. . Ce service, joint à celui que nous vous rendîmes en empêchant les Péloponésiens de secourir Samos, vous permit de triompher des Éginètes et de punir les Samiens. Or cela se passait dans une de ces circonstances, où les hommes, tout entiers à la poursuite de leurs ennemis, oublient tout pour ne songer qu'à la victoire; ils regardent alors comme ami quiconque les sert, fût-il auparavant leur ennemi, et comme adversaire quiconque les contrarie, fût-ce même un ami ; car ils sacrifient jusqu’à leurs intérêts domestiques pour satisfaire leur passion du moment.
 
« Réfléchissez à ces faits, et que les plus jeunes d’entre vous, après les avoir vérifiés auprès de leurs aînés, se disposent ï nous payer d'un juste retour. Et qu’on ne s’imagine pas que, si notre cause est légitime, votre intérêt, en cas de guerre, serait différent du nôtre. L’intérêt bien entendu consiste à faire le moins de fautes possible. D’ailleurs, cette perspective de guerre, dont les Corcyréens vous font peur afin de vous décider à une injustice, est encore incertaine ; et il serait peu sage d’encourir pour ce motif, de la part des Corinthiens, une inimitié certaine et immédiate. Mieux vaudrait dissiper les défiances soulevées au sujet de MégareIl ne s’agit pas ici du décret contre Mégare, qui ne fut rendu que l’année suivante, mais de la défection des Mégariens , qui, à la suite d’une guerre avec Corinthe, avaient quitté l’alliance de Lacédémone pour celle d’Athènes. Les Corinthiens en avaient été fort irrités contre les Athéniens. Voyez üv. I, ch. cm. ; un dernier service rendu à propos, quelque léger qu’il soit, suffit pour effacer une offense grave.
 
« Ne soyez pas séduits par l’offre qu’ils vous font d’une marine puissante. On assure bien mieux sa position en respectant ses égaux qu’en se laissant entraîner, par un apparent avantage, à poursuivre un périlleux avenir.
 
a Mais puisque nous avons rappelé ce que nous avons dit autrefois à Lacédémone, que chacun a le droit de châtier ses alliés, nous attendons de vous une décision semblable. Obligés par notre suffrage, vous ne voudrez pas nous nuire par le vôtre. Payez-nous plutôt de retour. Songez que c’est ici le moment où celui qui nous sert devient notre ami et celui qui nous contrarie notre ennemi. Ne recevez pas malgré nous ces Corcy-réens dans votre alliance et ne les soutenez pas dans leurs injustices. Par là vous ferez ce qu’exigent de vous votre devoir et vos plus chers intérêts. »
 
Tel fut le discours des Corinthiens. Les Athéniens écoutèrent les deux partis et tinrent à ce sujet deux assemblées. Dans la première ils inclinèrent en faveur des Corinthiens ; dans la seconde ils se ravisèrent. Ils ne voulurent pas conclure avec les Corcyréens une ligue offensive et défensive, parce que, si Corcyre venait à réclamer leur coopération contre Corinthe, le traité avec le Péioponèse se serait trouvé rompu ; mais ils formèrent avec eux une alliance défensive, s’engageant à se secourir mutuellement en cas d’attaque dirigée contre Corcyre, contre Athènes ou contre leurs alliés. On sentait bien que de toute manière on aurait la guerre avec le Péioponèse : aussi voulait-on ne pas abandonner aux Corinthiens une ville qui possédait une si forte marine ; on préférait mettre ces peuples aux prises entre eux, afin d’avoir meilleur marché de Corinthe et des autres puissances navales quand viendrait le moment de les combattre. Enfin Corcyre paraissait favorablement située sur la route de l’Italie et de la Sicile Le trajet de Grèce en Sicile s’opérait en longeant la côte occidentale de la Grèce jusqu’au promontoire Acrocéraunien (cap Linguettà) en Epire. De là on traversait vers la pointe (Tlapygie en Italie (canal d’Otrante), sans perdre de vue la terre. Il était donc naturel que, dans ce trajet, on relâchât à Corcyre. .
 
Tels furent les motifs qui déterminèrent les Athéniens à recevoir Corcyre dans leur alliance. A peine les Corinthiens furent-ils partis, qu’on envoya au secours des Corcyréens dix vaisseaux commandés par Lacédémonios, fils de Cimon, par Diotimos, fils de Strombichos, et par Protéas, fils d’Épiclès. Ils eurent ordre de ne pas combattre les Corinthiens, à moins que ceux-ci ne vinssent attaquer Corcyre et ne menaçassent d’une descente cette lie ou quelque place de sa dépendance ; dans ce cas ils devaient s’y opposer de tout leur pouvoir. On voulait, par ce moyen terme, éviter la rupture du traité. Ces dix vaisseaux arrivèrent à Corcyre.
 
Les Corinthiens, aussitôt leurs préparatifs terminés, firent voile contre Corcyre avec cent cinquante vaisseaux, savoir, dix d’Élis, douze de Mégare, dix de Leucade, vingt-sept d’Ambracie, un d’Anactorion, et quatre-vingt-dix de Corinthe. Chacun de ces contingents avait son général particulier; les Corinthiens en avaient cinq, et entre autres Xénoclès fils d’Eu-thyclès. Partis de Leucade, ils gagnèrent le continent qui fait face à Corcyre, et allèrent mouiller à Chimérion en Thespro-tide. C’est un port au-dessus duquel se trouve, à quelque distance de la mer, une ville nommée Éphyra, appartenant à l’Éléatide, district de Thesprotide. Non loin de cette place, le lac Achérusien se décharge dans la mer. Le fleuve Achéron, après avoir traversé la Thesprotide, va se perdre dans ce lac et lui donne son nom. Un autre fleuve, le Thyamis, arrose aussi cette contrée et sépare la Thesprotide de la Cestrine. Dans l’espace compris entre ces deux fleuves, s’avance le cap Chi-mérion D’après ce qui vient d’être dit, il paraît que, près de ce promontoire, était un port du même nom. Strabon (VII, p. 224) mentionne le port Glykys, comme étant situé à l’embouchure de l’Achéron. . Ce fut sur ce point du continent que les Corinthiens’ abordèrent et qu’ils établirent un camp.
 
A la nouvelle de leur approche, les Corcyréens équipèrent cent dix vaisseaux commandés par Miciadès, Êsimédèset Euryhatos, et allèrent camper dans une des îles nommées SybotaIl y avait deux endroits distincts, désignés par oe même nom: 1° de petites îles, adjacentes à la côte d’Epire, vis-à-vis de la pointe méridionale de Corcyre; 2° un port sur le continent, dans le voisinage de ces mêmes îles. . Les dix vaisseaux d’Athènes étaient présents. L’armée de terre, renforcée par mille hoplites de Zacynthe, prit position sur le promontoire de Leucimme. De leur côté, les Corinthiens avaient sur le continent un grand nombre de Barbares auxiliaires; car les habitants de ces. contrées ont de tout temps été leurs amis.
 
Quand leurs dispositions furent terminéesLes apprêts d’un combat naval consistaient principalement à débarrasser les vaisseaux de tout le matériel superflu. On déposait à terre les grandes voiles; car on ne manœuvrait qu’à la rame pendant le combat. , les Corinthiens prirent des vivfres pour trois jours et quittèrent Chi-mérion pendant la nuit, déterminés à livrer bataille. Ils étaient en mer au lever de l’aurore, lorsqu’ils découvrirent au large la flotte corcyréenne qui s'avançait contre eux. Dès qu’on se fut aperçu, chacune des deux armées se mit en ordre de combat. A l’aile droite des Corcyréens étaient placés les vaisseaux d’Athènes; le reste de la ligne était formé par les Corcyréens eux-mêmes, partagés en trois divisions, dont chacune était commandée par un des trois généraux. Les Corinthiens avaient à leur aile droite les vaisseaux de Mégère et d’Ambracie, au centre le reste de leurs alliés, chacun à son rang ; les Corinthiens eux-mêmes occupaient la gauche avec les bâtiments les plus lestes. Ils se trouvaient ainsi en face des Athéniens et de l’aile droite de la flotte corcyréenne.
 
Les signaux arborés de part et d’autreAu commencement d’une action navale, l’usage était d’arborer pour signal un drapeau sur la rive voisine, où il restait déployé tant que durait le combat. La même chose avait lieu sur fbrre, quand l’action se passait sous les murs d’une ville. Voyez liv. I, ch. Lxm. , on se joignit et l’action s’engagea. Des deiix côtés les tillacs étaient couverts d’hoplites, d’archers et de gens de trait, mais rangés suivant l'ancienne tactique et d’une manière défectueuse. On se battait avec acharnement, mais sans art; on eût dit que l’action se passait sur terre. Une fois aux prises, le nombre et l’entassement des vaisseaux ne permettaient pas de se dégager aisément. Toute l’espérance de la victoire résidait dans les hoplites qui garnissaient les ponts, d’où ils combattaient de pied ferme, tandis que les bâtiments restaient immobiles. On ne cherchait point à forcer la ligne ennemieManœuvre favorite des Athéniens. Elle consistait à percer la ligne de bataille, en endommageant les flancs des vaisseaux ennemis, puis à virer de bord pour les attaquer par derrière, en semant le désordre parmi eux. ; mais on apportait au combat plus de courage et de vigueur que d’habileté ; en un mot, ce n'était partout que tumulte et confusion.
 
Dans ce désordre, les vaisseaux d’Athènes voyaient-ils les Corcyréens pressés, ils accouraient pour intimider les ennemis; mais leurs généraux évitaient de prendre l'offensive, n’osant pas enfreindre leurs instructions. L’aile droite des Corinthiens fut très-maltraitée. Les Corcyréens, avec vingt-trois vaisseaux, la mirent en fuite, la dispersèrent et la poussèrent à la côte; puis, s’avançant jusqu’au camp, ils débarquèrent, brûlèrent les tentes désertes et pillèrent la caisse. Sur ce point, les Corinthiens et leurs alliés étaient donc vaincus et les Corcyréens vainqueurs; mais il en était tout autrement à la gauche, qu'occupaient les Corinthiens eux-mêmes, et où ils avaient un avantage décidé; car les Corcyréens, déjà inférieurs en nombre, étaient encore affaiblis par l’éloignement de leurs vingt vaisseaux détachés à la poursuite des ennemis. Les Athéniens, voyant leurs alliés ébranlés, les secoururent avec moins d’hésitation. Jusque-là ils s’étaient tenus sur la réserve; mais, quand la déroute fut décidée et que les Corinthiens s’acharnèrent sur leurs ennemis, chacun prit part à l’action; tout fut confondu; alors Corinthiens et Athéniens se virent forcés d’en venir aux mains ensemble.
 
Après la défaite, les Corinthiens ne s’arrêtèrent pas à remorquer les coques des bâtiments coulés; ils ne s’occupèrent que des hommes, et ce fut pour les massacrer bien plus que pour les faire prisonniers. Ignorant la défaite de leur aile droite, ils allaient tuant indistinctement amis et ennemis; comme les deux flottes étaient très-nombreuses et qu’elles couvraient une vaste étendue de mer, il n’était pas facile dans la mêlée de discerner les vainqueurs et les vaincus. Ce fut, pour le nombre des vaisseaux, le combat naval le plus considérable que les Grecs se fussent encore livré entre eux.
 
Les Corinthiens, après avoir poursuivi les Corcyréens jusqu’à terre, se mirent à rassembler les débris des navires et leurs propres morts. Ils en recueillirent la majeure partie et les amenèrent aux Sybota, port désert de la Thesprotide, où étaient postés les Barbares auxiliaires On peut s’étonner que ce corps auxiliaire n’eût pas été placé par les Corinthiens à la garde de leur camp, pour l’empêcher d’être pillé. Dans l’attente d’une bataille navale, on cherchait à s’assurer de la côte la plus proche, afin de protéger les vaisseaux échoués ou de recueillir les hommes échftppés au naufrage. Comme la flotte corinthienne avait un long trajet à faire pour rejoindre celle des Cor-cyréens, les Barbares avaient dû suivre parallèlement le rivage et se trouvaient par conséquent assez éloignés du campement de la nuit. . Cela fait, ils se rallièrent et cinglèrent de nouveau contre les Corcyréens. Ceux-ci, craignant une descente sur leur territoire, réunirent ce qui leur restait de bâtiments en état de service, y joignirent ceux qui n’avaient pas combattu, et, accompagnés des vaisseaux athéni ens, ils se portèrent à la rencontre de la flotte ennemie. Il était déjà tard et Ton avait chanté le péan U s’agit ici du péan de guerre, hymne martial que les armées grecques chantaient avant le combat et après la victoire. Cette espèce de Marseillaise grecque était l'œuvre de Tynnichos de Chalcis, lequel, ainsi que Rougé Delisle, n’avait fait aucun autre poëme. Ce péan ne s’est pas conservé. Il y en avait un autre qu’on chantait pour invoquer Apollon dans les épidémies. Homère (Π., I, 473) parle de cette dernière espèce de péan, mais jamais de l’autre. Le péan attribué à Aristote et cité par Athénée est de la seconde espèce. comme signal d’attaque, lorsque soudain les Corinthiens se mirent à reculer, en voyant s’approcher vingt vaisseaux d’Athènes. C’était un renfort que les Athéniens avaient envoyé après le départ de leur première escadre; ils avaient craint, non sans raison, que les Cor-cyréens ne fussent vaincus, et que leurs dix vaisseaux ne fussent pas suffisants pour les défendre.
 
Les Corinthièns furent les premiers à découvrir ces vaisseaux; ils soupçonnèrent qu’ils venaient d’Athènes, et, les croyant plus nombreux qu’ils n’étaient, ils reculèrent. Les Corcyréens, moins bien placés pour les apercevoir, s’étonnaient de ce mouvement rétrograde; mais enfin quelques-uns les discernèrent et dirent que c’étaient des vaisseaux qui s’approchaient. Alors eux aussi se replièrent, car le jour commençait à baisser, et les Corinthiens par leur retraite avaient mis fin au combat. Ce fut ainsi qu’ils se séparèrent, et l’engagement se términa à la nuit. Les Corcyréens avaient regagné leur campement sur la pointe de Leucimme, lorsque les vingt vaisseaux athéniens, commandés par Glauoon, fils de Léagros, et par Andocidès, fils de Léogoras, arrivèrent à travers les morts et les débris, peu après avoir été signalés. Comme il était nuit close, les Corcyréens eurent peur que ce ne fût l’ennemi; mais ensuite on les reconnut et ils entrèrent en rade.
 
Le lendemain, les trente vaisseaux d’Athènes et tous ceux de Corcyre qui étaient encore à flot, cinglèrent versi le port des Sybota, où était mouillée la flotte corinthienne, et lui offrirent le combat. Les Corinthiens levèrent l’ancre et se rangèrent en ligne en avant du rivage ; mais ils se tinrent immobiles, décidés qu'ils étaient à ne pas accepter la bataille, à moins d’absolue nécessité. Ils craignaient le renfort de vaisseaux intacts survenu d’Athènes, sans parler des difficultés qu’ils éprouvaient pour garder à bord leurs prisonniers et pour réparer leurs vaisseaux sur une plage déserte. Ils songeaient donc à effectuer leur retraite, et appréhendaient que les Athéniens, regardant le traité comme rompu à cause de l’engagement de la veille, ne leur fermassent le retour.
 
Ils résolurent en conséquence de faire monter des gens dans une nacelle et de les envoyer sans caducée Le caducée (baguette de Mercure) était le signe distinctif des hérauts d’armes ou parlementaires. Si les Corinthiens eussent envoyé un de ces derniers, sa personne eût été respectée, conformément au droit des gens, et le but que les Corinthiens se proposaient n’eût pas été atteint. Son retour au camp n’eût pas été la preuve de la non-hostilité des Athéniens. auprès des Athéniens, afin de sonder leurs dispositions; ils les chargèrent d’un message conçu en ces termes :
 
« Athéniens, vous avez tort de commencer la guerre et de rompre le traité. Vous mettez obstacle à notre juste vengeance en tournant vos armes contre nous. Si votre intention est de vous opposer à ce que nous fassions voile contre Gorcyre ou ailleurs, à notre volonté, si vous violez ainsi la foi jurée, pre-nez-nous d'abord et nous traitez en ennemis. »

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